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Les litiges commerciaux autour de la construction du nouveau port d’Owendo au Gabon

Publié le 19 octobre 2018 par Infoguerre

Les litiges commerciaux autour de la construction du nouveau port d’Owendo au Gabon

En 2017 le groupe français Bolloré a fêté ses 195 ans d’existence.  Il est, à travers sa filiale Bolloré Africa Logistics le leader du transport et de la logistique en Afrique à travers un réseau dense. Présent dans 46 pays sur le continent et souvent demeuré en situation de monopole, ce géant fait dorénavant face à une forte concurrence de la part de nouveaux acteurs économiques notamment venus d’Asie. Le bras de fer qui a opposé le groupe Bolloré à l’État gabonais et à la société singapourienne OLAM sur la construction et l’exploitation d’un nouveau terminal à conteneurs au port d’Owendo au Gabon en est une illustration. Le but de cet article est de s’intéresser aux contours de ce rapport de force économique.

Les retombées des mutations géopolitiques

Ancienne colonie française d’Afrique centrale, le Gabon est bordé à l’ouest par l’océan atlantique sur environ 800 kilomètres. Cette façade maritime est la principale porte d’entrée (97% du commerce extérieur) sur un territoire de 267.667 kilomètres carrés adossé à une forêt équatoriale dense qui fait partie du deuxième bloc forestier de la planète qu’est le « bassin du Congo ».

Indépendante depuis le 17 août 1960, la République gabonaise a maintenu des liens privilégiés avec la France notamment par l’utilisation de la langue française, mais surtout sur les plans militaire et économique. En ce qui concerne ce dernier point, il s’agit d’un espace hérité de l’Afrique Équatoriale Française (AEF) qui s’appuie sur une monnaie : le Franc CFA (communauté financière africaine) qui était convertible avec le franc français puis devenu lié à l’Euro par un taux de change fixe, soit 1 euro pour 655,957 XAF. Cette monnaie est garantie par le dépôt par la BEAC (Banque des États de l’Afrique Centrale dont le gabonais Casimir Oyé Mba fut le premier gouverneur africain de 1977 à 1990) d’un fond de réserve à la Banque de France. Ce modèle a permis à l’ancienne puissance coloniale de sécuriser ses approvisionnements en matières premières et aux jeunes États indépendants d’accéder à un espace commercial structuré tout en étant protégés des aléas du marché international.

L’effondrement du bloc soviétique en 1989, a entraîné à partir de 1990 un mouvement de démocratisation des régimes jusque-là monopartite. Le discours prononcé par le Président François Mittérand, dans le cadre de la 16ème conférence des chefs d’État d’Afrique et de France, le 20 juin 1990 à La Baule-Escoublac fait référence. Ce changement politique s’est accompagné d’évolutions économiques. En effet, d’un système qui était relativement fermé avec pour partenaire principal la France et dans lequel les principaux secteurs de l’économie étaient gérés par l’État (transport, énergie, industrie), nous allons progressivement muer vers davantage de partenaires bilatéraux et un recul des sociétés nationales au profit d’intérêts privés. Le but principal était d’assainir les finances publiques, alléger les charges de l’État et laisser des partenaires privés, qualifiés, gérer ces différents secteurs en vue d’en assurer la croissance et mieux permettre le jeu de l’économie de marché : de rentrer dans la mondialisation.

En 2003, sur recommandation de la Banque Mondiale, le Gabon a privatisé la gestion de ses deux principaux ports.

Les acteurs et les enjeux

Le président Ali Bongo Ondimba est élu pour la première fois en août 2009 à la tête du pays. Le programme qui l’a porté au pouvoir : « L’avenir en confiance » est à tendance fortement économique. En effet, l’économie gabonaise était caractérisée par une prédominance du secteur primaire avec l’extraction et l’exportation des matières premières (Uranium, manganèse, bois et pétrole). Cette structure de l’économie a rendu le pays particulièrement vulnérable notamment aux aléas du marché pétrolier. L’ambition clairement affichée est donc de sortir de cette grande dépendance à l’or noir aux réserves limitées. Le pays s’est alors doté du PSGE (Plan Stratégique Gabon Émergent) qui s’articule autour de trois axes. Le pilier environnemental qui vise la gestion durable de l’écosystème au regard des enjeux climatique, de l’eau, de la préservation de la biodiversité. Le pilier industriel dont la vocation est de promouvoir une première transformation locale des matières premières en vue d’exporter des produits à forte valeur ajoutée, mais aussi de permettre la diversification de l’économie. Le pilier des services est celui prenant en compte le développement des infrastructures, la valorisation des ressources humaines par la formation et la prise en compte de la digitalisation.

La question de la quantité, de la qualité des infrastructures portuaires et des coûts associés devient dans un tel contexte un élément vital car déterminant sur la compétitivité aussi bien à l’importation des biens qu’à l’exportation de la production.

L’organisation globale de l’activité commerciale portuaire au Gabon peut se résumer en quatre grandes fonctions que sont : les Armateurs, les Transporteurs, les Transitaires et les Acconiers. Un des acteurs majeurs de cette plate-forme est GPM (Gabon Port Management), société détenue par la société singapourienne Portek qui est elle-même une filiale du géant Japonais Mitsui. Elle est concessionnaire des ports de Port Gentil et Owendo sur la période de 2004 à 2032. Elle assure l’accueil des navires par le pilotage, le lamanage et le remorquage, ainsi que la maintenance des infrastructures portuaires et le développement des superstructures.

Le 15 Mai 2007, Le groupe Bolloré signe avec la République gabonaise, à travers l’OPRAG (Office des Ports et Rades du Gabon) une concession d’exclusivité pour l’exploitation du terminal à conteneurs du port d’Owendo (banlieue sud de Libreville) et ses environs pour une durée de 20 ans. Les intérêts du groupe sont alors portés par sa filiale STCG (Société des Terminaux de Conteneurs du Gabon) dont elle partage les parts avec Nécotrans.

Le groupe Olam a été créé en 1989 au Nigéria avant de voir son siège se déplacer à Londres puis à Singapour. Il s’agit d’un acteur dans les domaines du cacao, du café, du coton et de l’huile de palme. Coté à la bourse de Singapour et implanté dans 66 pays à travers ses filiales, le groupe est majoritairement détenu par Temasek Holdings, Fond souverain de Singapour, et le japonais Mitsubishi Corporation. Au Gabon, ils détiennent les sociétés Olam Palm Gabon, GSEZ Port, GSEZ sous forme de partenariat public-privé avec l’État pour les deux dernières citées. En ce qui concerne la GSEZ nous notons également qu’en 2016, Africa Finance Corporation a fait son entrée au capital. AFC est une institution financière panafricaine basée à Lagos et détenue à 42,5 % par la Banque centrale du Nigéria.

Du rapport de force au « gentlemen agreement »

Le rapport économique que nous évoquons dans le cas présent est triangulaire. Il met en jeu l’État face à deux opérateurs économiques privés autour d’une activité administrée de manière monopolistique (depuis le rachat des parts de Nécotrans en 2016 par le groupe Bolloré).

Il s’agit pour la République gabonaise, conformément au PSGE, de diversifier son économie en tirant profit de ses atouts naturels. Le groupe Olam a ainsi trouvé un terrain propice au prolongement de son activité oléagineuse à travers l’exploitation des terres arables. L’entreprise dispose à ce jour d’une concession de 144.000 hectares répartis en trois plantations. Avec la construction d’usine à proximité des plantations, la noix de palme est transformée en huile dont la plus grande partie est destinée à l’exportation. Toujours dans la filière agricole, le groupe Olam a créé avec l’État la société SOTRADER (Société de Transformation et de Développement Rural) qui pilote le projet GRAINE qui vise l’autosuffisance alimentaire du pays. Les agriculteurs sont regroupés en coopératives, avec des terres affectées et voient leur production rachetée par la société qui se charge de l’écouler sur le marché local. Enfin, un projet phare est la création de GSEZ (Gabon Special Economic Zone). Il s’agit de la création sur près de 500 hectares (première phase) à 30 km de Libreville d’une zone économique spéciale disposant donc d’un régime fiscal privilégié et regroupant de nombreuses industries de transformation en vue de permettre au pays de produire des biens finis pour le marché local, mais surtout des produits à forte valeur ajoutée pour l’exportation. On y dénombre aujourd’hui environ 80 entreprises en provenance de 18 pays. Le groupe emploie 17.000 personnes dont essentiellement des jeunes qui constituent le plus gros de la population gabonaise. L’État mise particulièrement sur l’Investissement Direct Étranger pour accompagner son développement et multiplie de ce fait les partenariats du genre. C’est dans ce cadre qu’a été accordé au groupe Olam la possibilité de construire un nouveau port à Owendo afin d’accroître l’offre existante et de permettre la concrétisation des projections stratégiques du pays en matière d’import-export et donc de développement.

Le problème qui s’est alors posé est que le nouveau port ainsi construit, en moins de deux ans, dispose non seulement de sillons de stockage, d’un terminal minéralier, d’un terminal vrac mais aussi de portiques pour la manutention de conteneurs. Cette dernière activité étant contractuellement exclusive au groupe Bolloré au port d’Owendo et ses environs, naîtra alors le litige entre ce dernier et l’État. L’industriel français a ainsi menacé de porter l’affaire devant la juridiction compétente à Paris, le Centre international de règlement des différends relatifs aux investissements.

Les autorités gabonaises invitent alors GSEZ et STCG à une solution commune dans le double respect de l’investissement consenti et des engagements existants. C’est ainsi qu’après plusieurs mois de négociation, un terrain consensuel va se dégager. La STCG rachète à GSEZ les infrastructures et équipements dédiés aux opérations de conteneurs et peut ainsi continuer à gérer le trafic conteneur via la société New Terminal Port (NTP). Le groupe Olam obtient des conditions préférentielles en termes de tarifs pour ses exportations.

En épilogue, le 14 octobre 2017, entouré de Gagan Gupta (Olam) et de Cyrille Bolloré, le président gabonais a procédé à la coupure du ruban marquant l’inauguration du New Owendo international port (NOIP).

Ce dénouement, certes consensuel, ne doit pourtant pas masquer la dimension d’affrontement dont nous avons décrit la trame. Du point de vue du pays hôte, nous pouvons constater qu’à l’heure du délitement des États en Afrique sur fond de pauvreté, le fait d’avoir un projet économique viable et patriotique mettant les populations au centre de l’ambition est un élément non seulement de force mais une nécessité. La non prise de conscience par les élites de l’obligation de garantir la paix sociale, à travers l’emploi, la formation, le système de santé, la culture, l’accès au logement décent, ne peut conduire qu’à l’insécurité dans toutes ses formes. Dans le cas d’espèce le pari gagnant est de se donner les moyens de sa politique à travers la diversité des bons partenaires (critère relatif qui nécessite de connaître ses besoins et d’avoir une direction avec un horizon à long terme). L’enjeu de la digitalisation est un facteur accélérateur du contrôle des gouvernants par le plus grand nombre, ces opinions publiques connectées ont soif de résultats et ont la comparaison aux pays voisins comme principale grille de lecture. Le 2 octobre 2018, Emmanuel Koulou Ada, président de la filière des oléagineux du Cameroun a annoncé à Yaoundé l’autorisation du gouvernement camerounais pour l’importation de 50.000 tonnes d’huile de palme en provenance du Gabon. Il s’agit là d’un exemple de matérialisation de la stratégie adoptée et donc d’un élément de nature à conforter dans les choix qui ont été fait mais qui ne devrait pas faire oublier que l’élément de fragilité pour l’État dans ce litige a été de nature juridique. La passation des marchés dans les pays africains doit de plus en plus tenir compte des normes internationales afin d’en tirer le meilleur parti d’une part, d’autre part de mieux se prémunir en cas de contentieux.

Du point de vue des partenaires privés, les éléments mis en œuvre par les parties font finalement ressortir à des degrés divers une facette moderne de la guerre des puissances. En effet, à travers le capital de GPM et celui d’Olam International il ne nous aura pas échappé la présence de l’une des plus puissantes économies de la planète qu’est le Japon qui joue ainsi sans apparaître en première lecture sur un terrain, pourtant historiquement lointain, à travers le levier de la puissance financière. En face, nous avons un véritable capitaine de l’industrie française avec des atouts d’influence certains liés à l’histoire, à la monnaie et au savoir-faire mais surtout une puissance financière avérée. Car s’il est vrai que les arguments juridiques ont conduit à la négociation, c’est l’élément financier qui a permis de trouver le terrain d’entente.

Nous voyons donc dans ce rapport de force économique un visage de la mondialisation avec ses batailles nouvelles, ses acteurs dont les formes évoluent ainsi que les moyens de la survie.

Il ressort en définitive qu’il importe de comprendre les enjeux vitaux de l’environnement dans lequel nous faisons ou voulons faire affaire et de mettre l’influence aux côtés de la puissance financière, avec anticipation, pour la rencontre des intérêts mutuels.

Arsene Emvahou

Références

  • Igor Nyambie Simard, Espace Investisseurs GABON, Présidence de la République gabonaise, Libreville, 2013.
  •  Jeune Afrique, 11 avril 2016, Gabon : AFC investit 140 millions de dollars dans la promotion de l’investissement GSEZ.
  •  Sylvie Brunel, « la géopolitique lumineuse », entretien, conflits, hors-série n°3, Printemps 2016.
  •  Le Monde, 27 avril 2017, Camille Laffont, « Au Gabon, la grève des douaniers fait craindre une explosion des prix des marchandises ».
  •  Ali Bongo Ondimba, 14 octobre 2017, #Newowendoport#Gabon, twitter @PresidentABO.
  •  Jeune Afrique, 16 octobre 2017, Olivier Caslin, « Gabon : le nouveau port d’Owendo, outil de relance de l’économie gabonaise ? ».
  •  Géopolis, 18 octobre 2017, Dominique Cettour Rose, Gabon : le nouveau port construit par le singapourien Olam est géré par Bolloré.
  •  Infoguerre.fr, 01 décembre 2017, L’influence du groupe Bolloré en Afrique : le rachat de Nécotrans.
  •  AFP, 02.06.2018, Au Gabon, l’entreprise singapourienne Olam rafle (presque) tous les marchés.
  •  Africtelegraph, 13 septembre 2018, Déficit d’huile de palme au Cameroun : le Gabon propose son soutien.
  •  Olam Group, 2018, Sustainable and responsible palm development that protects forest and respects communities.

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