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Peste(s)

Publié le 02 novembre 2018 par Jean-Emmanuel Ducoin
Peste(s)Avec Jair Bolsonaro, les Brésiliens ont déjà ce goût âcre de l’apocalypse sur leurs lèvres. 
 Dictature. «Il est des heures dans l’histoire où celui qui ose dire que 2 et 2 font 4 est puni de mort.» Mille citations se prêteraient à ce que vivent les Brésiliens, mais, allez savoir pourquoi, les mots de Camus, extirpés de la Peste, ont resurgi dans la mémoire du bloc-noteur telle une (ultime?) piqûre de rappel. La peste brune, jamais éradiquée. L’élection de Jair Bolsonaro n’a pas hanté nos dernières nuits au hasard d’une actualité hagarde, mais bien parce qu’il s’agit d’un événement majeur de notre histoire contemporaine, qui nous incite non plus à la vigilance, mais au combat actif. La citation de Camus résonne aussi en mémoire de tous ces abrutis (comment les nommer autrement?) faussement amusés par la situation annoncée là-bas depuis des semaines, qui ont trop longtemps pris ce personnage à la légère, peu au sérieux, le voyant en «petit Trump tropical», comme pour rabaisser sa dangerosité. Mais 2 et 2 font 4. Les Brésiliens concernés le savent, ils ont déjà ce goût âcre de l’apocalypse sur leurs lèvres. Appelons donc les choses par leur nom. Jair Bolsonaro n’est pas qu’un illusionniste sans scrupule vantant par simple provocation nostalgique la période dictatoriale du pays (1964-1985). Non, cet homme est un fasciste revendiqué, avec tous les attributs afférant à l’ignoble descendance. «Celui qui ose dire que 2 et 2 font 4 est puni de mort.» Un peu de dignité et de courage: personne ne pourra dire qu’il ne savait pas, qu’il n’avait pas entendu le bruit de la terreur annoncée. Alors que les discours anticommunistes des militaires brésiliens auteurs du coup d’État en 1964 légitimaient leur action au nom de la démocratie (sic), le discours de Bolsonaro se justifie aujourd’hui au nom de la dictature! Évoquant les «gauchistes hors la loi», le nouvel élu d’extrême droite n’a-t-il pas déclaré que ces derniers devraient choisir «entre la prison ou l’exil», ajoutant: «Ce sera une purge comme jamais le Brésil n’en a connue.» 
 Privilèges. Raciste, sexiste, homophobe, partisan de la torture. Voici le nouveau président brésilien, ancien parachutiste osant répéter, en 2016, une phrase prononcée huit ans auparavant : « L’erreur de la dictature a été de torturer 30 000 personnes plutôt que de les tuer. » Honte au patronat et aux minables industriels brésiliens qui ont pratiqué sans vergogne la courte échelle à l’extrême droite afin de privilégier leurs intérêts. Honte aux politiciens de la bande des riches, qui n’ont pas hésité à éliminer Lula en activant une pseudo-justice de classe. Honte au néolibéralisme, en somme, qui vient de préférer Hitler au Front populaire… L’ombre brune s’étend et atteint désormais la plus grande nation d’Amérique latine, la 10e économie mondiale, qui vient allonger la trop longue liste des pays basculant dans le nationalisme d’extrême droite. C’est une menace de plus pour nous tous, pour le monde entier. D’autant que, derrière cette catastrophe électorale, plane le spectre de l’âme damnée de Donald Trump, Steve Bannon, l’ex-conseiller à la Maison-Blanche, qui sévit aussi depuis quelques mois en Europe. Pour ce dernier, l’accession au pouvoir de Bolsonaro est «le chemin d’un capitalisme éclairé», ce qui signifie que les États-Unis «seront un partenaire encore plus proche du Brésil durant cette présidence». Tout est dit! La caste financière n’a jamais supporté que le pays de Lula prenne le chemin du progrès social, de la justice. En posant sur le peuple son talon de fer, elle veut retrouver ses privilèges. Ainsi nous connaissons les grands gagnants : les patrons des grands secteurs de l’agrobusiness et des trafiquants de bois, des grandes firmes cotées en Bourse, des évangélistes et des militaires, des milices privées et de nombreux grands médias. Les perdants, eux, se comptent par dizaines de millions: et en plus d’être pauvres ou défenseurs des pauvres, ils risquent maintenant le prix du sang. Oui, 2 et 2 font 4… [BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 2 novembre 2018.]

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