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Les afterworks de Jean Dézert

Publié le 11 novembre 2018 par Les Lettres Françaises

Les afterworks de Jean Dézert« J’ai imaginé un petit roman qui m’amuserait beaucoup », écrivait Jean de la Ville de Mirmont dans une lettre à sa mère, en 1911. « Ce sera désolant sous un aspect ridicule. Mon personnage est définitivement employé de ministère. Il habite mon ancienne chambre de la rue du Bac, sous l’obsession d’un plafond trop bas. Il s’ennuie mortellement par faute d’imagination, mais est résigné à sa médiocrité. Pour essayer de se distraire, il emploie tout un dimanche à suivre les conseils de plusieurs prospectus qu’on lui a donnés dans la rue. (…) Je n’ai même pas la peine d’inventer ».

Ce personnage, ce sera Jean Dézert, auquel l’auteur prête son prénom, son âge, son emploi et son logement. Quant au caractère, c’est une autre histoire : « Ses yeux ne quittent pas la terre, ses regards ne s’élèvent pas au-dessus de ce monde, où, si certains sont acteurs et d’autres spectateurs, lui n’est que figurant »… Dans sa lettre, Jean de la Ville ajoutait : « Je mettrai là, si je peux, toute l’horreur des foules dominicales, toute la médiocrité d’existence des petits employés qui font du patin à roulettes et assistent aux concours de bicyclettes au bois de Vincennes. Ce ne sera pas du tout un roman naturaliste, mais une sorte de fantaisie à double sens sur ces gens dont Cervantès disait qu’ils servent à augmenter le nombre des personnes qui vivent ».

Son petit roman, à peine plus qu’une grosse nouvelle, parut en 1914 sous le titre Les Dimanches de Jean Dézert, et, bien qu’il n’eût aucun écho, demeure encore aujourd’hui le titre le plus sûr de son auteur à la postérité. Jean de la Ville de Mirmont ne laissa plus rien qu’un recueil de poèmes, l’Horizon chimérique, un bref ensemble de contes, et quelques lettres adressées à sa mère ou à François Mauriac, son ami de jeunesse et compatriote bordelais. Les dernières furent envoyées depuis le front de l’Aisne, où le sergent de la Ville de Mirmont trouva la mort, en novembre 1914, sur le Chemin des Dames.

Les afterworks de Jean Dézert
Jean de la Ville (le nom sous lequel il fit paraître son roman) connut un regain de notoriété, longtemps après sa disparition, lorsque Michel Suffran recueillit ses Oeuvres complètes en un volume, chez Champ Vallon (1992). Il est néanmoins douteux que cette « fantaisie à double sens », si faussement candide et si réellement cruelle, puisse être comprise aujourd’hui pour ce qu’elle est. Il faut bien admettre que les progrès de la langue, en un siècle, n’ont attendu personne.

J’ai donc entrepris de traduire en bonne Novlangue cet auteur qui m’est cher mais dont le style est devenu, au fil des années, un peu trop old school, un peu trop has been. Heureusement je ne suis pas le seul à travailler à l’élaboration d’un nouveau lexique. De nombreux journalistes, que l’on trouve plutôt qu’ailleurs dans les publications « culturelles », mènent la marche à un rythme soutenu. Ainsi, toutes les nouveautés syntaxiques réunies dans le texte qui suit, ont été trouvées dans un assez petit nombre de pages d’un seul numéro du magazine A nous Paris.

Voici le résumé que donnait Mirmont de la journée de son héros :

« Le matin, il prend un bain chaud, avec massage par les aveugles, rue Monge. Puis il se fait couper les cheveux dans un « lavatory rationnel » de la rue Montmartre. Puis il déjeune rue de Vaugirard dans un restaurant végétarien anti-alcoolique. Puis il consulte un somnambule. Puis il va au cinématographe. Il dîne enfin au champagne à 2 francs 75 aux environs de la barrière du Trône et finit sa soirée en écoutant une conférence gratuite avec auditions musicales chez un pharmacien près de la Gare du Nord. »

 Voici maintenant le pitch de la version actualisée. Pour bien faire, il faut imaginer que l’avatar moderne de notre héros n’est plus employé de Ministère (no way !), mais travaille, par exemple, dans la communication. Disons qu’il est community manager. De même, il ne loge plus rue du Bac ; probablement quelque part entre le XIXe arrondissement, Montreuil, et Saint-Denis.

« Le matin, il veut perfectionner son home office. Dans la pop-up store d’un papetier japonais, au milieu des illustrations de street art en giclee print, il déniche un masking tape aux motifs kawaï. Puis, à un food truck, parmi les serial shoppeuses occupées à leur cooking class, il avale un burger exotique poulet-gingembre, best-seller de la street-food, et un bubble-tea pour se détoxer. Au coeur du quartier Pigalle, un peu plus trendy, il poursuit son hippie trip dans un tiki bar à la déco sunshinesque sur fond sonore entre surf-rock rétro et exotica. Enfin, il se rend à la presale party du boss d’un label de ghetto breakbeat, d’où il ramène un vinyle collector et un pass pour un DJ set éclectique avec des guests surprise. »

Dans 1984, Orwell voyait la Novlangue supplanter l’ancien idiome vers 2050. Il parlait de l’anglais. Le français, comparativement, avait peut-être pris un peu de retard. Par des efforts de ce genre, nous devrions parvenir à le combler.

Sébastien Banse


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