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Fiche de police

Par Vertuchou

Pour Pierre Seghers

Il y avait ton cœur fermé

ton cœur ouvert

ton cœur de feu couvert

tes cheveux pour filer entre les doigts

pour verser leur sable sur mon sommeil

et pour enchanter la fatigue

tes cheveux comme un treillage entre le regard et les

   vignes qui flambent

tes cheveux de luisant et de sorgue

tes yeux avec la halte à l’ombre

et la colonne de froid sur le puits

tes yeux les anémones ouvertes dans la mer

tes yeux pour plonger droit dans les vaucluses

et dérober leurs paillettes aux fontaines

tes yeux sur les averses qui volent sur les ardoises

tes bras pour les bras tendus

pour le geste cueillant le linge qui sèche

pour tenir la moisson de toile contre ta poitrine

pour maintenir la maison de souvenirs contre le vent

tes bras pour touiller les bassines de confiture

tes seins les dunes d’un beau soir

tes seins pour les paumes calleuses au retour du travail

- mais sais-tu les meules qui se prêtent se creusent

quand il faut le repos

- sais-tu le nez dans les sources d’herbe

quand la marinière trempe de buée sa chanson –

tes seins pour bander

tes mains – pavots qui apprivoisent l’insomnie

tes mains pour les mains nouées et les promesses scellées

tes mains pour tendre les tartines

tes mains pour toucher ton amour

tes hanches comme la péniche pleine

comme l’amphore épousée par les doigts de haut en bas

ton ventre pour les tabliers bleus du matin

et les gaines soyeuses des minuits de luxe

ton ventre la pleine joie de la pleine mer

ton ventre de houle

tes cuisses de flandre

ton sillage de carène heureuse et de menthe volée

ton odeur de servante jeune et de pain bis

ton odeur de vachère et de jachère en avril

ton odeur de renoir et d’auberge calme

ta peau de santé le slalom nègre sur la pente des étés

tes robes de bouquets aux crayons de couleurs

sur un vieux cahier d’école

tes robes en dimanche tes robes de bonjour

tes matinées au lit comme une nage facile par la grande baie

   des fougères

ton envie comme une salve qui salue la rade où brûlent mille

   rochelles

et l’argent des avirons

- et te voici dressée, plantée sur ton plaisir et qui délires –

ton envie le suc qui éclate de la figue mûre

ta voix venue des châteaux en Bavière

ta voix qui étonne les légendes dissimulées

ta bouche pour dire oui

ta salive à boire

ton sourire d’enfance retrouvée.

   Il y avait ce plus secret de toi

ce blond de toi épanouie

l’étoile de mer encore humide entre deux désirs.

   Il y avait ton attente la première permission

du soldat à la guerre

ton souvenir – et c’est la pluie qui bat tiède

contre les volets clos de la mémoire

ton souvenir à inventer

- mais jamais toi tenue certaine

au midi du bonheur

et pourtant quelques-uns t’ont vue en plein jour

ou derrière leurs poèmes

tu es plus vieille que la peine du monde

et plus neuve que la joie de vivre

c’est toi que les hommes ont toujours voulue

dans leur faim de tendresse

au bout des jours au bout des routes

celle qu’ils ont appelée la veille de la chaise électrique

ou du peloton d’exécution

pour qui tous ont trahi leur plus franche parole

et tenu leurs plus dérisoires serments

celle qui embrassait trop tard les gars punis

avant la fosse commune ou les croix de bois.

   Il me reste à te donner un nom

   à te donner vie

   il me reste surtout à te rencontrer

   comme les mains émerveillées de l’aveugle

   trouvent la présence du soleil

   sur un pan de mur.

André Hardellet

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