Magazine Amérique du nord

Delacroix, le combat et la paix

Publié le 10 mars 2019 par Olivier Beaunay

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C'est comme dans une enquête policière ou bien dans une relation incertaine : on sent que quelque chose cloche mais on ne sait pas très bien dire quoi au premier abord. C'est là, sous vos yeux, mais c'est confus. Il y faut un effort, de l'attention, du mouvement - une sorte d'enquête. Du coup, entre une discussion avec l'un et des digressions avec d'autres, on avance, on revient sur ses pas, on change d'itinéraire, on scrute, on ralentit, puis on accélère au contraire en laissant défiler ses pensées. Il faut marcher dans les musées d'un pas alerte comme font les enfants qui s'égaient avant de s'arrêter tout net sur la toile qui leur paraîtra soudain magique. Ne pas se laisser prendre en tout cas dans le laborieux défilé des visiteurs dont on se demande parfois ce qu'ils regardent au juste ou s'ils voient même quelque chose - et quoique me dérobant à la foule, je ne fais guère exception à la règle. C'est "qu'on y voit rien" comme dirait Arasse ou alors c'est peut-être soi que l'on cherche.

Ce qui frappe tout d'abord chez Delacroix, c'est ce mouvement permanent qui s'empare de l'espace, l'enroule et le tire à lui en même temps. Cela crée une tension, une torsion constante dans les scènes de violence bien sûr comme dans le Combat du Giaour et du Pacha ou La mort de Sardanapale (qui a dû terroriser des générations d'adolescents dont ce fut peut-être la première représentation de l'Orient : on devrait faire plus attention aux illustrations des manuels d'histoire). Même morts, les hommes et les bêtes sont encore pris dans ce tourbillon, ils ne reposent pas, ils continuent de souffrir comme dans Le soir d'une bataille. Et cet Officier turc tué dans les montagnes (dit aussi La mort d'Hassan) au lieu de gésir en paix est encore tout tordu, presque désarticulé. Il n'y a guère que La liberté guidant le peuple, tableau français par excellence, qui parvient dans ce registre à sublimer la violence. Mais la toile il est vrai s'efface ici devant le drapeau et la représentation désigne plus qu'elle-même, une sorte d'archéologie des passions françaises (en somme, ce tableau, on ne le voit plus).

A d'autres moments, le mouvement se suspend, mais ce n'est qu'un arrêt ou bien un décalage. Il y a des scènes royales comme celle représentant Charles VI et Odette de Champdivers : elles sont un peu empesées. Il y a des portraits : ils sont souvent noirs ou triviaux comme le Modèle au turban ou la série des Aspasies, parfois burlesques aussi comme dans le Portrait du comte Palatiano en costume souliote. Quelques scènes de paix, mais qui sont issues des guerres et qui montrent des morts. Il y a des animaux : des chevaux, des lions, des tigres, à l'écart des batailles, présents pour eux-mêmes ? Ils s'apprêtent à bondir ou alors s'entretuent.

Tout est rage et mouvement dans ce défilé ou tout est insignifiant. Même les fêtes tournent au drame comme dans L'assassinant du Duc de liège, et même les endormis paraissent crevés comme dans Le corps de garde à Meknès. Si bien qu'emporté sans fin par cette tyrannie des combats le mouvement finit lui-même, en se substituant aux lignes, par effacer les formes et résorber le vivant comme dans la Chasse aux lions. Parfois encore, la sensualité réelle qui irrigue l'ensemble jusque dans les massacres (c'est en quoi aussi Sardanapale était troublant) perce davantage sans parvenir à se poser, mieux sans doute il est vrai dans la Femme nue au perroquet que dans les Femmes d'Alger dans un appartement où tout s'alourdit. Tout cela pourrait être racheté ; mais la série des Christs est plus tourmentée encore jusqu'à l'apothéose de la Pietà.

Et puis soudain, il y a ce miracle. On sort enfin du fracas des batailles et tout trouve une place apaisée dans La mer à Dieppe malgré les nuages, en vertu de l'effet de miroir dans lequel le ciel s'unit à la mer. Surtout, un peu plus loin, il y a la beauté saisissante de la Jeune orpheline au cimetière dont le regard en nous fuyant nous entraîne - sans doute l'un des plus sublimes portraits féminins de la peinture. Ainsi, on ne trouve pas à proprement parler chez Delacroix d'opposition entre le combat et la paix ; la paix elle-même ne semble exister que sous la menace, comme une tentative ponctuelle et incertaine de mise à l'écart de la violence ou pire, comme son intériorisation.

Au milieu des batailles, ce serait un peu de paix de gagné comme en une quête impossible seulement éclairée d'illuminations furtives. "Pour un pareil homme, disait Baudelaire dans "Salon de 1846", les luttes les plus intéressantes sont celles qu'il a à soutenir contre lui-même ; les horizons n'ont pas besoin d'être grands pour que les batailles soient importantes ; les révolutions et les événements les plus curieux se passent sous le ciel du crâne, dans le laboratoire étroit et mystérieux du cerveau".

Note : En marge de l'exposition principale au Louvre, le plus intéressant d'un point de vue à la fois créatif et intimiste lorsqu'on prend la peine de s'écarter des grands gestes réside peut-être dans les carnets de voyage de petit format à la couverture rigide qui font alterner les croquis et les textes, ici à Tanger, là à Meknès, ailleurs en Angleterre même. C'est un condensé de création nerveux et réjouissant, qui figure peut-être l'allégorie de ce que devrait être une vie souveraine embrassant ses passions au gré des voyages et des inspirations.


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