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Roma. Buen vivir

Par Balndorn

Roma. Buen vivir
Résumé : Ce film fait la chronique d'une année tumultueuse dans la vie d'une famille de la classe moyenne à Mexico au début des années 1970.

L’eau coule sur le carrelage. La serpillière va et vient dans le couloir. Et le soleil et les immeubles de Mexico se reflètent dans les eaux sales. Premier plan de Roma, un enchantement qui prend son temps.

Netflix, nouveau champ d’expérimentations cinématographiques ?
Cinq ans après Gravity, Alfonso Cuarón repart des Oscars avec le prix du meilleur réalisateur. Avant lui se succédèrent deux compatriotes mexicains : Alejandro Iñárritu deux années de suite (Birdmanen 2015, The Revenant en 2016) et Guillermo Del Toro l’an dernier (La Forme de l’eau), entrecoupés par Damien Chazelle et La La Land. Pourquoi cette omniprésence de réalisateurs mexicains aux Oscars ? Peut-être que parce que c’est de ce côté de la frontière que s’élabore la plus belle pensée de la mise en scène, alors que le versant septentrional mise davantage ces temps-ci sur le montage ?Au demeurant, des tres hombres, c’est Cuarón qui a les ambitions formelles les plus radicales. Et Romapousse encore plus loin dans l’expérimentation esthétique que ses précédentes œuvres. Un tel film, tourné en noir en blanc, en espagnol et en mixtèque, n’aurait pas trouvé de distributeur assez audacieux pour le diffuser en salles. Netflix tenait là son sésame pour les Oscars et la légitimation de sa stratégie auteuriste.Prenons garde de ne penser qu’à la conquête de marchés lorsqu’on évoque les Netflix originals. Netflix n’est qu’un nouveau champ d’expérimentations cinématographiques. On y trouve du très bon (Okja, Roma, Annihilation) comme du très mauvais (The Cloverfield Paradox). Tout au plus peut-on observer pour l’instant un âge faste pour les auteur·rice·s reconnu·e·s, dans la mesure où la firme américaine leur laisse les coudées franches.
De l’opsis sous du mythos
Et Cuarón ose ici ce qu’il n’aurait jamais pu faire en salles. Roma, c’est d’abord un noir et blanc magnifique, qui capte à merveille les moindres effets de lumière sur les corps des personnages. Souvenons-nous de la distinction qu’opérait Jacques Rancière entre mythos et opsis : le mythos, c’est l’art de raconter des histoires, alors que l’opsiss’attache à saisir des sensations. Eh bien, Roma réussit l’exploit (comme d’autres rares films) de faire d’abord un film-opsis sous couvert d’une œuvre-mythos. Il existe certes une trame narrative dans Roma. Celle de Cleo (Yalitza Aparicio), domestique d’une riche famille du quartier bourgeois de La Colonia Roma à Mexico, mise enceinte et aussitôt abandonnée par son amant Fermín (Jorge Antonio Guerrero). Une histoire banale, mais non moins très justement interprétée par des acteur·rice·s non-professionnel·le·s (exceptée Marina de Tavira, qui joue Sofía, la mère de famille). Une histoire où le quotidien le plus trivial s’avère le plus touchant, le plus humain. Un récit décalé par-rapport à la grande Histoire, et dont le regard ancillaire met à mal les masques bourgeois et révèle, sous les rôles sociaux, le continuum affectif qui lie maîtres et domestiques.
Le plan-séquence, ou l’amour au monde
Cleo, figure de l’attente et de la résignation positive – n’attendant rien, elle s’émerveille de tout –, trouve un équivalent formel : le plan-séquence. Le procédé était jusqu’alors associé au nom du chef-opérateur de longue date de Cuarón, mais également d’Iñárritu pour ses deux films mentionnés et de Terrence Malick depuis Le Nouveau monde : j’ai nommé Emmanuel Lubezki. Pour la première fois depuis Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban, Lubezki ne collabore pas avec Cuarón. Ce qui n’ôte rien à la beauté de Roma. Au contraire, les plans-séquences du film (tournés par Cuarón lui-même et Adam Gough) changent de nature. Alors que Lubezki privilégiait des plans-séquences épiques, où se lisait la prouesse du chef-opérateur de déambuler dans les rues de New York (Birdman), d’un champ de bataille (Les Fils de l’homme, The Revenant) ou dans l’espace (Gravity), Cuarón et Gough exploitent le procédé comme un moyen de laisser advenir le monde. On note une différence cruciale dans les deux types de plan-séquence. Chez Lubezki, on voit le champ au travers d’une caméra très mobile, qui constitue presque un acteur en elle-même tant elle se déplace librement dans l’espace, indépendamment de tout autre point de vue. Dans Roma, les plans-séquences fonctionnent en général par des travellings latéraux rivés au parcours de Cleo. C’est Cleo qui dicte le tempo. Et à travers sa sereine lenteur, son buen vivir diraient les Sud-Américains, survient un faisceau d’éléments qu’on aurait ignorés dans le feu de l’action : les devantures de magasins lorsqu’elle traverse les rues de Mexico à la poursuite de deux garçons, le bruit des vagues qui la caressent lorsqu’elle s’enfonce dans l’océan, les reflets des flammes nocturnes dans une forêt incendiée…   En cela, Roma est un film phénoménologique. Au sens où il fait de la perception du monde son sujet principal, au travers d’un personnage ouvert à tous les vents et brassant tous les milieux. C’est rasséréné qu’on ressort de Roma, tant le regard de Cuáron sur le monde apaise et invite à l’amour du monde. Car n’oublions pas : Roma est amor.Roma. Buen vivir
Roma, Alfonso Cuáron, 2018, 2h15
Maxime

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