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L'islamisme est une maladie de l'islam, par Roger Garaudy

Par Roger Garaudy A Contre-Nuit
L'islamisme est une maladie de l'Islam. Et cette épidémie se présente sous des formes très diverses. Je voudrais donc en rappeler la principale source, celle d'ailleurs, dont on parle d'ordinaire le moins. Elle en est pourtant le modèle idéologique par ses interprétations les plus étroites de la "tradition", et sa lecture la plus littérale et la plus formaliste du Coran. Elle en est l'aliment économique de loin le plus important.
LES SOURCES DE L'INTÉGRISME MUSULMAN L'intégrisme Hanbalite et Wahabite de l'Arabie Saoudite joue un rôle capital comme justification idéologique de la monarchie absolue, comme autrefois chez nous la "politique tirée de l'écriture sainte" de Bossuet servait de fondement théologique à la monarchie de "droit divin". Premièrement à l'intérieur du pays, comme justification idéologique d'une théocratie tribale exercée par une famille, qui depuis 1913, a accepté d'être vassale de l'Angleterre en échange de sa protection militaire, et, depuis la deuxième guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui, d'être, après Israël, la base la plus sûre des maîtres du pétrole du Moyen-Orient: les États-Unis. Deuxièmement, à l'extérieur du pays, elle exporte ses imams, et ses porteparoles, sa littérature de propagande fondamentaliste, ses mosquées ostentatoires, de Genève à Rome et à Madrid, ses centaines de millions de dollars déposés en priorité dans les banques américaines. Elle ouvre ses marchés juteux et illimités aux trafiquants cosmopolites pour ses achats d'armes, des Awacs aux Mirages, et aux chars d'assaut, pour construire ses aéroports démesurés ou les monuments de prestige des émirs, le reste servant non à des investissements endogènes, mais à se créer une clientèle d'assistés chez les plus démunis, de l'Afrique au Bangladesh, et aussi, du Pakistan au Maroc, des subventions substantielles à leur sous-traitants idéologiques ou politiques. Cet Islam-là peut couper autant de mains qu'il veut, réduire les femmes en servitude, emprisonner ou torturer ceux qui protestent contre la torture au nom des droits de l'homme, ses princes sont partout reçus chaleureusement et ne sont la cible ni des chaînes de télévision
de leurs principaux constructeurs,
ni des gouvernements qui
trouvent un débouché pour leurs armements, de l'Awacs aux Mirages et aux chars d'assaut, ni des démocraties modèles qui contrôlent à travers eux les pétroles du Moyen-Orient, et se font même payer leurs frais d'occupation. A l'autre pôle de l'intégrisme, et rival redouté du premier car il est au contraire un ferment de révolte il y a l'Iran, où la révolution islamique a donné un visage à l'espérance de millions de musulmans, car c'était la première révolution dirigée, non pas seulement contre un régime, mais contre une civilisation - celle qui était l'âme de tous les colonialismes. Cette forme de vie était imposée de l'extérieur par les États-Unis et leur gendarme dans le Golfe: le Shah d'Iran. Elle répandait une anti-culture à la fois méprisant les hautes traditions spirituelles de l'Iran, et opposant la corruption des grands à la misère de l'immense majorité d'un peuple. Cet intégrisme lui aussi exporte, avec moins de moyens financiers, mais par le rayonnement de son puritanisme, fut-il archaïque et parfois barbare (comme dans l'affaire Rushdie), un fondamentalisme qui n'est plus celui de la servilité mais de la subversion. La pénétration de ces deux formes d'intégrisme, si opposés soient-elles, a trouvé un terrain particulièrement fertile à l'étranger non pas pour des raisons religieuses mais essentiellement économiques et politiques, du fait de la dépendance à l'égard de l'Occident et de la corruption des "élites" locales bénéficiaires de cette dépendance.
L'INTÉGRISME PREMIER : LE COLONIALISME OCCIDENTAL Le fait dominant de notre époque et qui devrait être le point de départ de toute réflexion politique, c'est que 80% des ressources naturelles de la planète sont aujourd'hui contrôlées et consommées par 20% de ses habitants. Ce qui coûte au Tiers-Monde 25 millions de morts par la malnutrition ou la faim chaque année. Notre modèle occidental de croissance coûte au Tiers-Monde un Hiroshima par jour. L'on comprend dès lors la colère des victimes de cette nouvelle barbarie qui ose s'appeler civilisation ou démocratie. Leur dénonciation de l'hypocrisie qui consiste à appeler "démocratie" un pays, où, de l'aveu de M . Clinton, 1 % des citoyens américains disposent de 70% de la richesse de la nation, un pays où le dernier numéro du bulletin de I'UNICEF (p. 17) nous apprend qu'aux États-Unis un enfant sur 8 ne mange pas à sa faim. Tel est le mensonge fondamental d'une conception de la démocratie qui réduit les droits de l'homme au droit de vote (dont on sait ce que la manipulation peut faire, par exemple, lorsque Hitler, est élu le plus démocratiquement du monde par 70% des voix du peuple allemand) alors quel le droit de vivre, de manger à sa faim, d'avoir un logement, de pouvoir aller à l'école et participer à la culture n'est pas au premier plan des critères des droits humains bafoués à l'échelle de la planète. Tout ceci, au nom d'une prétention de l'Occident d'être un peuple élu, chargé d'acheminer le monde vers la civilisation. L'intégrisme, c'est la prétention de posséder la vérité absolue et, par conséquent, non seulement le droit mais le devoir de l'imposer à tous, fût-ce par le fer et le feu. L'intégrisme premier et fondamental, c'est le colonialisme occidental. Tous les autres sont des réactions au premier pour se défendre contre la dépendance, pour sauvegarder une identité, fût-elle archaïque et mythologique opposée à la culture importée, lointain âge d'or dilué dans le passé.
LE REPLI SUR LE PASSÉ CONDUIT À DES ABERRATIONS A la prétention occidentale d'être LA culture et non une culture parmi les autres s'oppose alors le mythe d'une "islamisation" qui constitue l'erreur symétrique de la précédente: au lieu de rechercher une véritable universalisation de la culture qui réalise une unité non pas hégémonique, coloniale ou impériale, mais symphonique par l'apport de chaque culture à la culture universelle. Si bien que les réponses apportées ne répondent nullement aux problèmes posés. Dernièrement en Malaisie, l'on m'a offert une série d'ouvrages sur "l'islamisation du savoir". Je comprends très bien les répulsions de ces peuples pour les prétendues
"sciences humaines" de
l'Occident. Je me souviens de la banderole de nos étudiants en 1968: "Faculté des sciences inhumaines". Combien ils avaient raison! Lorsqu'on prétendait leur faire croire que l'économie politique, par exemple, est une science (avec tout ce que cela comporte de résignation à la fatalité déterministe de "lois du marché"), alors que tout l'édifice repose sur un postulat idéologique, sur une conception de l'homme: "l'homme est simplement producteur et consommateur, et mû par son seul intérêt". Ce n'est pas seulement le contraire de la conception musulmane de l'homme, mais de toute conception qui considère que la vie a un sens, et que le monothéisme du marché, l'idolâtrie de l'argent, le mythe meurtrier de la croissance - produire de plus en plus vite, n'importe quoi: utile, inutile, nuisible, ou même mortel (comme la drogue ou les armements) - , privent notre vie de toute espèce de sens. Mais à partir de cette réaction légitime, le repli sur le passé conduit à d'autres aberrations. La semaine dernière, à Kuala Lampour, j'ai lu dans la presse que dans la province du Kelantan (la plus pauvre de Malaisie) l'on vient de voter une loi sur le viol excluant le témoignage de toute femme et exigeant quatre témoins masculins. J'ai aussitôt protesté à la télévision malaise en tant que musulman: cette prétendue référence à la Sourate XXIV, verset 4, conduit à cette aberration: si quatre hommes ont assisté à cette agression, et s'ils ne sont pas intervenus pour l'arrêter, leur place n'est pas comme témoins, mais en prison pour lâcheté et complicité. Le juge qui accepte de tels témoignages et les politiciens qui ont voté la loi ont leur place également en prison. J’ai dû m'expliquer sur le fond, et je crois qu'il s'agit là du point crucial en matière d'intégrisme et en matière de lutte contre l'intégrisme prétendant "appliquer la shari'a". Dans le Coran, le mot shari'a n'est employé qu'une fois. Il a le sens de "chemin vers la source" (façon imagée de dire chemin vers Dieu, loi divine). La signification est précisée par un mode de même racine: le verbe "shara'a", "ouvrir un chemin" et le Coran le définit avec précision (Sourate XLII, verset 13: "En matière de religion, Dieu vous a ouvert une voie (ici c'est le verbe shara'a) qu'il avait recommandé à Noê, celle-là même que nous t'avons révélée, celle que nous avons recommandée à Abraham, à Moïse, à Jésus: suivez-le, et n'en faites pas un objet de division". Il est donc parfaitement clair que cette voie est celle de Dieu et qu'elle est commune à tous les peuples à qui Dieu a envoyé ses prophètes (à tous les peuples et dans la langue de chacun d'eux). Or, les codes juridiques concernant par exemple le vol et sa punition, le statut de la femme, le mariage ou l'héritage, sont différents dans la Thora juive, dans les Évangiles des chrétiens, ou dans le Coran. La shari'a (la loi divine pour aller à Dieu) ne peut donc pas inclure ces législations (qui, à la différence radicale de la « shari'a », commune à toutes les religions, diffère avec chacune d'elles selon l'époque et la société où un prophète a été envoyé par Dieu. Prétendre appliquer littéralement une disposition législative sous prétexte qu'elle est écrite dans le Coran, c'est confondre la loi éternelle de Dieu, la "shari'a" qui est un "invariant" absolu, commun à toutes les religions et à toutes les sagesses), avec la législation destinée au Moyen-Orient au Vile siècle, (qui était une application historique, propre à ces pays et à cette époque, de la loi éternelle). Les deux figurent bien entendu dans le Coran mais la confusion des deux et leur application aveugle refusant cette "réflexion" à laquelle ne cesse de nous appeler le Coran nous rend incapables de témoigner du message vivant, du Coran vivant et éternellement actuel, du Dieu vivant. La loi divine, la shari'a, unit tous les hommes de foi, alors que prétendre imposer aux hommes du X X e siècle une législation du VIIe siècle, et de l'Arabie, est une oeuvre de division qui donne une image fausse et repoussante du Coran. Cest un crime contre l'Islam.
ATTENTION À LA PROPAGANDE QUI NOUS ABREUVE Le prophète parlant au nom de Dieu tenait parfaitement compte de la situation géographique et historique du peuple pour lequel il appliquait de manière spécifique les principes éternels. Lorsqu'il ordonne de jeûner de l'aube au crépuscule il est clair qu'il s'adresse à un peuple où le jour est la nuit ont une durée peu différente. Pour un Esquimau, entre les deux moments, il y a six mois: il faut donc "réfléchir". Comme pour l'esclavage, pour ne pas appliquer littéralement le verset, mais pour nous interroger sur le but qu'il visait et l'appliquer dans des conditions différentes. Il est absurde, dans cette perspective, de dire que l'Islam est par principe, ennemi de la science ou de la tolérance religieuse. Il faut des politiciens ignorant tout du passé de leur propre culture pour proclamer: la France ne sera pas multiculturelle, comme si la culture arabo-islamique ne faisait pas partie de notre propre culture occidentale. Il est coutumier de dire que cette culture a deux sources: gréco-romaine et judéo-chrétienne. Cest oublier l'héritage arabo-islamique. Celui que l'on considère avec juste raison comme l'introducteur de la science expérimentale en Europe, le moine anglais Roger Bacon, reconnaît modestement dans son "Opus majus" qu'il en a tout appris de l'école musulmane de Cordoue et cite constamment le "Traité d'optique" de l'égyptien Ibn Hayttham qui a donné le premier exemple de cette méthode: faire une hypothèse mathématique, et, ensuite, monter un dispositif expérimental pour la vérifier ou l'infirmer. En d'autres domaines, il suffit de lire le traité "De l'amour" de Stendhal rappelant que "c'est sous la tente noirâtre du bédouin que s'exprime le véritable amour", comme c'est dans l'oeuvre d'Ibn Hazm sur l'amour courtois, comme chez Ibn Arabi que l'on trouve l'expression de la continuité entre l'amour humain et l'amour divin qui inspirera, selon la belle expression du Père Asin Palacios "l'eschatologie" musulmane dans la "Divine Comédie" de Dante. Il en est de même de la tolérance: l'intolérance ne découle pas de l'Islam mais de ses perversions. En Espagne, des juifs sont ministres des émirs. C’est seulement en 1492, avec la chute de Grenade et la victoire des "rois très chrétiens", que commence la "purification ethnique" (que l'on appelait alors lois sur la pureté du sang), avec l'expulsion d'Espagne des juifs puis des maures. Ce changement de notre propre attitude exige que nous ne nous laissions pas intoxiquer par la propagande dont on nous abreuve. Par exemple, s'agissant de l'Algérie, n'inversons pas les rôles: ne laissons pas des gens qui n'ont pas d'autre mot à la bouche que le mot de "démocratie" nous faire oublier qu'ils ont demandé, à cor et à cri, des "élections libres" en Algérie. Elles ont eu lieu, et ce ne sont pas les "islamistes" du F.I.S. qui en ont interrompu le cours et violé le jeu parlementaire: ce sont les gens de la dictature militaire, sous les applaudissements de nos "bons démocrates". Cela me rappelle une pièce de Bertold Brecht: "Le peuple a voté. Il a voté contre le gouvernement. La solution la plus simple est de dissoudre le peuple et d'en élire un autre". Telle est l'origine de la violence: le refus, par les militaires, du libre-jeu parlementaire. L'on invoque les assassinats, en effet déplorables, d'intellectuels ou d'étrangers, mais on fait moins de bruit sur les assassinats d'intellectuels, dirigeants du Fis, assassinés en prison, après avoir été torturés: des milliers dont Amnesty International rend compte, et des centaines d'exécutions rendues publiques.
DE L'USAGE DES "BONS" ET "MAUVAIS'1 MUSULMANS Cette indignation à sens unique est d'autant plus scandaleuse qu'elle feint d'oublier que la branche armée des intégristes d'Algérie comme d'Egypte, a son noyau dur chez ceux qu'on appelle les "Afghans", c'est-dire ceux qui ont été armés par les États-Unis contre I'URSS Tout comme Saddam Hussein a été armé et financé par l'Occident tant qu'il combattait l'islamisme iranien. Un livre français s'intitulait alors: "Saddam Hussein, le de Gaulle irakien". Lorsqu'il cesse de servir les intérêts de l'Occident il devient: "l'Hitler irakien". En réalité, la campagne pour diaboliser l'Islam est sélective: il y a, pour les États-Unis et leurs vassaux de "bons musulmans": ceux qui acceptent des diktats du Fonds monétaire international et servent les intérêts américains. Ceux-là peuvent exercer la terreur chez eux: ils n'en sont pas moins dans le camp de la liberté et de la démocratie, comme le furent les Pinochet et les tortionnaires du Brésil, de l'Argentine ou du Panama. Les "mauvais musulmans" dont il faut parler en termes de croisade ou de nazisme sont ceux qui résistent au F MI, qu'ils soient Algériens, Soudanais, ou Palestiniens. Mme Mendès-France a posé récemment, à propos de la Palestine, un principe digne de la mémoire de son mari qui fut l'un de nos ministres les plus respectés. "Je refuse, dit-elle, d'appeler terroristes des hommes qui résistent à une occupation étrangère." (Ce qui devrait évoquer, pour nous, Français, des souvenirs bien précis.) En Algérie, il s'agit d'autre chose encore: non seulement un colonialisme relayé par le FMI et les prêteurs étrangers tient, des 26 milliards de dollars de dettes de l'Algérie, 6 milliards d'intérêts par an, mais le FMI impose un modèle de développement ayant pour objectif unique de faire payer la dette en réduisant - sous prétexte "d'ajustement structurer - les crédits de logement, d'éducation, de santé et de régulation des prix, notamment du pain. Il y a là une suite du colonialisme qui, déstructurant l'économie des pays conquis pour en faire des appendices des économies de la métropole, les rendit invivables lors de leur libération. *
Ce ne sont là que quelques rappels des conditions dans lesquelles prolifère l'Islamisme. Mais ils nous permettent de suggérer, en conclusion, quelques principes nécessaires pour aborder, dans notre pays, des immigrés musulmans tentés par l'intégrisme extérieur. Ne pas leur demander, sous prétexte "d'intégration", de renoncer à leur identité musulmane mais de refuser les caricatures des "collabos" hypocrites du Golfe et de retrouver leurs racines véritables, qui sont aussi les nôtres. Nous sommes là aux antipodes d'une politique purement répressive comme celle de M. Pasqua qui met non seulement en danger ceux de nos compatriotes qui résident en Algérie en appelant des représailles, mais qui, ici même, en France, rend de plus en plus irrespirable l'atmosphère en assimilant de simples gens traditionalistes et suivant les coutumes de leur pays à des terroristes en puissance. L'axiome fondamental, en ce domaine, dans l'ensemble des relations internationales comme dans les rapports politiques internes, est qu'il n'y a pas d'autre choix qu'entre le dialogue et la guerre. Maudit soit qui choisit la guerre.
Roger Garaudy « Aujourd’hui l’Afrique », n°49-50 , 1993
(Rubrique Actualités franco-africaines) Envoyer par e-mailBlogThis!Partager sur TwitterPartager sur FacebookPartager sur Pinterest Libellés : Islam, Presse, Roger Garaudy

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