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Quels enjeux derrière les affrontements informationnels actuels autour de la filière viande ?

Publié le 13 septembre 2019 par Infoguerre

Quels enjeux derrière les affrontements informationnels actuels autour de la filière viande ?

« Pour changer quelque chose, construisez un nouveau modèle qui rende le modèle précédent obsolète. »

Richard Buckminster Fuller,

Visionnaire et techno-utopiste,

Inspirateur de projets d’aménagement des territoires

Personne ne reste indifférent face aux images difficiles des vaches à hublot, des batteries de poulets déplumés, de poussins étouffés ou broyés ou des porcs gazés en abattoir avant d’être saignés. Ces images-chocs de plus en plus relayées dans les médias sont destinées à faire prendre conscience aux institutions, producteurs et surtout aux consommateurs que l’industrie agro-alimentaire traditionnelle atteint ses limites en termes de productivité, en raison des risques à terme de surpopulation humaine et de tensions inacceptables à l’avenir sur l’environnement.

La question des choix à faire est donc posée à la société et aux politiques par des associations qui bénéficient d’une forte couverture médiatique, telles que L214 et à propos desquelles plane un certain nombre d’interrogations (cf. articles déjà publiés sur infoguerre.fr). Nous entrons dans l’ère de l’émergence à grande échelle de scénarii alternatifs en cours d’étude, en rupture partielle ou complète culturelle, économique et industrielle, avec les modes de consommation traditionnels. Si une sortie à court terme de la France des filières traditionnelles de consommation de viande animale reste utopique compte tenu des impacts économiques, financiers et humains que cela entraînerait, nous verrons que des acteurs, principalement américains, anticipent un changement de paradigme, non seulement alimentaire, mais plus globalement industriel, par la nature des nouveaux matériaux de fabrication à l’étude.

Cette révolution envisagée et qui peut devenir prophétie auto-réalisatrice par un subtil jeu d’influence en utilisant les media comme caisse de résonance, s’appuie sur les nouvelles technologies comme l’ingénierie tissulaire, est présentée par ceux qui s’y préparent en investissant massivement comme plus éco-responsable qu’aujourd’hui, car faisant appel à des matériaux en rupture avec les ressources utilisées aujourd’hui, ou un usage différent de certains de ces matériaux grâce à la bio-ingénierie. Les moyens financiers, l’organisation interne, la diversification des actions et la communication d’influence de L214 connaissent une intensification importante depuis deux ans. Des personnalités « people » se mettent en avant. Au-delà de l’indignation légitime causée par la dénonciation de pratiques cruelles envers les animaux dans les installations d’élevage et de transformation, il faut aussi mieux comprendre quels sont les intérêts en jeu et à qui profiterait la déstabilisation voire l’arrêt à terme de la filière viande animale traditionnelle.

Dans son bilan moral et financier 2017, L214 indique « qu’en décembre 2017, l’Open Philanthropy Project (OPP) lui a attribué la somme de 1,1 million d’euros sur 2 ans pour agir pour les poulets de chair, pour structurer des initiatives sur les campus universitaires et pour soutenir la consolidation de l’association. » Ce financement serait intervenu d’après L214 suite à l’intercession de l’organisation The Humane League (THL), ayant organisé les actions anti-foie gras aux Etats-Unis. Or, OPP porte son attention sur la « prospective à long terme et les risques encourus par l’humanité », dont découlent ses actions et ses décisions de financement.

Il se trouve que la Présidente d’OPP n’est autre que Cari Tuna, la fondatrice de la fondation philanthropique Good Ventures. Cari Tuna est l’épouse de Dustin Moskovitz, le co-fondateur de Facebook et Asana (dont l’équipe comprend des anciens de Google, Apple, Amazon, Microsoft, Facebook, Salesforce et Dropbox). Le CEO d’OPP est Holden Karnofsky, co-fondateur de la fondation GiveWell, l’incubateur d’OPP. D’autres membres de la Direction ont travaillé dans des start-ups d’alimentation innovante, ou chez THL US. Il est à noter que les équipes de la Fondation GiveWell travaillent partiellement avec celles d’OPP.

L’Open Philanthropy Project, LLC (l’organisation employant la plupart du staff d’OPP), ne finance généralement pas en direct, mais soumet une recommandation positive décidée par la Présidente et le CEO à l’un de leurs partenaires financiers, dont la Silicon Valley Community Foundation comptant dans ses partenaires privés nombre de multinationales de la high tech californienne, ainsi que la Fondation Good Ventures. Nous verrons ci-dessous que beaucoup de promoteurs du changement de paradigme alimentaire dont les initiatives en ingénierie du vivant (tous secteurs confondus, y compris hors de l’alimentaire) ont donné lieu à une floraison de start-ups technologiques, se situent dans la même région et comptent dans leurs levées de fond des décideurs GAFA, des milliardaires et de puissants fonds d’investissement.

Quel avenir demain pour l’alimentation en viande animale ?

La Food and Agriculture Organization des Nations Unies (FAO) estime que la demande de viande va continuer d’augmenter de plus des deux tiers dans les prochains quarante ans, et que les méthodes de production traditionnelles actuelles ne sont pas durables. Dans ce contexte de remise en question des modes de consommation, les cinq scénarii qui se dessinent pour la filière viande animale sont les suivants :

Le premier scénario consiste à manger moins de protéines animales (surtout de ruminants) et plus local en favorisant les chaines courtes. Cependant, ce scénario ne permettrait que de réduire la pression temporairement sur les ressources environnementales sans traiter le problème sur le fond, car le taux d’urbanisation et le revenu par habitant sont les deux facteurs les plus importants pour la consommation de viande. L’augmentation de la consommation de viande, près du double dans les pays en voie de développement à forte croissance démographique, ne sont pas sans conséquences.

Le second scénario consiste à généraliser la consommation de viande de culture (viande in vitro). Les acteurs sur ce secteur recherchent de nouveaux partenariats, de nouveaux marchés et doivent tenir compte d’un environnement réglementaire en constante évolution. La communication d’influence sur le lancement de produits à base de viande en culture et la recherche associée constituent le principal levier pour influencer la croissance du marché. Le seul marché (global) de la viande de culture est évalué par plusieurs instituts marketing en scénario médian à 15.5M USD pour 2021, avec potentiel de croissance à 4% pour atteindre 20M USD en 2027. Il s’agit de perspectives encore modestes pour le moment. La viande cultivée est dite prometteuse sanitairement et économiquement, mais présente des difficultés techniques, notamment la souche cellulaire, les milieux de culture, l’imitation de l’environnement de myogenèse in vivo, les matériaux synthétiques et dérivés d’animaux, ainsi que le traitement biologique pour une production commerciale. La préférence croissante des consommateurs pour les protéines d’origine végétale, le manque de sensibilisation des consommateurs et un revenu élevé constituent un facteur de restriction certain pour le marché de la viande de culture.

La viande cultivée in vitro est produite en prélevant un certain nombre de cellules d’un animal et en les cultivant dans un milieu très riche en nutriments. Les cellules se développent en brins. 20 000 de ces petits morceaux de viande sont ensuite combinés pour créer un hamburger de taille normale. Cependant il reste un problème de volume à régler dans le processus de fabrication, ce qui n’est pas sans conséquences sur la profitabilité des entreprises : de nombreuses étapes intermédiaires sont nécessaires pour produire de la viande cultivée en très grande quantité. On estime que la viande cultivée obtenue peut être assaisonnée, récoltée et cuite pour être consommée comme toute viande.

Des recherches menées à l’Université d’Oxford envisagent que la production de bœuf d’élevage in vitro pourrait utiliser jusqu’à 99% moins d’espace que ce qui est nécessaire pour les méthodes d’élevage actuelles. Les émissions de gaz à effet de serre et autres impacts environnementaux pour le bœuf de culture seraient considérablement inférieurs au boeuf issu de l’agriculture moderne traditionnelle, mais ceci suppose que la dépense d’énergie pour l’atteinte d’une volumétrie commercialisable en étant rentable n’annule pas cet avantage. Les filières animales pouvant être cultivées aujourd’hui sont avicoles (poulet et canard), porcine, bovine ainsi que maritimes (thon bleu et crustacés). Les produits finis se trouvent sous forme de nuggets, steaks hachés, boulettes de viande, saucisses, hot dogs et même de foie gras et nourriture pour chiens.

Le troisième scénario propose de se reporter sur l’entomophagie, les protéines d’insectes remplaçant la viande des précédentes filières.

Il s’agit d’une orientation sérieusement envisagée par la FAO dès 2014 dans sa note de perspectives sur le sujet, les insectes étant présentés comme le chainon manquant où l’écologie détermine une économie circulaire. Outre les bénéfices environnementaux de l’élevage des insectes pour l’alimentation humaine et animale, sont mis en avant leur valeur nutritionnelle, la question de l’élevage, les processus de transformation industrielle déjà mis en œuvre par la société AgriProtein, les problématiques économiques : revenus, développement des entreprises, marchés et commerce, ainsi que des recommandations sur la marche à suivre.

Les associations et organisations sont identifiées par la FAO comme un lien essentiel entre les décideurs, les ONG et les éleveurs : « En offrant une voix commune aux éleveurs et aux récolteurs – dans ce cas, ceux qui sont impliqués dans le secteur des insectes comestibles – ils peuvent contribuer à la planification, à la conception et à la mise en œuvre de politiques et de programmes qui affectent directement ou indirectement leurs moyens de subsistance (FAO, 2007). En bref, les associations de producteurs d’insectes (récolteurs et/ou éleveurs) pourraient être un outil puissant pour le développement du secteur. » De plus, les organisations peuvent constituer une forme d’appui alternatif lorsque les services publics et privés ont failli. Elles sont libres d’agir suivant leurs propres méthodes (FAO, 2007). À la réunion d’experts sur «l’ Évaluation du potentiel des insectes dans l’alimentation animale et humaine et dans le renforcement de la sécurité alimentaire» qui s’est tenue à la FAO en janvier 2012, plusieurs producteurs ont ainsi lancé un appel pour la création d’une association internationale des producteurs d’insectes. Les a priori culturels ayant la vie dure, cette filière n’en est qu’à ses balbutiements.

Les entreprises de la « nouvelle alimentation ».

Parmi les entreprises ayant fait le choix de la viande de culture, nous trouvons par exemple :

  • Supermeat (Tel Aviv Israel, investissements par IndieGo, New Crop Capital et Stray Dog Capital), a la caractéristique d’avoir signé un contrat avec la Chine),
  • Future Meat Technologies (Israel, a également signé un contrat avec la Chine)
  • Mosameat (Pays-Bas, investissements par New Crop Capital) et sa viande de culture
  • Integriculture Inc. (Japon) et son projet de viande de culture « à la maison » : poulet, bœuf et crustacés
  • Memphis Meats (San Francisco – investissements du groupe Cargill – Bill Gates, Richard Branson, IndieBio, SOSV et New Crop Capital ainsi que le leader agro-alimentaire US Tyson Foods)
  • Just Inc. (ex-Hampton Creek – investissements par Khosla Ventures, Mitsui, Nan Fung Group et Google) et son œuf à partir de plantes, avec du poulet de culture prochainement
  • Finless Foods (New York, investissements par IndieBio, SOSV) et son thon bleu à partir de cellules in vivo
  • Perfect Day Foods (Cork – Irlande, utilise des protéines de caséine et d’orge pour produire un équivalent du lait, leurs protéines chez les transformateurs entrent dans la composition de la mayonnaise, barres protéinées, nourriture pour nourrissons et gâteaux).

Dans une seconde catégorie, nous trouvons au contraire les entreprises ayant fait le choix de la substitution complète des intrants animaux dans leurs produits alimentaires, telles que :

  • Good Catch (investissements par New Crop Capital) et son thon à base de plantes
  • Clara Foods, (investissements par IndieBio) et son blanc d’œuf Clara White (à base de levure et de sucre, suivie d’une fermentation)
  • Nova Meat (investissements par New Crop Capital) et son steak à base de plantes, réalisé en impression en 3D
  • Impossible Foods, et son Impossible Burger (Redwood City, investissements de Bill Gates, Microsoft, Google, UBS et du poids lourds Khosla Ventures)
  • Beyond Meat, et son Beyond Burger (Californie, investissements de Bill Gates, Leonardo Di Caprio, New Crop Capital, le géant agro-alimentaire Tyson Foods et General Mills)
  • Geltor, (de San Leandro Californie, un actif de l’accélérateur IndieBio avec comme grands investisseurs Gelita, le leader de la gélatine et New Crop Capital) et ses produits de beauté au collagène non animal et bientôt ses gelées protéinées destinées à remplacer tous les marchés de la gélatine animale : médecine, industries agro-alimentaires et pharmaceutiques
  • Wild Earth Inc. et sa nourriture pour chiens à base de champignons
  • Sugarlogix enfin (de Berkeley Californie, un autre actif d’IndieBio et SOSV) a pour ambition de produire du lait humain synthétique, à base de levure. Le produit final est présenté comme chimiquement indiscernable du lait humain.

Le quatrième scénario est celui de la rupture complète avec la suppression de toute consommation de viande animale : soja, seitan, lupin, voire viande végétale imprimée en 3D. C’est celui recommandé par L214, dont l’un des sites préconise clairement l’abolition de la viande animale. Le marché émergent du vegan s’appuie à l’international sur de puissants relais d’influence tels que l’association Good Food Institute, qui se qualifie volontiers de philanthropique, dont les missions sont de fournir le soutien stratégique nécessaire aux start-ups, stimuler les innovations de ce domaine en mettant en réseau entrepreneurs et financiers, éduquer et communiquer avec les institutions et promouvoir les produits à base de plantes auprès de la grande distribution et des commerçants. Alors, devons-nous nous résoudre à un futur sans viande animale mais issue des plantes, où bien seule la viande d’insecte pourra être mangée avec élevage domestique de criquets pour dégustation ? A moins de ne consommer que de la viande de culture produite en laboratoire ?

Le dernier scénario enfin, est celui où on ne fait rien et où les modes d’alimentation traditionnels sont maintenus. On imagine la difficulté de tenir une telle ligne compte tenu des limitations des filières traditionnelles, dans le contexte climato-environnemental actuel et au vu des perspectives offertes par certains scénarii précédents, surtout s’ils bénéficient d’une forte communication d’influence continue et fortement financée à partir des Etats-Unis, où se situent les principaux investisseurs. En prenant un peu de recul, il est aisé de constater que la question de la souffrance animale n’est pas et de loin, le seul intérêt en jeu et qu’en fait de lourds intérêts financiers sont en jeu, s’appuyant sur de puissants investisseurs et des entrepreneurs innovants pour la redéfinition des filières d’alimentation.

L’émergence aux Etats-Unis de fonds d’investissement liés aux GAFA et accélérateurs destinés aux entreprises de l’alimentation alternative, tels que IndieBio et aussi New Crop Capital, la présence d’un accélérateur chinois lié à SOSV, d’associations à but non lucratif de recherche et financement comme New Harvest indiquent que nous ne sommes qu’aux prémices de la création de « viande alternative » y compris le poisson, à consommer et de lait ou œufs de substitution. Dès 2017, l’investissement dans les start-ups de bio-ingénierie avait plus que triplé sur les cinq années précédentes, selon l’institut CB Insights. Le marché avait dépassé les 4 milliards USD sur la même période, ceci incorporant également à la nourriture, les secteurs de la santé, les agro-carburants et d’autres applications. De plus, la signature de contrats par la Chine avec deux sociétés israéliennes démontre également le souci chinois de l’indépendance alimentaire vis-à-vis des Etats-Unis, une opportunité dont pourrait également bénéficier la France.

Quelle transition vers des modes de vie et de consommation durables ?

S’il est trop tôt pour envisager celui ou ceux des scénarii qui se dégageront, il est en revanche évident que les opérations d’affrontements informationnels en faveur de l’abandon du cinquième scénario – la situation actuelle – ainsi que du premier, sont en cours avec l’objectif affiché de provoquer un changement de paradigme alimentaire complet retirant la viande animale d’élevage de la consommation humaine et animale. A minima, une transition s’impose à l’agriculture industrielle française pour en arriver à des écosystèmes agroécologiques diversifiés misant plus sur le localisme, les circuits courts et faisant jouer chaque fois que nécessaire la synergie inter-territoriale : il s’agit du concept de complémentarité intelligente des territoires cher à l’intelligence territoriale, à des fins d’optimisation et de résilience. Mais cette déstabilisation de la filière viande traditionnelle n’est-elle que le fait d’activistes un peu originaux, mais suffisamment éclairés pour pouvoir bénéficier de substantiels financements ? Les intérêts des généreux donateurs se limitent-ils à la noble cause de la défense de la condition animale ?

Car en investissant à la fois dans les start-ups de la nourriture alternative dont la majorité sont américaines tout en finançant les activistes L214 en France, il s’agit pour eux de faire place nette sur le marché de la viande pour favoriser le lancement de leurs produits, d’autant plus facile à distribuer qu’une phase de transition du secteur de l’agro-alimentaire ne serait pas engagée localement. Quelle place dans ces conditions aux agriculteurs-éleveurs et industries de transformation traditionnels nationaux ? Dans les Perspectives d’avenir pour l’alimentation et l’agriculture dans le monde, l’OCDE dégage cinq stratégies principales pour application au secteur public et privé, incluant les citoyens et consommateurs :

Accélération de la transition vers des modes de vie et des structures de consommation plus durables

  • Davantage de cohérence des règlementations des marchés alimentaires.
  • Croissance durable de la productivité et résilience climatique.
  • Amélioration des infrastructures
  • Amélioration et élargissement de la portée des systèmes de gestion de risques.
  • Pour ce qui est de la phase de transition vers des modes de vie et consommation plus durables, L’OCDE reconnait qu’il s’agit d’un vaste processus de longue haleine qui implique la participation de toutes les parties prenantes, qu’il s’agisse de réformes des systèmes de subventions et d’imposition, des campagnes de sensibilisation du public, des mesures règlementaires et des passations de marchés publics.
  • Sur le plan technique, les recherches agroécologiques conduisent à des transformations radicales au regard des normes culturelles alimentaires. Sont mis en avant par l’OCDE :
  • L’accroissement de la consommation de denrées alimentaires à faible intensité, le « mini-bétail » que représente les insectes – dont 1400 espèces sont comestibles – pouvant être ajouté en poudre aux produits carnés dans les installations de transformation, ou la possibilité d’inclure des insectes dans la nourriture des animaux d’élevage.
  • L’ouverture de nouveaux espaces de production par la culture d’algues, nori, wakamé et kombu en particulier, qui pourrait aussi être utilisé dans les produits transformés comme les protéines d’insectes.
  • La nouvelle provenance d’aliments tels que les viandes de culture produites en laboratoire ou la production hydroponique de légumes.
  • La nouvelle structure des aliments par personnalisation de la nutrition grâce aux capteurs intelligents et les techniques de prédiction ainsi que les moyens de synthétiser les vitamines et les minéraux pour produire des liquides remplaçant totalement un repas. Le cas de Soylent (un repas complet à boire en bouteille) est intéressant pour les gens pressés, les situations d’urgence et les cas particuliers médicaux.

Plus c’est durable et plus c’est… vivant.

Paradoxalement et dans une perspective plus large, la transition industrielle vers plus de durabilité, dans laquelle le secteur agroécologique prend toute sa place, s’oriente résolument vers l’ingénierie du vivant qui connait de nombreuses applications à ne pas négliger, dans des domaines aussi diversifiés que :

  • La chirurgie régénérative, avec Organogenesis (une spin-off du MIT), intervenant dans le champ de la médecine régénérative. Il s’agit d’un secteur multi-disciplinaire intégrant biologie, médecine et ingénierie pour créer des produits contenant des cellules vivantes.
  • La bio-couture, par utilisation de la cellulose bactérienne et d’autres micro-organismes. Inspirée par Suzanne Lee, passée en 2014 Chief Creative Officer chez Modern Meadow (produit ZOA en cours de développement), il s’agira de la première génération de matériaux pour la confection de vêtements créés avec des protéines de collagène. Soulignons au passage que Modern Meadow s’est retiré des projets d’ingénierie tissulaire à des fins alimentaires, ce qui en dit long sur l’agilité de telles entreprises de bio-ingénierie, abandonnant un marché en raison du ROI actuel pour en pénétrer un autre…
  • Le BTP et l’émergence de la bio-construction, avec la fabrication de « briques bactériennes » par processus chimique (BioMason) et la mise au point en Chine de « bio-ciment ».

A la croisée des chemins de la bio-ingénierie se positionnent déjà des sociétés extrêmement diversifiées comme Ecovative Design, qui dispose d’un blog avec tutoriel et boutique familiarisant ses futurs clients avec le travail du mycélium, proposant des kits pour fabriquer des meubles à domicile ! Enfin, Ecovative Design a la particularité rare d’utiliser le mycélium à la fois en agriculture tissulaire destinée à la consommation, mais aussi en produit de beauté, matériau d’emballage, articles d’habillement en cuir vegan (comme son concurrent Mycoworks, investissements par IndieBio et SOSV) ou même d’autres remplaçant des produits dérivés du pétrole, ceci en s’appuyant sur divers partenariats technologiques.

Quelle place pour la France dans cette redistribution des cartes ?

A la lumière des investissements engagés et de la notoriété des investisseurs, les enjeux économiques et environnementaux pèsent lourdement sur les marchés de demain, dont les matériaux vont connaître une rupture technologique sans précédent. Ce changement de paradigme est global et ne se limite pas à la filière alimentaire, un contexte de rupture où la France doit pouvoir prendre toute sa place en tenant compte à la fois des atouts de son agriculture et des menaces pesant sur la filière viande traditionnelle, mais aussi et surtout en actant les faiblesses actuelles de son secteur industriel pour mieux redresser la barre. La redistribution des cartes à venir pour l’industrie nationale au sens large, par l’émergence de la bio-ingénierie, constitue en cela une opportunité peut-être unique à saisir dans notre histoire. A ce stade de recherche appliquée et de marché émergent où les modèles économiques se redéfinissent selon les nouvelles ressources utilisables, une posture offensive française est encore possible.

Les sécurités économique, alimentaire, sanitaire et industrielle sont aussi des enjeux critiques de sécurité nationale…

La grande diversification du catalogue produit d’Ecovative Design – et à l’avenir de Mycoworks – nous démontre que des entreprises ambitieuses et agiles sont déjà en posture offensive pour préparer la conquête de ces marchés émergents, en multipliant leurs partenariats vu la diversité des marchés adressables par un seul produit de base. Mais une posture stratégique tardive française défensive sur la filière viande et qui ne relèverait pas le défi d’une vraie recherche de puissance sur l’ensemble de ces nouvelles filières bio-industrielles à maîtriser puis conquérir – compromettrait gravement nos chances, faute d’avoir anticipé cette rupture à temps. Le défi qui s’annonce est difficile à relever mais il se doit de l’être : comment préserver aujourd’hui notre filière viande en posture défensive tactique, développer l’emploi dans les territoires en supprimant autant que possible les souffrances animales et en développant l’éco-responsabilité et le localisme – tout en engageant en recherche de puissance, un repositionnement stratégique progressif des filières agricoles vers plus de diversification industrielle ?

Cette bataille pour ou contre la viande animale ne doit pas masquer toutes celles à préparer également dans les autres secteurs industriels, aux côtés desquels l’agriculture française et les entreprises agroécologiques doivent pouvoir non seulement se préserver pour la première, émerger pour les secondes, mais surtout se développer conjointement pour constituer un puissant levier de sécurité nationale. Notre agriculture et notre élevage pourront-ils s’engager dans cette voie ? En auront-ils la volonté et les moyens ? Dans ce cadre d’une transition éco-technologique nationale délibérément offensive, n’oublions jamais que la construction de la puissance ne se fait pas dans une logique de dépendance mais au contraire dans la recherche de notre autonomie stratégique.

« Les champignons du bois vont être l’un des principaux matériaux de fabrication au XXI siècle. »

Dr. Drew Endy,
Assoc. Professor of Bioengineering, Stanford University
Advisor to Mycoworks

« Je suis convaincue que nous pouvons régler tous les problèmes du monde grâce à la culture du mycélium. La même plante est à l’origine de produits autant semblables au béton qu’au cuir. »

Dr. Amanda Parkes,
Chief of Technology & Research, Manufacture NY
Advisor to Mycoworks

Philippe Gensou

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