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Portrait de la jeune fille en feu. L’amour, la peinture et Orphée

Par Balndorn
Portrait de la jeune fille en feu. L’amour, la peinture et OrphéeRésumé : 1770. Marianne est peintre et doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse, une jeune femme qui vient de quitter le couvent. Héloïse résiste à son destin d’épouse en refusant de poser. Marianne va devoir la peindre en secret. Introduite auprès d’elle en tant que dame de compagnie, elle la regarde.
Une peintre et son modèle discutent, seules dans l’atelier :« Lorsque vous vous inquiétez, vous vous mordez les lèvres.- Et vous, lorsque vous êtes mal à l’aise, vous regardez ailleurs ».Deux femmes, soustraites au terrible male gaze. Portrait de la jeune fille en feu.
À l'écoute des corps
On connaissait depuis La Naissance des pieuvres, qui révéla le talent d’actrice d’Adèle Haenel que confirme encore une fois son rôle d’Héloïse dans le présent film, l’art de Céline Sciamma pour saisir l’expression du désir dans des corps féminins juvéniles. La réalisatrice signe peut-être avec Portrait de la jeune fille en feu son plus beau film, après le déjà génial Bande de filles. À ceci près qu’il existe une différence majeure entre ces deux œuvres. Résolument ancré dans notre époque où, tant bien que mal, la parole féminine s’est nettement libérée, Bande de filles exaltait des adolescentes à la verve haute en couleur ; alors que Portrait de la jeune fille en feu, situé dans un XVIIIe siècle féminin mais certainement pas féministe, pratique habilement les gestes feutrés, les désirs murmurés et les sourires taquins, comme, costumes historiques en moins, le faisait Tomboy.L’exercice de style auquel se livre Sciamma confère au film sa grande sensibilité. Si le prix du scénario qu’il a reçu à Cannes est amplement mérité, étonnante est la décision du jury cannois de remettre le prix de la mise en scène au Jeune Ahmed plutôt qu’au Portrait, tant l’autrice excelle dans l’approche pudique des corps filmés. Cette méthodologie cinématographique évite de sombrer dans un écueil trop fréquent : la réification du corps féminin, particulièrement lorsqu’il est jeune. Débarrassé du male gaze – le récit se déroule dans un univers sans hommes –, Portraitobserve la manière dont des fantasmes recréent les corps, alors que quantité de films fantasment directement les corps féminins, sans les laisser à leur réalité première.
Orphée et Eurydice
De ce point de vue, Sciamma emprunte beaucoup à l’art pictural. Peu de films approchent d’aussi près le geste créatif, comme ces beaux plans serrés sur la main de Marianne (Noémie Merlant) griffant la toile blanche à coups de crayon. Comme Marianne, Sciamma hésite, cherche le trait le plus précis, laisse sa part au doute. Elle ne donne pas à son histoire une forme pleine, ronde, achevée, mais confie, telle Marianne, le tableau aux bons soins de l’inachèvement.Et de ce fait, elle ne pouvait adopter meilleure forme. En effet, comment conter en une structure parfaite une histoire d’amour qu’on sait d’avance condamnée dans une époque largement homophobe ? Seuls le non-dit, la demi-teinte et le clair-obscur pouvaient exprimer, comme un chant du cygne, la puissance magnifique et tragique de cet amour frappé d’interdit. En vérité, plane sur Portrait l’ombre du mythe d’Orphée et d’Eurydice, à plusieurs reprises rappelé par les protagonistes. À l’interprétation classique de la folie amoureuse qui pousse Orphée à se retourner et à renvoyer sa bien-aimée dans les Enfers, Marianne propose une interprétation artiste. « Orphée a pensé en poète, dit-elle. Il ne cherchait non pas l’amour, mais le souvenir de l’amour. » Comme Sciamma, qui, consciente que ses personnages devront ou tard se séparer, pose un œil déjà nostalgique sur cette impossible idylle.
Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma, 2019, 1h59
Maxime
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