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Joker(s)

Publié le 17 octobre 2019 par Jean-Emmanuel Ducoin
Joker(s)Le film de Todd Phillips est-il vraiment dangereux? Et pour qui? 
Classes. Rarement œuvre cinématographique n’aura à ce point suscité autant d’enthousiasme, de controverses et de haines, jusqu’à alimenter des débats entre journalistes de mêmes rédactions dans certains journaux du monde entier. Le Joker, de Todd Phillips, clive autant qu’il fascine. Et si le bloc-noteur consent à l’évoquer, après le choc que constitua son visionnage, c’est moins pour le défendre aveuglément que pour tenter de narrer ce qui se joue de grand et d’admirable durant les 2h02 de projection. Au fond, le Joker ne constitue qu’un prétexte à quelque chose de plus ample, raison pour laquelle son ennemi juré, le futur Batman, se trouve évincé de cette histoire encore à sa genèse. Ici, la généalogie du mal se trouve uniquement personnifiée par Arthur Fleck, alias «Joker», sans ami à l’exception de sa mère, qui travaille comme clown raté, sachant que le rire compulsif qui le secoue de manière irrépressible met mal à l’aise tous ceux qu’il rencontre. Comprenez bien. L’une des principales critiques adressées au film de Todd Phillips est qu’il offrirait sur un plateau des arguments au mouvement des «incels», ces hommes aux penchants ultraviolents qui se présentent comme des «célibataires involontaires», se vivent comme des ratés ou des «mâles bêta» (par opposition au concept de «mâle alpha», le dominant) avec qui aucune femme n’imaginerait de coucher. L’acteur Joaquin Phoenix – absolument exceptionnel – interprète un homme intimement déséquilibré, certes. Décharné et halluciné, corps de pantin désarticulé, il campe néanmoins un Joker prolétaire hanté par une part du rêve américain, auquel il finit par croire quand il peut enfin rencontrer son idole télévisuelle, le stand-upper Murray Franklin, incarné par Robert De Niro en personne. À l’évidence, Todd Phillips ressuscite la Valse des pantins, l’un des rares films trop méconnus de Martin Scorsese, datant de 1982, déjà avec De Niro (dans le rôle d’un psychopathe, Jerry Lewis dans celui d’un amuseur public). Sauf que Phillips, bien que nous pensions aussi à Taxi Driver, pousse ici les raisons de la folie au-delà de toute « normalité » et l’adosse à une critique en règle, jusqu’à la hargne, de nos sociétés capitalistes, singulièrement les États-Unis. En somme? Un authentique film de classes.

Riches. Car Gotham City, dans ce long métrage, est l’évocation du New York des années 1970. Dans ce décor moribond de réalisme social, de bas-fonds et de marges urbaines laissées à l’abandon et en proie à l’ensauvagement, notre Joker se confronte – avec tant d’autres – à l’hostilité du « monde environnant » auquel il est soumis, celui qui décide de l’essentiel, celui qui domine en vérité par la loi du plus fort, le mépris total, et bien sûr le pouvoir absolu de l’argent et l’aliénation consumériste. Malade mental solitaire, Arthur est donc mû par un besoin impérieux d’être remarqué et aimé, il cherche de l’aide et suit un traitement psychiatrique, mais les coupes dans les budgets des services sociaux le privent des soins dont il a besoin. Ne parvenant pas à devenir une star du stand-up, il sombre du mauvais côté et emprunte un autre chemin pour atteindre les feux de la rampe. Question: en ignorant le sort d’individus abîmés par la vie, la société invite-t-elle au pire, au meurtre, au chaos en son sein? L’hypothèse du film de Todd Phillips est discutable. Et si certains commentateurs poussent aujourd’hui des cris d’orfraie, c’est par crainte que ce Joker – jamais exalté dans le film – ne devienne une forme d’incitation à la violence. Mais de quelle violence – métaphorique – parle ce film? Une scène témoigne à elle seule de la peur qu’il inspire. Dans un train, tous les passagers lisent un journal dont un seul titre barre la une: «Tuons les riches.» Sur une pancarte, nous pouvons même lire: «Si tu penses que la CUPIDITÉ est mauvaise, attends un peu d’entendre parler du CAPITALISME.» Entre désespoir du capitalisme et espoir de l’émeute, en effet, il y a tout lieu de craindre le pire. Mais quand un film paraît «dangereux» et dérange à ce point par son intelligence et son caractère assez magistral, nous comprenons surtout qu’il heurte les puissants, contre lesquels la rage pourrait se retourner…
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 18 octobre 2019.]

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