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On s'immole dans la startup nation- - 653ème semaine politique

Publié le 16 novembre 2019 par Juan

On s'immole dans la startup nation-  - 653ème semaine politique


Un étudiant de 22 ans s'immole à Lyon, devant un CROUS. Il proteste contre Sarkozy, Hollande, Macron. Il proteste avec un désespoir inouï contre la précarité de sa vie étudiante.

Il y a des pleurs, de l'émotion, de la rage qui s'empare d'autres étudiants, dans les heures qui suivent.

Emmanuel Macron expliquera, peut être, qu'il n'est pour rien dans la situation. Sa porte-parole, si bête, s'est d'ailleurs empressée d'exonérer le clan au pouvoir: "Il faut prendre les choses avec beaucoup de précaution et refuser à toute instrumentalisation politique". Sur Facebook, l'étudiant avait au contraire porté des accusations politiques, dramatiquement politiques. Evidemment, Macron n'est pas seul responsable de cela. Le coût de la vie étudiante a augmenté sans discontinuité depuis une décennie, et surtout entre 2009 et 2012.

"Ce qui s'est passé à Lyon est absolument terrible et horrible. C'est vraiment un cas particulier. J'ai vu les revendications de ce jeune homme mais il y aussi une fragilité. C'est un geste terrible de faire ça. Je pense à lui et sa famille." Emmanuel Macron, 14 novembre 2019.

Depuis son élection, Emmanuel Macron a réduit les aides au logement, surtout pour les jeunes (une mesure dénoncée par l' INSEE comme la principale cause de l'aggravation de la pauvreté l'année suivante). Il a réduit les indemnités chômage des jeunes. Il a introduit la concurrence et la sélection généralisée dans l'enseignement supérieur. Il a aggravé l'anxiété: pour sa mise en place en mai 2018, Parcoursup a refusé la moitié des futurs bacheliers de leurs choix initiaux ,soit 400 000 élèves; ils étaient encore un tiers recalés un mois plus tard, au moment du bac. Un an plus tard, 60 000 inscrits à ParcourSup n'avaient aucune affectation fin juillet, à cinq semaines de la rentrée.

Il a gelé les minima sociaux (sauf le minimum vieillesse... qui concerne peu les jeunes). Il a aggravé la précarité des travailleurs, notamment jeunes, avec ses Ordonnances de 2017. Il a protégé les nouveaux esclavagistes numériques du travail à la pièce (Deliveroo, Uber etc) de toute action en justice pour fraude à la Sécu grâce à sa loi sur la mobilité (sic!).

Il a fait matraquer avec violence les manifestations étudiantes de 2018. Il a laissé la police humilier, frapper, abuser au nom de l'ordre. Il a nié les violences policières (" Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit. [...] Je refuse ce terme." Macron, mars 2019). Il a encouragé la justice et l'IGPN à taire les abus de droits (" Ce qui a été inacceptable avant tout, c'est la violence des manifestants" Macron, août 2019). Il a refusé d'augmenter le SMIC alors qu'un tiers des Smicards ont moins de 25 ans, mais il a laissé le prix des biens et services de base progresser deux fois plus vite que l'inflation ( inflation générale en juin 2019, sur 12 mois: 1%. Alimentation +2,6%, dont produits frais +3,7%. Energie: +2,4%; transports: +1,5%).

" Une start-up nation est une nation où chacun peut se dire qu'il pourra créer une startup. Je veux que la France en soit une " Emmanuel Macron, juin 2017
" Malgré l'extrême diversité des populations que nous rencontrons, les jeunes sont les plus précaires " Bernard Thibaud, secrétaire général du Secours catholique-Caritas France,novembre 2018

Ce geste de désespoir n'est pas le premier. On se souvient de cet allocataire du RSA qui s'était immolé dans le hall d'une Caisse d'Allocations Familiales à Mantes-la-Jolie à l'été 2012 dont les allocations avaient été suspendues depuis trois mois pour défaut de justificatifs. Le flicage administratif mis en place par le clan Sarkozy quelques années avant au nom de la " lutte contre la fraude" (alors que 7 milliards d'euros de prestations sociales ne sont pas versées chaque année parce que leurs bénéficiaires ne les réclament pas!) pouvait être pointé du doigt. Il y a quelques années,

La France est un pays riche où les études publiques sont peu onéreuses. Pour que les riches deviennent plus riches depuis 2017, on développe un discours culpabilisant contre la solidarité nationale, celle entre les aisés et les pauvres, entre les bien-nés et les précaires, entre les plus jeunes et les plus vieux. On explique depuis deux décennies que la République "en fait trop" pour ses citoyens: que la Sécurité sociale, qui n'est pas une taxation mais la socialisation solidaire de dépenses essentielles pour couvrir les accidents de la vie (santé, chômage) et la vieillesse (retraite), coûte trop cher; que la France est " grippée" par des " rigidités" (une vieille appellation conservatrice pour désigner les protections des gens contre la loi du plus fort, la rente et la concurrence) qui l'empêche d'avancer dans la joyeuse mondialisation. Quand on ne nous divertit pas avec l'islam et ses voiles, les réfugiés et le prétendu Grand Remplacement, on fustige les " abus" des pauvres et des fragiles.

Cette semaine, Marine Le Pen a suivi cette surenchère mensongère et culpabilisante: "les fraudeurs sociaux privent de légitimes prestations ceux qui en ont besoin (...) La fraude à la sécurité sociale est criminelle."

On nous dit que le travail est plus important que la solidarité.

Qu'il est donc normal de réduire les droits des chômeurs (" Le souhait des jeunes, c'est de s'épanouir dans un métier. Mais depuis dix ans, s'est créée une situation où certains employeurs et travailleurs pouvaient être incités à la précarité. C'est le cas avec les règles actuelles qui permettent à certains de gagner plus au chômage qu'en activité." Muriel Pénicaud, ministre du travail, 3 octobre 2019), de faciliter les licenciements ( " François Hollande, 31 décembre 2015), de demander des contre-parties aux allocataires des minimas sociaux (" Est-ce que cette solidarité peut s'accompagner de contreparties, d'activités, d'activités d'intérêt général?", Edouard Philippe, premier ministre, 14 février 2019), ou de geler les prestations sociales.

" Cette réforme est effrayante, confirme Daniel, conseiller Pôle emploi depuis de nombreuses années. Il y aura une chute brutale des montants d'indemnisation pour celles et ceux qui ont des périodes de travail hachées. Beaucoup de gens vont aller émarger au RSA. " Bastamag

L'allègement des devoirs de solidarité (suppression de l'ISF, plafonnement de l'impôt sur les revenus financiers à 12,8%, exonérations de cotisations sociales supplémentaires financées par une réduction du budget de la Sécurité sociale) est, lui, toujours sans contrepartie.
En 2018, première année de plein exercice du quinquennat Macron, les riches n'ont jamais été aussi riches, avant même la prise en compte de la suppression de l'ISF, grâce au double effet de l'augmentation des dividendes (puisqu'ils sont moins imposés qu'avant) et de la baisse de l'imposition des plus riches.

"La France figure en tête - juste après la Suisse - des pays où les riches sont les plus riches. Les personnes qui appartiennent au 1 % le plus aisé reçoivent au moins 7 000 euros par mois, même après avoir acquitté leurs impôts." Observatoire des inégalités, juillet 2019.

Ces suicides sont des actes de révolte et de désespoir qui troublent et abiment le story-telling officiel, l'image d'une " startup nation" composée d'entrepreneurs souriants et de salariés heureux. Comme la révolte des Gilets jaunes, qui a surpris et effrayé par sa vigueur, sa forme, et son endurance depuis un an. La startup nation est une fiction historique, désavouée quotidiennement par ces signaux faibles.

Aux États-Unis, la pré-campagne présidentielle qui agite le camp démocrate donne à comprendre notre propre pays, comme par un effet de miroir inversé. Sans juger des chances des unes ou des autres pour battre le Clown dangereux de la Maison Blanche, on peut applaudir à la pédagogie dont la plupart de ces candidats font preuve sur le sens et l'utilité de la solidarité nationale: Bernie Sanders, soutenue par Alexandria Ocasio-Cortez, détaille les ravages du surendettement des étudiants ou d'une santé hors de prix faute de Sécurité sociale pour tous. Un autre candidat réclame un revenu minimum de 1000 dollars par mois, sans condition aucune. Une troisième promet un renforcement de la taxation des riches, en détaillant les ravages sociaux de la politique inégalitaire. Oui, en Amérique, le chômage statistique n'a jamais été aussi bas. Et la pauvreté et la violence atteignent des sommets.

La France n'a pas peur, elle est en rage. Macron a peur. Le macronisme est un projet politique minoritaire, sociologiquement et politiquement minoritaire.Il s'appuie sur des députés godillots qui votent ce que des lobbyistes de multinationales privées leur donnent à voter et quelques citoyens " castors" qui croient faire barrage à on-ne-sait-quoi en adoubant l'instauration d'un état policier et autocratique. "On est gouverné par la peur" aurait confié un ministre. Effectivement, il suffit d'une manifestation du personnel médical, un jour pluvieux de novembre, pour que le président s'affole. Il prend un ton sérieux, pour prononcer un discours creux avec des mots sérieux, une forme inédite de mea-culpa quasiment en direct de l'évènement puisqu'il s'adresse le jour même de la manifestation pour la défense de la santé publique, jeudi 14 novembre: " le plan qui a été mis en œuvre ne va pas assez vite. (...) Nous devons investir et assumer d'investir plus fortement que nous avions envisagé de le faire."

Macron a peur.

La France d'en haut a peur.

Quand des centaines d'étudiants réagissent, sans aucune agression physique mais en perturbant quelques lieux symboliques (une conférence de François Hollande, l'entrée de CROUS, les grilles d'un ministère) l'éditocratie s'inquiète, parfois de façon odieuse:

"Le drame de l'étudiant immolé par le feu est instrumentalisé par l'ultra-gauche qui réclame toujours plus d'aides. Mais les bourses sociales n'ont pas vocation à financer l'échec universitaire ni le militantisme étudiant qui vont souvent de pair." Dominique Seux, éditorialiste des Echos et de France Inter.

Des socialistes s'abiment à critiquer quelques pages déchirées en public du dernier livre de François Hollande, celui dont Macron était le second, et qui a terminé son mandat avec la loi El-Khomri.
Mais le plus prévisible et le plus rassurant est le cri d'indignation des éditocrates contre cette " violence" d'étudiants qui n'ont plus grand chose à perdre.


Ami castor, où es-tu ?


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