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Conflit(s)

Publié le 05 décembre 2019 par Jean-Emmanuel Ducoin
Conflit(s)Que comprend Mac Macron en vérité ?
Historique. Il suffirait d’un rien, désormais, pour que le désespoir programmé – qui, telle une expérimentation de masse, est la forme nouvelle d’une violence oppressive ayant pour but de briser la volonté de résistance – ne se transforme en une coalition de toutes les colères que nous pourrions nommer autrement: révolte. Au lendemain d’une journée historique de mobilisations et de grèves, qui constituera peut-être un tournant social majeur capable de réinventer quelque espoir collectif, on pardonnera au bloc-noteur de ne penser qu’au futur, aux lendemains, à ses suites éventuelles, quelles qu’en soient les formes en tant que double espoir. D’abord, empêcher Mac Macron de nous imposer son funeste projet de contre-réforme des retraites. Ensuite, imaginer et construire un débouché politique et citoyen pouvant agréger les souffrances et les ras-le-bol cumulés du peuple, sachant redonner une vision historique et presque philosophique à tout esprit de re-conquête. Rarement dans l’histoire contemporaine avons-nous assisté à la perspective durable d’un grand mouvement syndical interprofessionnel – avec en appui une «base» protéiforme qui pousse fort – qui se revendique de l’intérêt général. Comme par hasard, cela coïncide avec le moment même où les gilets jaunes s’interrogent sérieusement sur les acquis et les limites de leur action – ce qui peut laisser croire à une participation active de leur part pour la suite des événements. Au passage, n’oublions pas que même la CFDT se trouve à deux doigts de se fâcher sérieusement: se souvient-on d’un précédent? Bref, résumons par une autre question simple : sommes-nous entrés dans des eaux de hautes turbulences dont «les cadres traditionnels de réflexion et de l’action sont perturbés», comme le suggère l’historienne Danielle Tartakowsky?
Hétéronomie. Depuis un an, nous vivons une sorte de basculement. Jusque-là, hors 1995 et la bataille autour du CPE, il semblait qu’aux yeux du plus grand nombre, si ce n’est de tous (sic), le conflit social à «la dure» ne soit plus possible ni permis, étant entendu qu’il ne saurait y avoir d’autre monde que celui-ci… Autant l’admettre, nous-mêmes l’avions-nous peut-être intégré par défaut, abandonnant contre notre gré toute idée prérévolutionnaire – la grande crainte des puissants qui, eux, vivent et pensent comme sous l’Ancien Régime, la seule domination comme boussole. Regardez Mac Macron, au moment où l’heure de vérité survient, la vraie cette fois. Dans son entourage, quelques indiscrétions le laissent d’ailleurs entendre: «C’est la fin du quinquennat qui va se jouer en quelques jours», assure un conseiller. Et ce dernier confesse: «Là, on ne pourra pas refaire le coup du grand débat une seconde fois… Cette fois, les corps intermédiaires sont dans le jeu.» Autre manière d’affirmer que l’absence de réponse rapide, comme avec les gilets jaunes il y a un an, paraîtrait une erreur stratégique, surtout si le mécontentement attendu de l’opinion contre les grèves ne survient pas rapidement. Comment Mac Macron s’y prendra-t-il avec ce mouvement-là, d’une ampleur considérable? «Le macronisme ne comprend pas le conflit», tranche Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS, dans une tribune publiée par le Monde cette semaine. Et il ajoute cette sentence terrible: «Pratiquant le libéralisme dans un pays qui n’a rien de libéral, le président reste prisonnier d’une appréhension économiste et managériale du monde. (…) Le macronisme ignore l’hétéronomie née de la pauvreté ou de l’exclusion et aussi celle du quotidien et des institutions sociales.» Résultat? Deux années de pouvoir et de gestion de «l’entreprise France», comme dans le privé, ont débouché non seulement sur la multiplication des conflits, mais également sur leur radicalisation. Luc Rouban précise: «Le macronisme ne comprend pas le tragique de la vie dans ce qu’il a de plus brutal et de plus commun dans la rue, au travail, à l’hôpital, dans les maisons de retraite, dans les communes rurales.» Que comprend Mac Macron en vérité? Au mouvement social en cours de lui apprendre au moins que, face à ses offensives néolibérales et autoritaires, les luttes sociales et politiques puisent loin dans notre Histoire commune, et que, accessoirement, il ferait bien de s’en méfier…
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 6 décembre 2019.]

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