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Face au Covid-19, la guerre… mais quelle guerre ? –

Publié le 03 avril 2020 par Particommuniste34200

Bertrand Badie, professeur des universités à Science Po Paris et enseignant-chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI), nous donne son avis.

Si « nous sommes en guerre » contre le Covid-19, de quelle guerre s’agit-il ? Pour Bertrand Badie, cette guerre-là n’a plus grand-chose à voir avec celles du passé. Son enjeu est l’émergence d’une solidarité et d’une gouvernance mondiale.

« Le président de la République française nous a dit, à plusieurs reprises, que « nous [étions] en guerre ». La formule touche et elle fait sens : elle attire l’attention de l’opinion sur la gravité et l’urgence de la situation ; elle désigne, à juste titre, une menace mortelle qui pèse sur chacun ; elle appelle utilement à la mobilisation nationale. Plus encore, elle rejoint la théorie classique, celle de Clausewitz en particulier, pour pointer un objectif clair : terrasser la cause du danger et se lancer opportunément dans un effort total, faisant appel à tous les secteurs de la vie sociale.

N’oublions pas, cependant, que le propos se limite à une métaphore, solide et efficace, mais disjointe d’une réalité concrète qu’il convient de garder à l’esprit. Ne commettons pas, dans la tourmente, la même erreur qui nous avait engagés à traiter les nouveaux conflits régionaux et internationaux, nés après 1989, comme les anciennes guerres, pour échouer partout, au Moyen-Orient, en Afghanistan et au Sahel. Si les douleurs actuelles nous apprennent quelque chose, c’est bien que l’inédit ne se guérit pas avec des remèdes de grand-mère… Quatre différences majeures feront demain la décision : il est temps de les avoir à l’esprit.

Guerre du Covid-19 : la redécouverte de la menace globale

L’idée de menace, d’abord : elle n’est plus liée à la figure de l’ennemi, emblématique de nos vieilles guerres. L’ennemi renvoyait à la figure de l’autre, dont les gains faisaient communément nos pertes et dont nos pertes faisaient les gains. Il faut apprendre à découvrir ce que signifie une menace globale, face à laquelle tout le monde est du même côté de la barrière et où le danger ne vient plus d’un stratège malveillant, mais d’un processus que nous ne contrôlons pas. Les intérêts humains qui en dérivent sont, dès lors, tous identiques et notre vision de l’altérité s’en trouve profondément modifiée : pour que je gagne, il est désormais important que l’autre gagne au moindre coût. La solution n’est plus dans le rétablissement des frontières qui n’a de sens que provisoirement, comme le confinement, pour réduire l’intensité des flux : elle est, au contraire, dans la solidarité et la gouvernance globale. Le rôle uniquement formel auquel l’OMS est réduit aujourd’hui est simplement affolant, là où elle devrait agir pour coordonner les politiques sanitaires et produire de nouvelles normes partagées par tous.

Le multilatéralisme, une nécessité vitale

Second changement, l’idée d’alliance ne fait plus sens : reposant sur une coalition durable entre certains États, elle suppose, pour survivre et prospérer, de désigner un ennemi commun, une coalition adverse… L’OTAN en est à rechercher désespérément ce deuxième souffle alors que les alliés qui la composent contemplent la décomposition quotidienne des liens qui les unissent. Le temps n’est plus à une nouvelle Ligue d’Augsbourg, encore moins à l’augmentation des dépenses militaires, incroyablement suggérée par le secrétaire général de l’alliance, Jens Stoltenberg ! Le temps est à l’intégration.

Pour la première fois dans la chronique humaine, la menace est commune et non frontale. Il n’y a évidemment que des réponses communes qui lui soient pertinentes, au niveau régional (l’Europe) ou mondial (le multilatéralisme global). On en est si loin ! Mais sans avancer dans cette perspective, nous ne survivrons pas. Parfois la peur peut faire progresser : mais ici point de guerre, de l’intelligence seulement !

La vraie bataille à gagner dans cette guerre, c’est celle des sociétés

Troisième différence, le support a changé de nature. La guerre renvoyait aux territoires, là où ce nouveau défi renvoie à la société. L’ennemi de jadis était de l’autre côté de la frontière, il avait son espace et une nationalité : seul Donald Trump croit encore que le virus a une nationalité et porte le passeport d’un État. Ce nouvel adversaire ignore les frontières et se réfugie dans la complexité des relations intersociales. La vraie bataille à gagner est donc celle des sociétés, qu’il faut renforcer, responsabiliser et protéger : tout le contraire de ce que prescrivait le néolibéralisme qui a dissous le social dans l’acide du marché ! Le PNUD avait pourtant attiré notre attention, dès 1994, sur cette nouvelle sécurité humaine à laquelle on devait être attentif. Rares furent ceux qui en tinrent compte ! Or la bataille du social ne se mène pas avec des canons, ceux d’Irak ou du Sahel, mais à travers un travail hardi de reconstruction du lien social, de manière à faire de celui-ci le vecteur des nouvelles sécurités humaines, notamment sanitaires, environnementales et surtout alimentaires. La faim fait, chaque année, environ 9 millions de morts dans le monde avec, à terme, des effets catastrophiques sur tous : a-t-on déclaré la guerre à la pénurie alimentaire ? Celle-ci risque pourtant de réveiller une colère sociale qui nous menacera tous !

Dans cette guerre, la faiblesse mène le jeu

Enfin, la guerre d’hier était celle des puissants contre d’autres puissants. Aujourd’hui, c’est la faiblesse qui mène le jeu. C’est bien la faiblesse des conditions sanitaires, affectant un marché d’animaux vivants, qui est à l’origine du drame. C’est la précarité connue par les plus pauvres qui constitue l’un des relais les plus graves de propagation de la maladie. C’est la faiblesse des équipements propres aux pays du Sud, notamment à l’Afrique, qui risque de dramatiquement aggraver la pandémie. Autrefois, la guerre visait la puissance et impliquait de mobiliser les instruments classiques de puissance. Désormais, la faiblesse est au centre de la cible, elle est pour tous la principale menace et justifie la mobilisation de recettes plus sociales que militaires. Erreur impardonnable de ne pas l’avoir compris à temps, de ne pas avoir entendu le discours du millénaire prononcé par Kofi Annan en son temps. Erreur d’avoir préféré jouer aux soldats de plomb…

On peut espérer que cette crise aura eu des vertus assez pédagogiques pour conduire au New Deal dont on a besoin, celui d’une gouvernance globale d’un défi qui n’a plus de substance nationale.« 


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