Magazine Humeur

Tout va changer ? Vraiment ?

Publié le 30 avril 2020 par Magazinenagg
par Serge Rouleau
On dit qu’après cette crise de la COVID-19, rien ne sera plus pareil. Est-ce un défi lancé pour faire mentir l’adage : chassez le naturel et il revient au galop ?
Les optimistes anticipent que le collectif aura finalement raison de l’individualisme. Ils entrevoient un monde meilleur où l’humanisme guidera l’élaboration des politiques publiques. À plus long terme, ils rêvent d’un gouvernement universel qui imposera les conditions essentielles à la vie et au bien-être des humains. Le COVID-19 ne nous oblige-t-il pas à réaliser que les virus ne respectent pas les frontières ? Le même raisonnement vaut pour l’environnement.
Les pessimistes entrevoient plutôt un monde de dictatures où les individus seront de plus en plus contrôlés. À plus long terme, ils craignent que le modèle chinois fasse école. Ce modèle n’a-t-il pas démontré toute son efficacité face à la pandémie de COVID-19 ? Trump, Poutine et bien d’autres ne rêvent-ils pas de s’approprier tous les pouvoirs ? L’urgence sanitaire leur donne un avant-goût des avantages du pouvoir absolu.
Je ne suis pas devin. Historiquement, ceux qui se sont aventurés à prédire l’avenir, à l’exception de quelques auteurs de romans de fiction, se sont grossièrement trompés. Il est possible qu’il y ait un mouvement vers des gouvernements plus sociaux-démocrates dans certains pays. Mais, ici comme ailleurs, l’urgence de rembourser nos dettes privées et publiques, la nécessité de créer des emplois, la résistance naturelle aux changements risquent de repousser nos belles résolutions aux calendes grecques.
Il est aussi possible que quelques gouvernements adoptent temporairement des politiques plus autoritaires. Mais au fur et à mesure que la peur générée par la pandémie du COVID-19 s’estompera dans nos mémoires, l’intrusion des gouvernements dans notre train-train quotidien sera de moins en moins acceptable. Le goût de liberté reprendra ses lettres de noblesse.
Dans l’immédiat, c’est un mauvais moment à passer.
Nous naissons avec le logiciel de base nécessaire à notre survie. Notre jolie frimousse et nos gazouillis attendrissants de bébé ont pour but d’émouvoir maman et papa pour qu’ils veillent à nous procurer nourriture et soins. La période terrible two témoigne de l’agressivité inhérente de l’être humain pour obtenir ce que nous considérons comme nécessaire à notre survie. Ensuite, heureusement, nous acquérons les logiciels d’application fournis par nos parents, nos professeurs, nos employeurs. Nous sommes sociables. Nous contrôlons notre impulsivité. L’éthique guide nos comportements. Mais confronté à un danger éminent, le logiciel de survie prend le contrôle de notre cerveau. Il ne reste plus qu’à espérer que nos logiciels d’application agissent comme courts-circuits pour éviter le pire.
La société reflète les valeurs dominantes des individus qui la composent. Devant le danger, la société active aussi ses mécanismes de survie. C’est le chacun pour soi. Dans les cas extrêmes, la loi du plus fort est le modus operandi. Le vol des masques destinés aux Français par les Américains est un exemple patent de ce comportement du pire. À court terme, les réflexes de survie des individus et des sociétés créent des situations au mieux, désagréables, au pire, dangereuses. Les médias relatent des exemples du meilleur et du pire quotidiennement.
Quoiqu’il arrive, il y aura des milliers d’experts qui analyseront l’avant, le pendant et l’après-pandémie. Ils publieront des chroniques, des analyses savantes et des livres. Certains nous permettront de mieux comprendre, plusieurs feront des lectures divertissantes. La plupart tomberont rapidement dans l’oubli.
Plus près de nous
Je sais par expérience que pour changer une organisation il faut la déstabiliser au préalable. Sinon, l’inertie tue dans l’œuf les efforts de changement. L’hécatombe dans nos CHSLD à l’effet d’un choc déstabilisant. Est-ce que les drames vécus seront suffisants pour qu’on accepte des changements significatifs dans l’organisation et la gestion de notre système de santé?
Je suis un sceptique de nature, mais qui ne demande qu’à être confondu.
Depuis une vingtaine d’années, les Québécois ont perdu confiance dans leurs institutions : santé, éducation, sécurité, justice. Cela n’augure rien de bon pour le futur.
Malgré le fait que la plupart des politiciens soient honnêtes, leur réputation stagne au fond du baril. Lors de sondages populaires, ils se retrouvent dans la même catégorie que les vendeurs d’autos usagers. La commission Charbonneau avait comme objectif de redonner confiance aux Québécois en notre système politique et judiciaire. Mais l’UPAC et le système de justice peinent à accuser et condamner celles et ceux que le tribunal populaire a déclaré coupables. C’est frustrant, mais il faut s’en réjouir. Le tribunal populaire a la mèche courte. Il condamne à tort et à travers tout ce qui bouge. Mais cette situation a pour conséquence de miner la confiance populaire envers les élites politiques. Il faudra bien un jour trouver le moyen de redorer leur blason, notre bien-être futur en dépend.
Les derniers politiciens qui nous ont fait faire un bond en avant significatif sont Jean Lesage et René Lévesque. Jean Lesage a mis fin au duplessisme et au conservatisme religieux. Il représente la modernisation d’un Québec replié sur lui-même et un peu arriéré. René Lévesque a jeté les fondations de la sociale-démocratie à la sauce québécoise. Ils ont, l’un comme l’autre, bénéficié d’un environnement social et économique propice aux changements : une population jeune en mal de défis, des finances publiques équilibrées offrant une marge de manœuvre salutaire.
François Legault doit composer avec une société plus âgée et plus conservatrice, une dette qui sera gonflée à l’hélium à la fin de la pandémie. Ce qui n’arrange rien, les transferts de péréquation, plus de 10 milliards de dollars par année, risque de fondre comme neige au soleil. Comme si cela ne suffisait pas, le Québec compte de nombreux groupes de pression capables de monopoliser l’attention populaire. Ils n’hésitent pas à descendre dans la rue dès qu’une menace de changement, même hypothétique,pointe le bout du nez.
Grâce à sa gestion exemplaire de la pandémie, le premier ministre jouit présentement d’unepopularité qui permet tous les espoirs. Réussira-t-il à conserver sa cote de popularité? Est-ce que ce sera suffisant?
Croyez-vous vraiment qu’au lendemain de la pandémie les syndicats et les ordres professionnels vont abandonner leurs intérêts corporatistes? Croyez-vous que les cadres des trop nombreux niveaux hiérarchiques vont soudainement tous se responsabiliser? Qu’ils vont tout bonnement accepter de remettre en question leur rôle et leur pouvoir? Combien de fois ai-je entendu les responsables des CHSLD dire : « nous n’avons pas de directives du ministère » ou « les directives du ministère ne sont pas claires ». Faut-il des directives claires pour protéger la vie et la santé des plus vulnérables? Pourtant, sans la collaboration de tous, il ne sera pas possible de corriger les lacunes de nos institutions publiques. Nous nous sommes donné des institutions, au premier chef la santé, hyper centralisée. La centralisation favorise les économies d’échelle : achat groupé, convention collective commune, contrôle de l’offre, sélection des interventions et des médicaments. Le mur à mur est sa force. Mais est-ce le meilleur modèle?
« La grande maladie [du système de santé], c’est la centralisation… On donne trop de pouvoirs aux mains [de décideurs] qui sont loin d’où les services doivent être rendus » - Alain Bouchard S’il existe quelqu’un qui s’y connaît en système de gestion décentralisé c’est bien Alain Bouchard, ex-PDG de Couche-Tard. Je reconnais qu’il existe une marge entre gérer un système de santé et des chaînes de dépanneurs, mais n’y a-t-il pas matière à réflexion?
La décentralisation favorise l’efficacité et la créativité : rapidité de décision, solutions locales aux problèmes locaux, responsabilisation des cadres. Dans un système décentralisé, les intervenants de première ligne peuvent plus facilement contribuer aux décisions. Ils connaissent la nature des problèmes et les solutions appropriées. Mais qui dit décentralisation, dit perte de pouvoir des politiciens et des hauts fonctionnaires. Ceux-là mêmes qui prendront les décisions inhérentes à tout changement. Sauront-ils s’élever au-dessus de la mêlée?
Les vents contraires seront forts et nombreux pour s’opposer à tout changement significatif dans l’organisation et la gestion de nos institutions publiques. Le premier ministre devra jouir d’une popularité à toute épreuve. Seul le poids d’une popularité indéfectible peut amener les divers intérêts particuliers à coopérer au succès des institutions dédié au bien-être des Québécois. Est-ce que François Legault sera toujours ce chef-là lorsque les menaces de la pandémie se seront amenuisées dans l’esprit des Québécois?
Je nourris l’espoir que les institutions étatiques de demain seront plus près des gens. Il ne faut plus que les enfants et les gens vulnérables soient perçus comme un mal nécessaire pour justifier une bureaucratie inhumaine et trop souvent inefficace.

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