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Depuis Saint-Domingue, vers une école des environs du Cap-Haïtien, à l'été 2018, par Jacques Ténier

Publié le 07 juin 2020 par Slal

Paris, juin 2020

Nous l'avons un peu attendu. Le récit présenté aujourd'hui sous forme de carnet de voyage, est celui du séjour que notre ami Jacques Ténier, homme multiple s'il en est, a effectué entre la République dominicaine et Haïti à l'été 2018. Le voyageur, qui préside une association française finançant une école dans un village du nord haïtien, va à la rencontre des professeurs et des élèves mais aussi des histoires entremêlées des pays qui se partagent la deuxième île des Caraïbes par sa superficie .

Depuis la fin des années 1990, une vingtaine de personnes, résidant à Meudon ou à Sèvres ont, par leurs dons à l'association des amis du Bon samaritain créée à cet effet, financé la scolarisation d'une centaine d'enfants pauvres dans le district du Haut-Limbé, à une vingtaine de kilomètres de Cap-Haïtien. Devant les difficultés rencontrées pour renouveler l'équipe enseignante de la première école ainsi aidée, l'association a en 2017 apporté son soutien à une seconde école, celle présentée ici-même. Elle scolarise également une centaine d'enfants, depuis les classes maternelles jusqu'à l'entrée au collège.

De Santo-Domingo au Cap-Haïtien : sur le chemin de l'école

par Jacques Ténier
République Dominicaine, Santo-Domingo, été 2018

Le navire-école de la marine colombienne a hissé les voiles. Place de la cathédrale, des pigeons colonisent un bras de l'amiral de la flotte océane, Christophe Colomb. Sous un ciel d'orage, s'éclairent les dallages rouges et les basses maisons blanches de la ville coloniale [1] . Dans un imposant bâtiment Renaissance, les salles et les bureaux du gouvernement des Indes espagnoles sont conservés dans leur jus, depuis leur fondation par le premier gouverneur, Diego, fils de Christophe, jusqu'au dictateur contemporain Rafael Trujillo [2] . Sur la promenade qui le borde, un antique canon pointe dans la direction de la statue d'Antonio de Montesinos, le religieux dominicain qui, le quatrième dimanche de l'avent 1511, accusa les colons de crimes contre les indigènes [3] . Niché au creux d'une petite place, son couvent n'est pas loin, celui-là même où Bartolomé de Las Casas écrivit une partie de son Histoire des Indes ; il y affirmait, contre la pensée dominante, que les indigènes avaient une âme [4]. Devant l'Autel de la patrie, le jardin-panthéon des héros de l'indépendance, passent de vieux messieurs à la Compay Segundo, chapeau de paille et chemise droite blanche. Un va-nu-pieds se fait salement embarquer par la police touristique. Tirés à quatre épingles, les policiers sont trop propres sur eux pour être totalement honnêtes. De retour sur les quais, un déjeuner à l'abri des averses dans un grand bâtiment de bois qui s'ouvre sur la mer dans trois directions. Une grappe d'enfants s'égaie dans l'eau, puis se carapate sous les trombes d'eau.

Péninsule de Samanà

La République Dominicaine et la République d'Haïti se partagent l'île d'Hispaniola, selon l'appellation espagnole, de Saint-Domingue, selon la dénomination française à partir de 1697 [5]. Au nord-est, s'avance la péninsule de Samanà. Un péage élevé dissuade d'emprunter la large route de montagne qui y conduit, des arbres, des prairies sous une pluie battante. Depuis la gare routière du bourg de Las Terrenas, nous traversons à moto une station balnéaire faite de bric et de broc pour arriver à la Case Robinson. L'eau se dévoile, plate, ourlant des rubans de sable blanc. Comme en un vol d'hélicoptère, un colibri plonge son bec à la source du nectar d'une fleur. Dans le petit jardin, à l'abri d'auvents, les cases préservent l'intimité des locataires mais le vrombissement des motos et des quads sur le chemin adjacent nuit gravement à la tranquillité. Les routes s'en vont par morceaux, les 4x4 ne parviennent plus à se croiser et ils vrombissent encore plus. Tout près, la mer des Caraïbes s'étale, délicieuse, un peu chaude à mon goût. A quelques encablures de route et de mer, le parc « Los Haitises » déroule ses mangroves, héberge des frégates, des pélicans et des vautours. Ses grottes recèlent des pictogrammes dessinés par les Tainos, indigènes disparus moins de cinquante ans après l'arrivée des conquérants espagnols.

Las Terrenas

Santiago de los Cabelleros

Le voyage reprend, le petit autocar traverse la riche vallée agricole de Cibao et arrive en douceur quatre heures plus tard dans la métropole américanisée de Santiago. À la gare, des personnes attendent patiemment pour retirer ou déposer des colis. La ligne reliant à la grande ville du nord du pays limitrophe, Cap-Haïtien, est fermée. De nombreux Dominicains tournent le dos au voisin pauvre et instable ; les rares passagers doivent s'arrêter à la frontière et, au-delà, s'assurer de leur transport par leurs propres moyens. Avant cette expédition, je saisis quelques moments pour visiter la capitale économique dominicaine. Sur un promontoire qui embrasse la plaine environnante, la bien-nommée tour Monumental, fut construite à sa gloire par le dictateur Trujillo. Elle se dresse aujourd'hui en l'honneur des combattants de la guerre d'indépendance qui fut menée contre l'Espagne dans la seconde moitié du 19ème siècle [6] . Au centre d'art León, du nom de son entrepreneur bienfaiteur, un beau parc vous rafraîchit et une salle d'anthropologie vous instruit. Deux expositions présentent des œuvres d'artistes contemporains ; j'y relève cette exhortation faite aux habitants des Caraïbes d'abandonner la métaphore de l'île, celle qui les enferme dans leur histoire comme dans leur géographie, et de lui préférer celle des relations [7] , ou des archipels, comme le dirait Édouard Glissant [8] .

La tour Monumental

Sur la frontière

Le départ se fait à six heures par la gare de Caribes Tours où sévit la même guichetière que la veille, hostile semble-t-il à toute destination haïtienne. Elle pourrait dire simplement que la compagnie ne dessert plus le pays voisin pour des raisons d'insécurité, mais elle ne le dit pas. L'autocar de 8h45 à destination de la ville-frontière est complet, il faut attendre 9h30 pour réserver une place dans celui de 10h15 mais à l'heure dite, il n'y a pas de bus. Dans un taxi pour l'autre gare routière, celle de Las Colinas, le chauffeur éclaire ma lanterne, et nous rejoignons une autre compagnie d'où, à 10 heures pétantes, démarre l'autocar. Le voyage est sans histoire. Celle dont je termine la lecture, en revanche, est plus que mouvementée. Dans « Les Jacobins noirs », l'auteur Cyril James relate les événements de la Révolution française sur l'île de Saint-Domingue, jusqu'à la proclamation de l'indépendance haïtienne le 1er janvier 1804. Puissamment instructif et terriblement édifiant, l'ouvrage est celui d'un homme né dans la possession britannique de La Trinidad, devenu un intellectuel marxiste, puisant à Londres dans les archives de la Couronne une grande partie de sa matière historique. C'est une somme qu'il consacre ainsi aux esclaves insurgés et à leurs chefs qui exigèrent que l'universalité des droits proclamés en 1789 devienne une réalité sous ces tropiques. S'abritant déjà derrière les arguments du réalisme économique, les planteurs organisés en un club très influent avaient en effet jusque-là obtenu que les droits n'entrent pas en vigueur dans les plantations et que les assemblées de la Révolution n'abolissent pas l'esclavage [9] . L'économie de l'île, si précieuse pour l'enrichissement de la France, n'y résisterait pas. Au 18ème siècle, la féroce exploitation dans des milliers de plantations sucrières, de plusieurs centaines de milliers d'Africains victimes du commerce triangulaire, fut la source d'une richesse considérable, non seulement celle des planteurs mais aussi celle du Royaume tout entier, par l'entremise de ses grandes villes d'armateurs, Bordeaux et Nantes.

La ville de Dajabon s'active en ce jour de marché. Un taxi-moto me conduit au poste-frontière, dans la bousculade des marchands et le tintamarre des véhicules qui cherchent à traverser le pont sur la rivière. Un jeune Haïtien prodigue ses conseils, d'abord pour remplir un formulaire de sortie de la République dominicaine et ensuite, pour traverser le pont, dans la cohue, jusqu'au poste haïtien. Une conversion de pesos permet de s'acquitter du droit d'entrée d'un montant de sept dollars. Après avoir remercié le guide de son bon conseil, je me félicite de cette étape, seul Européen en ce moment à franchir la frontière en ce sens. Le professeur qui devait m'accueillir est absent. Adossé à un mur du poste de la localité de Ouanaminthe, j'attends, en l'absence d'information puisque le téléphone ne répond plus. Une heure passée, le voici, s'ouvrant un chemin, précédé d'une pancarte ... Il m'attendait du côté dominicain.

Haïti, Le Cap-Haïtien

La route est plutôt bonne. Nous doublons des véhicules lourdement lestés de passagers et d'ustensiles. Nous faisons halte au lieu-dit Limonade sur le beau campus ombragé de l'université d'État d'Haïti, dont le gouvernement dominicain finança largement la construction après le séisme qui ravagea son voisin en décembre 2010 [10] . Malheureusement, les crédits aujourd'hui alloués par le gouvernement haïtien ne répondent pas aux besoins des étudiants et des enseignants. Voici maintenant la baie du Cap, jadis la perle des Antilles, magnifique en effet, mais dont aucun soin n'est pris, les déchets s'agglutinent sur ses rives [11] .

Entourés par des enfants des rues, nous faisons quelques emplettes dans un minimarché à la française surveillé par un garde armé. Nous empruntons ensuite l'un des plus mauvais tronçons de la route nationale qui, censément, relie la grande ville du nord à la capitale Port-au-Prince. Une abominable piste se déroule, chaque jour plus massacrée par les camions et autres lourds convois. Même les pays les moins développés ont pourtant une route nationale digne de ce nom mais ici les crédits annoncés pour la réfection ne cessent de s'évanouir d'un gouvernement à l'autre. Dans un brouillard de poussière, les conducteurs se fraient un passage et, ici ou là, parviennent à remonter sur un morceau de bitume.

Une rue de Cap-Haïtien

Vers 18 heures, je suis de retour, douze ans après un premier séjour, dans le village du Haut-Limbé ; j'y vois plus de monde, plus de constructions et moins d'apathie. Sur le campus plutôt vert de l'université Chrétienne du nord d'Haïti (UCNH), je rejoins sous les arbres une vaste maison d'hôtes dont je serai ces jours-ci l'unique locataire. Les pièces sont grandes, propres et simplement aménagées, mais l'électricité bringuebale. Le président de l'université m'accueille, nous parlons du pays, de ses difficiles relations avec le prospère voisin, mais aussi et surtout de leurs défis communs.

Le Haut-Limbé

Le district où nous sommes est une circonscription de la ville de Limbé, située à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Cap-Haïtien. La rivière éponyme arrose la campagne alentour, l'une des rares en Haïti à conserver une assez bonne couverture forestière. Ce matin, deux jeunes gens, la gestionnaire et le directeur de l'école primaire que notre association française soutient depuis peu, me rejoignent. Nous allons par un chemin caillouteux. Un bâtiment en pierre, qu'une église met à disposition, abrite quatre classes dans une même salle, sans séparation ; les instituteurs et les élèves se tournent simplement le dos. Le terrain adjacent héberge sous des bâches les élèves des trois dernières classes. Les tableaux sont là, la chaise des maîtres, les bancs et les tables également. Des poules s'égaient entre les bananiers.

École La Lumière de l'Acul-Jeannot

Nous jetons un œil à la pompe à eau du village dont le chef détient le cadenas et, à une encablure, sur le cours à sec de la rivière. Des enfants jouent au ballon, nous dribblons avec eux. La pauvreté est évidente, la misère, non. Au retour, nous faisons halte sur le grand terrain de football et contournons les espaces dévolus au basket-ball d'où nous regagnons sur le campus, la maison des hôtes.

À une vingtaine de kilomètres de notre installation, nous assistons le dimanche à un culte baptiste dans la localité de La Plaine-du-Nord. L'assistance est paisible, tout exhortée qu'elle soit par les chants de la femme du pasteur et d'une chorale mixte. Du long sermon en langue créole, je parviens non sans difficulté à saisir plusieurs passages. L'après-midi coule de source au jardin, puis dans la maison, bientôt plongée, en l'absence d'électricité, dans l'obscurité. Une altière voisine aux cheveux sculptés de tresses rondes vient à ma rencontre. Elle souhaite me présenter, non loin de là, une « croisade d'évangélisation », celle que, cette semaine, organisent des femmes du village. À peine parvenus au terrain de sports, nous voyons et surtout entendons l'orateur s'époumoner à provoquer exclamations et applaudissements, chants et danses, et pourtant l'exaltation demeure avant tout la sienne propre. Un groupe de femmes, vêtues de blanc et de rouge, veille au bon déroulement de la célébration, où vont et viennent les villageois. Le moment arrive où le prédicateur appelle instamment les fidèles à lui offrir de quoi financer la campagne de la semaine. Sa voix fatiguée de s'égosiller demande à se reposer, un orateur le remplace. Nous rebroussons chemin en soirée, mais la prédication assaille les oreilles jusqu'aux abords de la nuit ... Mon Dieu, Alléluia, Amen, jusqu'à plus soif, jusqu'à ce que le fidèle s'effondre ou peu s'en faut, un moindre mal si l'accompagne un air de biguine.

Le jour d'après, nous retrouvons le bâtiment de l'école, où sont réunis les professeurs ; de l'ancien au plus jeune, ils sont six. Nous faisons un bilan de l'année écoulée, où l'association a pu financer la distribution de livres et de repas. Nous évoquons la rémunération des enseignants. Les écoles publiques scolarisent à peine 10% des enfants haïtiens et les écoles privées sont trop coûteuses pour un grand nombre de familles. Bacheliers ou licenciés de l'université, les enseignants de l'école, sans emploi dans une économie sinistrée, mais ne pouvant accepter que les enfants de leur village ne sachent ni lire ni écrire, ont commencé à faire cours il y a dix ans déjà, sans être jamais rémunérés. Ils s'en sortent vaille que vaille, grâce à la production maraîchère des parcelles familiales, et par la solidarité des proches qui travaillent de l'autre côté de la frontière. Les ayant rencontrés par l'intermédiaire de l'un d'entre eux, devenu doctorant à Paris, l'association a commencé à leur apporter un soutien qui doit bientôt comprendre une première mais encore modeste rémunération des maîtres. La rencontre donne lieu à des remerciements, à des questions de ma part sur le fonctionnement de l'école et sur la préparation de la rentrée, à des interrogations de mes interlocuteurs sur les modalités de notre soutien et sur la possibilité de faire construire un bel établissement. Un participant, un seul, fait un appel répété à la bénédiction divine. Nous prolongeons la réunion par des photographies de groupe et une rencontre avec les parents du fondateur de l'école.

Avec l'équipe enseignante

Le lendemain, la conversation quotidienne avec le recteur de l'université prend un tour très favorable aux coopérations entre pays voisins ; la relation entre la République dominicaine et Haïti demeure une question brûlante pour les deux pays qui se partagent l'île, également peuplés d'une dizaine de millions d'habitants mais inégalement développés sur des superficies elles-mêmes inégales [12] . Si le voisin dominicain se garde des désordres haïtiens, son économie florissante ne peut se dispenser des travailleurs migrants qu'elle emploie de façon très avantageuse pour elle dans ses plantations et dans ses hôtels, grands ouverts aux touristes européens et américains.

Les rencontres scolaires se poursuivent. Chaque lauréat du certificat d'études du mois de juin est accompagné d'un de ses parents. Une petite fille de rose vêtue et quatre garçons en bleu ou en rouge, se tiennent sérieusement au premier rang de la salle de classe. Chacun dit un verset, un poème, un remerciement ; je le félicite, lui offre un livre d'exercices de français pour la première année du collège. Les parents prennent successivement la parole en créole, pour partie en français. La réunion se prolonge par une série de photographies où lauréats, parents, professeurs et le partenaire que je suis, se rassemblent dans la fierté du travail accompli.

L'accueil le matin

À la sortie de l'enceinte, la séance de coiffure de l'épouse d'un enseignant n'est pas terminée, deux heures ont passé … L'après-midi s'écoule dans la très relative fraîcheur du vent dans les arbres, le chatoiement rouge des flamboyants, l'exubérance de leurs larges branches et de leurs hautes feuilles. Le ciel se grise, le soleil perce, l'orage rôde mais ne se déclare pas ; les moustiques, si.

Limbé

À dos de moto, le lendemain, nous sortons du cocon du campus sur ce qui tient lieu de route et nous gagnons dans les cahots la ville du Limbé. Nous voici, le directeur de l'école, sa gestionnaire et moi dans le bureau de l'inspecteur d'académie, avenant, mais sur la réserve à l'idée saugrenue que nous lui demandions quelque chose. L'école ne doit attendre aucune aide, sinon celle, bienvenue, des sponsors que nous sommes. Elle est en règle avec l'administration ; à elle et à nous de voler de nos propres ailes, ce que ses fondateurs et maintenant ses partenaires n'ont d'ailleurs jamais cessé de faire. Dans la poussière de la ville, nous reprenons notre chemin, côtoyant des caniveaux emplis de déchets, dont l'un toutefois est sur le point d'être récuré par des ouvriers. Nous marchons entre les échoppes du marché où les fournitures scolaires abondent, passons une tête dans l'église baptiste et rentrons à califourchon sur une nouvelle moto.

La Citadelle La Ferrière

Un rendez-vous est fixé à cinq heures du matin dans la cour de l'université. Nous accompagnons une visite scolaire à Milot, ville fondée par le roi Henry Christophe, un ancien volontaire de Saint-Domingue aux côtés des combattants de l'indépendance américaine, devenu général de Toussaint Louverture et qui en 1811 se proclama roi du nord d'Haïti. La ville est célèbre pour le château de Sans-Souci qu'il y fit construire et pour sa vertigineuse Citadelle La Ferrière, que bâtirent, sans moyens techniques, quelque vingt mille ouvriers, au prix de la vie de plus de deux mille d'entre eux [13] .

Départ pour Milot

À six heures, nous sommes toujours là et à sept heures, nous apprenons que doit être remplacé un pneu du vieil autocar scolaire américain. A huit heures, les choses sont en bonne voie et avant neuf heures, nous partons, cahotant sur le mémorable tronçon nord de la route nationale. Heureusement, le chauffeur connaît des détours de meilleur aloi et nous voici à onze heures dans l'enceinte du parc. À notre gauche, la vaste coupole de l'église anglicane, intacte, à droite, les ruines étagées du palais détruit en 1842 par le séisme qui ravagea la région de Cap-Haïtien. Je m'accoutume aux explications que donne le guide en créole, sa cordialité les lui fait compléter au besoin à ma demande, en français. Nous prenons le chemin pierreux qui mène, à près de mille mètres, à la Citadelle. Des lycéens se joignent à moi, faisant d'un effort partagé une ascension moins rude. Le soleil, fort à propos, se cache mais l'humidité est telle que la chemise est bientôt trempée de sueur. Les motards et les cavaliers de fortune se lassent de leurs propositions de transport en nous voyant persévérer dans la marche. Le but se dérobe pourtant, d'un tournant à l'autre. Sur le chemin qui conduit à la cime, s'agrippent une poignée d'habitations. Vers le sommet, une pluie froide et un brouillard nous surprennent, les chemises se trouvent doublement mouillées. Deux heures trente plus tard, nous voici au pied du solennel édifice qui ouvre ses meurtrières dans toutes les directions. Nous nous y abritons de la pluie, parcourons les coursives du navire ainsi dressé face à la Caraïbe et aux esclavagistes revanchards, au prix de la mort d'ouvriers à peine sortis de l'asservissement [14] .

Au pied de la Citadelle

Après un déjeuner de cassave et de fromage haïtien, nous prenons, précautionneux, le chemin glissant du retour. Deux bonnes heures à nouveau s'écoulent jusqu'à la visite de la belle église anglicane, le roi Christophe ayant embrassé cette religion d'Angleterre par défi à Napoléon. La route qui nous en éloigne, est tout aussi éprouvante qu'à l'aller, mais l'expérimenté conducteur nous offre une arrivée vers 19 heures. Un jour de repos suivra, un orage ouvre la saison des pluies. Incessante et drue, la pluie crépite sur le toit et sur les feuilles du jardin. Bien nous a doublement pris de visiter la Citadelle la veille et d'avoir différé au lendemain le passage de la frontière, nous n'imaginions que trop bien l'état des routes.

De retour sur la frontière

Rendez-vous est pris à 6h30 dans la cour de l'université. Une fois encore, nous empruntons l'axe infernal, trop bien connu de mes hôtes. À la sortie du village, un camion est tristement couché de tout son flanc sur la route qui descend vers la plaine. Nous retrouvons la bourgade de Limonade, passons non loin de son campus et nous arrivons bientôt dans la localité de Ouanaminthe, sur la frontière. Mon camarade est serviable jusqu'au point de forcer – un peu – le passage dominicain afin de me conduire à l'autocar pour Santiago, à moi de m'en expliquer en espagnol au soldat qui nous interpelle. A la dernière minute, j'achète une bouteille de l'excellent rhum d'Haïti. L'autocar s'en va, à peine j'y suis entré. Au long du trajet, les contrôles d'identité se succèdent, six au total. J'échappe à cinq d'entre eux pour une évidente raison qui me contrarie, mais il en va différemment du dernier : nous descendons du véhicule et ouvrons les bagages à main, les sac-à-dos, en soute, en revanche, ne sont pas vérifiés et le rhum peut dormir tranquille. Sur le bord de la route, dans la cahute qui tient lieu de centre de rétention, j'entrevois le visage d'adolescents, « los pobres diablos », l'écrira le lendemain un article du quotidien dominicain El Nacional.

République dominicaine, second séjour à Santiago

Quatre heures plus tard, nous arrivons à bon port, non loin de la grande rue del Sol ; il est quatorze heures. Le proche hôtel me voit de retour, déjà une atmosphère de fin d'été. De la gentillesse, mais paradoxalement moins de joie que du côté haïtien ? Je sens poindre ce samedi après-midi dans les rues de la ville commerçante comme une aliénation de la consommation, une fatuité de quelques parvenu(e)s et une relégation de beaucoup, dont des vieilles personnes qui en auraient à dire, quelque chose aussi comme une déculturation, et toujours les mêmes signes extérieurs de richesse, sous toutes les latitudes : ici une grosse voiture, là une montre et des bijoux, partout des bars à la mode et des nippes tape-à-l'œil, un abus de sucres et une obésité en prime. À la télévision, un match de base-ball fleure bon les USA, je compare les joueurs énormes dans leurs muscles aux fluets Haïtiens.

Le kiosque à musique, place de la cathédrale

Le dimanche, une messe à la cathédrale Saint-Jacques Apôtre célèbre la journée de la mobilité humaine. La solidarité avec le pays voisin et ses travailleurs migrants s'y affiche : une lecture est dite en créole, l'évêque célèbre une cérémonie de confirmation, un drapeau est déployé d'insolite façon. Si des dirigeants politiques, où que ce soit, cultivent la facilité de dresser leur peuple contre le voisin afin de conforter leur pouvoir, les fidèles ici rassemblés saisissent manifestement les enjeux de captation des richesses que ces discours sur les menaces venues d'ailleurs cherchent à dissiper. Un bref séjour de ce côté-ci de la frontière fait vite rencontrer des Haïtiens au travail, à commencer par les étudiants qui tiennent la réception de la maison d'hôtes que je retrouve le lendemain dans le centre historique de la capitale dominicaine.

Dernières heures à Santo-Domingo

Une dernière journée sur l'île, chaude et paisible. Quelques réminiscences historiques, l'Alcazar de Colon, le jardin du couvent des Dominicains, sa fontaine et son ombrage andalous, un déjeuner sur le Malecón. Deux soleils et un margouillat, eux aussi haïtiens, beaux objets en ferraille de récupération, achetés rue des Dames, la première dit-on des Indes espagnoles, du nom des femmes qui formaient la Cour du gouverneur. La rue accueille aujourd'hui l'ambassade de France.

Fanfare sur la Plaza Colón

Un café « cortado » pris en terrasse sur la grand' place, un exalté aux chaussures vertes psychédéliques y déclame des versets de la Bible. Un policier s'en approche, ne sait quoi faire et s'en va. Bible en main, le prédicateur arpente la place devant la terrasse du café, il s'enflamme sans discontinuer, puis lance un morceau de bravoure comme un bouquet final de feu d'artifice, et il disparaît. Je m'apprête à faire de même et à quitter la belle île d'Hispaniola, dont les habitants aux histoires et cultures tragiquement et richement entremêlées parviendront, je l'espère, à faire une terre de coopération. Le pays le plus prospère, avec ses propres inégalités et sa propre corruption, ne peut espérer relever seul les défis de l'eau, du climat ou de la santé alors même que les si proches immigrés jouent d'ores et déjà un rôle décisif dans son économie. Continuant avec l'association à épauler amicalement dans le nord d'Haïti les professeurs et les élèves de l'école du Haut-Limbé, je demeurerai attentif à tous les signes d'une meilleure compréhension insulaire.

Jacques Ténier [15]

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[1] Fondée en 1496 par Bartolomé Colomb, frère de Christophe.

[2] 2 Trujillo. R (1891-1961). Président dictatorial et nationaliste à deux reprises au milieu du 20ème siècle, il ordonna en octobre 1937 un massacre méthodique de plus de vingt mille travailleurs haïtiens, femmes, hommes et enfants. Les meurtres se commirent principalement à la frontière nord à proximité de la rivière Dajabon qui donne son nom à la ville. Le pont fut fermé pour empêcher les victimes de rallier Haïti. Dès novembre, le grand auteur et fondateur du parti communiste haïtien Jacques Roumain écrivait « La tragédie haïtienne », article paru dans la revue Regards, le 18 novembre 1937, Port-au-Prince, p. 5. Aucun procès n'eut lieu. Le président haïtien Sténo Vincent s'accommoda d'un dédommagement de 750 000 $ américains dont 500 000 seulement furent versés et dont la plupart des familles des victimes n'eurent jamais connaissance. R. Trujillo fut assassiné par des militaires dominicains.

[3] Montesinos (A. de) : « Dîtes-moi, quel droit et quelle justice vous autorisent à maintenir les Indiens dans une aussi affreuse servitude ? (…) Ne sont-ils pas des hommes ? Ne sont-ils pas des êtres humains ? Ne devez-vous pas les aimer comme vous-mêmes ? ». Sommé de se rendre auprès du roi Ferdinand de Castille, le religieux le convainc de réunir une assemblée de théologiens et de juristes pour décider de règles s'appliquant aux indigènes dans les propriétés, encomiendas, où les colons les asservissent. En 1512, les lois dites de Burgos réduisent à neuf mois par an le travail forcé des indigènes et interdisent aux colons de s'opposer à leur évangélisation. Les lois, on s'en doute, seront peu appliquées.

[4] Las Casas (B. de), Histoire des Indes, traduction française, éditions du Seuil, 2002

[5] Date à laquelle, par le traité de Ryswick mettant fin à la guerre de la ligue d'Augsbourg, la France obtient le contrôle de la partie occidentale de l'île. Elle la transforme en une colonie esclavagiste, productive et lucrative, répondant pour moitié à la demande mondiale de sucre. Par sa superficie, de 76 000 km², l'île est la seconde des Caraïbes après Cuba.

[6] Après une occupation haïtienne entre 1821 et 1844, des dirigeants de la nouvelle République dominicaine la refirent passer en 1861 sous le contrôle de l'Espagne. Quatre ans de résistance armée plus tard, le pays recouvra son indépendance.

[7] Torres-Saillant (S), Conocimiento, legitimitad y el sueno de unidad caribena, in Cuadernos de Literatura, n°30, juillet-décembre 2011, Né à Santiago (RD), il dirige le programme d'études latino-américaines de l'université de Syracuse, New York.

[8] Glissant (E), Traité du tout-monde – Poétique IV, 1997, éditions Gallimard.

[9] James (C), Les Jacobins noirsToussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, 1938, réédition française, 2008, éditions Amsterdam.

[10] Le campus fut inauguré en 2012 par les présidents, haïtien et dominicain, Michel Martelly et Leonel Fernandez.

[11] Appelée alors Cap-Français, la ville au 18ème siècle est une capitale économique des Caraïbes qui tire sa richesse du travail servile. Elle en conserve les balcons en fer forgé de ses beaux bâtiments coloniaux. La vitalité créatrice de ses peintres continue à faire sa réputation.

[12] Par un traité signé sous l'égide des États-Unis le 21 janvier 1929, l'île a été partagée entre Haïti pour 36% et la République dominicaine pour 64%, en défaveur donc du premier alors sous occupation américaine (1915-1934). La République dominicaine elle-même avait été occupée entre 1906 et 1924. Pour une population haïtienne supérieure (respectivement de l'ordre de 11 et 10 millions d'habitants), les densités sont ainsi du simple au double : 200 et 400 habitants au km².

[13] Après l'ultime défaite le 18 novembre 1803, des soldats de Napoléon, à Vertières à l'entrée du Cap jusqu'alors dit Français, Jean-Jacques Dessalines, général en chef, l'un des lieutenants de Toussaint, proclame le 1er janvier 1804 l'indépendance d'Haïti. Le 2 septembre, il se déclare empereur sous le nom de Jacques 1er. Après son assassinat en 1806, les divisions entre un sud de l'île à dominante mulâtre et un nord majoritairement noir, s'exacerbent. Elles conduisent en 1807 à une scission entre la république à Port-au-Prince et un gouvernement du nord qui devient en 1811, un royaume. Au décès en 1820, du roi Henry 1er Christophe, les dirigeants du sud prennent le contrôle de la totalité occidentale de l'île avant d'occuper l'année suivante la partie orientale dominicaine. On rappellera que Toussaint, devenu général de la Révolution française et bientôt gouverneur, commença à redresser l'économie en renvoyant les anciens esclaves travailler dans les plantations. Il se dressa contre la volonté de Napoléon de reprendre un plein contrôle de l'île et, sans doute, comme il en fut ainsi à La Guadeloupe, de rétablir l'esclavage, aboli, non sans difficultés, en 1794 par la Convention. Trahi, Toussaint sera livré en 1802 à l'armée du général Leclerc, l'époux de Pauline Bonaparte, puis à la vindicte de Napoléon qui le fit incarcérer en août dans la « petite Sibérie », au Fort de Joux dans le Jura. Il y mourut en avril 1803. On pourra se reporter à La tragédie du roi Christophe d'Aimé Césaire, éditions Présence africaine, 1963, ainsi qu'à Monsieur Toussaint d'Édouard Glissant, éditions Gallimard, 1998.

[14] La construction dura quatorze années.

[15] Chargé de cours sur les intégrations régionales à l'université Rennes II, Jacques Ténier préside l'association « les amis du bon samaritain ». Mèl : jacques56.tenier@orange.fr


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