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Le « Crosse en l’air ! » du peloton

Publié le 02 septembre 2020 par Jean-Emmanuel Ducoin

Le « Crosse en l’air ! » du peloton

Dans la cinquième étape, entre Gap et Privas (183 km), victoire au sprint du Belge Wout Van Aert. Les coureurs ont pratiqué une sorte de grève du zèle qui dit quelque chose du Tour 2020. Julian Alaphilippe, sanctionné, perd son maillot jaune…

Privas (Ardèche),envoyé spécial.

Et ils discutèrent, flânant, les mains en haut du guidon, gesticulant des bras, rigolant entre eux, se balançant des plaisanteries à la volée, dessinant sur la route un long serpent coloré qui progressait si lentement que n’importe quel cyclotouriste un peu aguerri aurait pu l’avaler et le digérer en une seule accélération. Un peloton à 30, 35 km/h sur le plat, 40 km/h tout au plus dans les descentes. Du jamais-vu depuis que les étapes sont retransmises en intégralité, le temps de présence à l’antenne étant devenu un passeport de notoriété pour tout un tas d’équipes «secondaires». Ce 2 septembre restera une date étonnante dans les annales du cyclisme contemporain. Une forme de «Crosse en l’air!» dont on ne savait quoi penser…

La scène, pour le moins cocasse – sauf à se convaincre que nos héros de Septembre cherchaient à faire passer un message, à dire «quelque chose», mais quoi? –, dura même si longtemps après le départ, donné à 13h10, qu’une heure et demi plus tard nous avions toujours l’impression d’assister au même type d’après-midi que le dernier jour du Tour, vous savez, cette procession vaine mais traditionnelle qui conduit sur les Champs Elysées. «On promène les vélos», nous avait crié un jour Marc Madiot depuis sa voiture de directeur sportif, alors que nous cheminions derrière des échappés dans le véhicule de l’Humanité. C’était il y a dix ans à peu près, en milieu de Tour, et le groupe de tête dans lequel figurait un coureur de la FDJ avait décidé d’arrêter de rouler, transformant un «coup» possible en ballade de santé temporaire. Le soir, Madiot avait expliqué au chronicoeur: «Le rythme de la course, ce sont les coureurs qui en décident, quand, et où ils le veulent. Dieu merci!»

Trois cafés et autant de ronflements plus tard, tandis que la salle de presse commençait à se remplir, nous sortîmes de notre torpeur – presque de notre amusement – à la faveur du sprint intermédiaire. On se rappellera pour l’anecdote que l’Irlandais Sam Bennett l’emporta, mettant la pression à Peter Sagan pour le maillot vert. Il était à peu près 14h40, on s’y perdait, bref, qu’importe en vérité. Car le scénario se poursuivit. Et nous nous demandions jusqu’où ces coureurs «en grève du zèle» nous tiendraient en éveil. Peut-être, comme au temps des illustres aïeux, arriveraient-ils à la nuit tombée, tout juste éclairés par des lampes-torches ou des phares d’automobiles.

Nous gagnâmes les 16 heures et le chronicoeur, fasciné par cette attitude, fit un rêve éveillé : les coureurs protestaient contre l’absence de spectateurs sur les bords des routes – pourtant un peu plus visibles ce mercredi. Oui, c’était ça ! En manque d’acclamations et de «viva!» à la hauteur de Juillet, ils attendaient, fébriles, l’ardeur du Peuple du Tour pour se lancer dans quelque-chose, ne serait-ce qu’un supplément d’âme, et témoigner de leur désolation de constater que le Tour n’était pas vraiment le Tour, une espèce d’artefact, un concentré d’inexactitudes sans âme ni passion collective. Exprimaient-ils une sorte de ras-le-bol, nos Forçats, toujours masqués (sauf en course), éloignés de toute vie sociale, menacés d’exclusions groupées… et tenus à l’écart des regards et des gestes d’amour, moteur essentiel de leurs souffrances et de leurs cadences infernales?

Impatience et patience accompagna donc les suiveurs, dans cette cinquième étape gorgée d’effluves, depuis Gap et jusqu’à Privas (183 km), entre Hautes-Alpes, Drôme et Ardèche, tandis que nous guettions encore et toujours le paletot léonin de notre Français Julian Alaphilippe – une obsession. Le Tour, fils légitime de l’art roman et gothique, demeure cet espace nomade dans lequel l’humanité tout entière se réclame aussi pour la topographie luxuriante et son histoire. Nous étions servis, d’autant que les images télévisées n’eurent rien d’autre à nous montrer que la magnificence de la France.

Vers 17 heures, à allure identique, le soleil dru était largement compensé par un vent de belle impulsion: 25 km/h. Des calculs savants auraient pu démontrer que, selon son orientation, certains allaient finir par tomber de leur machine. Mais non. A dix bornes du but, le tempo s’intensifia. Beaucoup craignirent des bordures. Mais point d’hostilités à l’horizon. Pas le moment, pas la bonne date. La «course des coureurs» coalisés se solda par un sprint, duquel s’extirpa le Belge Wout Van Aert (Jumbo).

Et puis, 18 heures pointa le bout de ses aiguilles. Nous commencions à retrouver un souffle haletant dans l’attente du lendemain (arrivée au sommet du Mont Aigoual), quand le surgissement de l’événement imprévisible vint clore cette journée peu ordinaire. Bien après l’arrivée, le tumulte s’abattit en effet sur la Grande Boucle: Julian Alaphilippe venait d’être dépossédé de son maillot jaune! Sanctionné par le jury des commissaires pour avoir récupéré un bidon à 17 kilomètres de Privas – le règlement l’interdit dans les 20 derniers –, le chouchou des Français venait d’écoper de 20 secondes de pénalité. Le Britannique Adam Yates héritait de la tunique. Le chronicoeur se demanda si le Tour n’avait pas sombré dans un monde parallèle. Alaphilippe répétait, mardi soir au sommet d’Orcières-Merlette: «J’ai les jambes pour suivre les meilleurs, mais ce n’est pas comparable avec l’an dernier. Je ne suis pas là pour gagner le Tour.»En ce 2 septembre surréaliste, il avait lui aussi «promené» son vélo. Pour rien…

[ARTICLE publié dans l'Humanité du 3 septembre 2020.]


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