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Mulan. Un empouvoirement anti-féministe

Par Balndorn
Mulan. Un empouvoirement anti-féministe

La presse et les fans aiment vanter le progressisme de Disney à chaque nouvelle production, en animation ou prise de vues réelles. C’est oublier, d’une part, que la firme aux grandes oreilles a longtemps servi de bastion conservateur face aux avancées sociales ; et d’autre part, c’est nier le retard qui la sépare d’autres studios – ne serait-ce que Pixar dans le monde de l’animation. Quant à Ghibli, n’en parlons même pas.

Le dernier remake en prises de vues réelles de Mulan n’échappe pas à la règle. Loué par la presse pour son héroïne soi-disant plus libre que son homologue animé, le film se contente pourtant d’asséner la même morale conservatrice, voire encore plus lourdement.

{Attention : cet article contient autant de divulgâchis qu’il n’y a de pierres dans la Grande Muraille}

Guerrière, pas princesse

Malgré tout, le nouveau Mulan cochait bon nombre des cases de l’empouvoirement féminin. Dans la lignée de Vaiana, la légende du bout du monde, l’héroïne (Liu Yifei) n’a pas besoin d’une histoire d’amour avec un homme pour s’affirmer. Disney semble avoir enfin compris que le destin d’une femme ne passe pas nécessairement par celui des hommes. Par ailleurs, contrairement à la Mulan d’animation, celle en prises de vues réelle choisit de dévoiler sa féminité – sans pour autant renier sa prise d’armes – avant qu’un homme ne découvre son travestissement. Enfin, à la différence de bon nombre de princesses de la firme, elle ne s’encombre pas de familiers et gagne ainsi en autonomie ce qu’elle perd en mignonnerie.

À dire vrai, c’est peut-être la première héroïne du studio qu’on ne peut pas qualifier de princesse sans que cela ne vire à l’injure. Guerrière, elle l’est indéniablement. Peut-être son ancrage chinois la sort-elle de l’étroit carcan des princesses européennes, de même que sa prédécesseuse animée et que Pocahontas dans un autre monde. Les références appuyées (duels chorégraphiés, défis lancés à la gravité, photographie rougeoyante, etc.) au wu xa pian du début des années 2000 (Tigre et Dragon, Le Secret des poignards volants) ne manquent pas en effet de légitimer cinématographiquement son combat.

Mulan. Un empouvoirement anti-féministe

Le refus de l'errance

Toutefois, combattre ne suffit pas en soi à l’empouvoirement féminin. Encore faut-il juger ce pour quoi l’on combat. Malheureusement, comme bon nombre de personnages historiques, Mulan revendique explicitement sa prise d’armes pour défendre l’ordre établi, aussi patriarcal, hiérarchique et impérialiste soit-il.

Le destin qu’elle réserve à sa némésis féminine révèle on ne peut plus clairement ses intentions. Il y avait pourtant beaucoup de potentiel dans cette sorcière rouran (Gong Li) – dont la réduction du nom à sa simple fonction sociale en dit long sur le « féminisme » disneyen. Comme tout bon antagoniste, elle pouvait incarner une alternative à l’ordre social que protège Mulan. Sa vie d’errance non-assignée, libre de tout contrôle social, aurait pu faire vaciller les convictions de l’héroïne. Mais il n’en est rien. Le scénario choisit non seulement de terrasser la sorcière, mais, pire encore, de la convertir en un retournement final à la morale confucéenne de Mulan.

Qu’aura gardé cette dernière de son aventure martiale ? Si peu de choses en vérité. À la différence des héroïnes miyazakiennes, comme San et Nausicaä, dont la prise d’armes individuelle vise l’émancipation collective, la nouvelle Mulan ne part en guerre que pour mieux retourner au foyer familial. La conclusion du film appuie encore plus lourdement ce précepte confucéen que la version animée : « Honore ta famille » peut-on désormais lire sur l’épée qu’offre l’empereur à sa sauveuse. Une fois chez elle, aucun avenir n’attend la combattante, au contraire de la Mulan animée qui, au moins, avait obtenu par sa bravoure la reconnaissance et l’amour d’un bel officier.

Mulan. Un empouvoirement anti-féministe 

L'empouvoirement est-il toujours féministe ?

Alors, « féministe » cette nouvelle Mulan ? Pour y répondre, il conviendrait de distinguer « empouvoirement féminin » et « féminisme ». L’un n’implique pas nécessairement l’autre. Dans le cas qui nous occupe, l’empouvoirement de l’héroïne, uniquement individuel et placé sous le signe de l’exceptionnalité provisoire, ne s’accompagne pas de visées féministes, au sens où la guerre de Mulan provoquerait une révolution sociale. Mulan ne cherche pas tant à renverser l’ordre des valeurs qu’à s’y confondre pour mieux les défendre. À l’inverse et dans un tout autre genre, les femmes de La Favorite, bien qu’elles ne brillent pas particulièrement par leurs exploits guerriers ou leur grande gueule, savent imposer aux courtisans masculins des valeurs jugées « féminines » comme méthodes de gouvernement.

En définitive, face aux montagnes de critiques qu’a subie Disney pendant des années, la firme a choisi de contre-attaquer pour mieux défendre l’essentiel. En lieu et place de princesses mièvres, incapables et soumises aux hommes, on aura désormais droit à des héroïnes batailleuses et bravaches qui protègeront d’elles-mêmes, mieux que les hommes, l’ordre social du patriarcat. Un ravalement de façade, rien de plus. Pour ne pas céder aux sirènes du marketing, gardons toujours à l’esprit ces mots on ne peut plus justes du Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change ».

Mulan, Niki Carro, 2020, 1h55

Maxime

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