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L'école de la confiance, machine de guerre contre la liberté pédagogique.

Publié le 17 décembre 2020 par Ep2c @jeanclp

Le ministre de l'Education nationale actuel raffole de l'adjectif ''républicain'' et invoque à tout propos (voire hors de propos) la " République ". Mais il se peut que, au moins dans ce domaine, il soit plus proche de l'époque de la " Monarchie constitutionnelle (celle de Louis-Philippe) que de la période fondatrice de l'Ecole républicaine.

Claude Lelièvre, Historien de l'éducation. Nous, enseignants, formateurs, chercheurs, inspecteurs du premier et second degrés, inspecteurs généraux, directeurs académiques, cadres de l'administration centrale, sommes des témoins privilégiées et informés de la situation actuelle de l'école. Animer des équipes pédagogiques, diriger les services départementaux de l'Éducation nationale, piloter une circonscription, former des enseignants, enseigner les disciplines au programme, réfléchir à comment faire en sorte d'assurer au mieux la réussite de tous les élèves : tel est, depuis tant de temps pour les uns, moins longtemps pour d'autres, notre métier. Nous ne nous sentons pas partisans, et avons toujours été du côté des réformes quand celles-ci allaient dans le sens de l'amélioration des apprentissages et de l'épanouissement des élèves. L'esprit de chapelle nous est étranger et l'idée d'appartenir à un quelconque parti ou organisation qui nous aurait obligés à nous taire en cas de désaccord ne nous a jamais effleuré. Du reste, certains d'entre nous sont de " droite " et d'autres " de gauche " mais notre loyauté aux valeurs de l'École n'est d'aucun bord, elle est quotidienne. Et nous nous efforçons, au jour le jour, de la défendre et de la faire vivre de notre mieux.

En prétendant construire une école de la Confiance, le ministre et son Cabinet instaure un authentique climat de défiance. Dans ce climat aux ordres, le Cabinet ministériel manie contrôles, censures, dans un management autoritaire, fondé sur la suspicion, la menace, le verrouillage de toute expression qui ne serait pas " dans la ligne ". Les recteurs et les Directeurs académiques convoqués pour une grand messe qui nie leur marge d'autonomie et d'expertise. Ces procédés sont inédits, jamais vus à ce niveau dans l'École de la République ; les cadres que nous sommes les constatons, et les déplorons, soucieux que nous demeurons de ne pas confondre loyauté et soumission, conscience professionnelle et obéissance aveugle.

Ce n'est pas seulement la liberté pédagogique des enseignants qui est mise à mal, mais aussi la liberté de pensée d'une Institution toute entière mise au pas. La liste serait longue, à la Prévert (mais malheureusement moins réjouissante) : des enseignants à qui l'on distribue des " guides ", au mépris de leur expertise, des inspecteurs du premier degré que l'on veut caporaliser, dont on réduit les missions à des fonctions de contrôle, des inspecteurs du second degré sommés de relayer des injonctions paradoxales, et de nier la réalité des difficultés de mise en œuvre sur le terrain, une Inspection générale de plus en plus technocratisée, réduite au contrôle et dépossédée de sa fonction d'expertise, des chercheurs en sciences de l'éducation, en sciences humaines et sociales que l'on stigmatise, ostracise, voire excommunie du débat d'idées inhérent à tout système éducatif dans un État de droit, des instances d'évaluation que l'on met au pas, voire que l'on remplace pour que le Ministre ne puisse disposer que des évaluations abondant dans le sens des réformes du ministère.

Et pour aggraver encore le constat, le Ministre a choisi une mise en scène d'un traitement " sage " de la question de la laïcité scolaire tout en nommant un Conseil des Sages composé de membres dont certains sont très nerveux sur ces questions sensibles, contribuant ainsi à une irresponsable hystérisation du débat médiatique sur l'islam. Ce principe de laïcité scolaire, auquel nous tenons tant, se dit parfois au mépris de la loi, par le Ministre lui-même. À ce titre, l'instrumentalisation de la laïcité à des fins politiques, est heureusement contrôlée par les acteurs de terrain que nous sommes et... le Premier ministre lui-même au sujet des mamans accompagnatrices. Une instrumentalisation qui s'étend aussi aux questions liées aux banlieues, et au mépris des travaux existants. Mais il est vrai qu'il s'agit souvent de travaux sociologiques que le ministre renvoie, d'une formule de slogan, à des bourdieuseries sans intérêt et fausses.

De fait cette " démocratie " technocratique surfe sur sa propre ignorance (Une ministre de la République crypto-marxiste? ) et une méconnaissance, hélas très répandue, de notre histoire commune.

Faiza Zerouala annonce que " Blanquer teste un manuel de lecture officiel " et interroge à juste titre: " Vers une caporalisation des enseignants ? ". Une mise en perspective s'impose pour mieux saisir jusqu'où irait historiquement cette régression de type autoritariste.

L'article de Faiza Zérouala paru hier dans développe de façon circonstanciée et multivariée son intitulé de départ: " Médiapart " L''Education nationale expérimente dans dix départements son propre manuel de lecture. Des chercheurs et éditeurs craignent une atteinte à la liberté pédagogique et s'alarment de l'interventionnisme de Jean-Michel Blanquer

Le ministre de l'Education nationale actuel raffole de l'adjectif ''républicain'' et invoque à tout propos (voire hors de propos) la " République ". Mais il se peut que, au moins dans ce domaine, il soit plus proche de l'époque de la " Monarchie constitutionnelle (celle de Louis-Philippe) que de la période fondatrice de l'Ecole républicaine.

Contrairement à ce que l'on croit souvent, les fondateurs de l'Ecole de la Troisième République - Jules Ferry et Ferdinand Buisson - se sont prononcés sans ambages dans le sens de la ''liberté pédagogique'' pour les enseignants (contrairement à leurs prédécesseurs royalistes ou impériaux). Il y va d'ailleurs d'une certaine logique s'il s'agit d'aller dans le sens du " gouvernement de soi' ", du " pouvoir de se diriger soi-même' " et d'une grande importance accordée à la pédagogie et à l'innovation.
Le 6 novembre 1879, le Directeur de l'Enseignement primaire Ferdinand Buisson (dans une note adressée au nouveau ministre de l'Instruction publique Jules Ferry) indique qu' " il y aurait de graves inconvénients à imposer aux maîtres leurs instruments d'enseignement " et qu' " il n'y en a aucun à leur laisser librement indiquer ce qu'ils préfèrent ".
En conséquence, le ministre de l'Instruction publique Jules Ferry signe le 16 juin 1880 un arrêté qui fait largement appel au concours des enseignants. " Art 2 : Les instituteurs et institutrices titulaires de chaque canton réunis en conférence spéciale, établissent une liste des livres qu'ils jugent propres à être mis en usage dans les écoles primaires publiques "
Dans sa circulaire du 7 octobre suivant, Jules Ferry ne fait pas mystère de ce qu'il a en vue en indiquant que " cet examen en commun deviendra un des moyens les plus efficaces pour former l'esprit pédagogique des enseignants, pour développer leur jugement, pour les façonner à la discussion sérieuse, pour les accoutumer, surtout, à prendre eux-mêmes l'initiative, la responsabilité et la direction des réformes dont leur enseignement est susceptible "

L'Ecole républicaine instituée sous la Troisième République se distingue nettement de ce qui l'a précédé dans le domaine de la ''liberté pédagogique". On peut en prendre pour exemple ce qu'il s'est passé lorsque François Guizot a fait de l'Ecole primaire une ''affaire d'Etat'' durant la période de la Monarchie constitutionnelle . Il a mis en oeuvre ce qui avait été préconisé par Victor Cousin en faisant composer et éditer des manuels officiels pour l'enseignement primaire. " L'instruction peut et doit être unie [...] Cette unité demande surtout un certain nombre d'ouvrages spéciaux sur chacun des objets de l'instruction primaire [...] qui soient répandus sous les auspices du gouvernement dans toutes les écoles publique " (Victor Cousin, ''Archives parlementaires", deuxième série, tome 84, p.57). Cinq manuels officiels paraissent donc sous le ministère de Guizot: " L'alphabet et premier livre de lecture ", le " Livre d'Instruction morale et religieuse " (rédigé par Victor Cousin lui-même), une " Petite Arithmétique raisonnée ", une " Petite Grammaire ", et enfin " Premières leçons de Géographie, de Chronologie et d'Histoire "
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Cette idée de ''manuels officiels'' qui date d'avant l'institution de l'Ecole républicaine a été reprise dès le début du ministère de Jean-Michel Blanquer où il a été envisagé à nouveau de composer et d'éditer des manuels officiels. Cela n'a pas abouti. Mais le ministre de l'Education nationale a publié des "Guides"". Et certains vont parfois fort loin dans le ''guidage''. In fine, il apparaît qu'un tropisme ante-républicain taraude toujours Jean-Michel Blanquer...

L'école de la confiance, machine de guerre contre la liberté pédagogique.

Published by J.C. POmpougnac Jean-Claude Pompougnac - dans DivergencesActualitéLes politiques culturelles en débat


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