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Les socialistes français et le libéralisme: vers la fin des malentendus ?

Publié le 28 juillet 2008 par Lbouvet

« Le socialisme libéral en Occident voudrait parler
à la fois la langue de Gladstone et celle de Lénine.
Je me demande si c’est possible ? »
Elie Halévy, « L’ère des tyrannies » (1937)
(1)

La parution du livre de Bertrand Delanoë, en mai 2008 (2) a brusquement relancé un de ces débats doctrinaux dont les socialistes français sont friands même s’ils les craignent. Peut-on être à la fois « libéral et socialiste » ainsi que l’affirme le Maire de Paris dans son ouvrage ? Ou bien est-ce « (qu’)être libéral et socialiste, c’est totalement incompatible » comme l’a aussitôt proclamé Ségolène Royal ? (3)

Contrairement à ce que les médias et les acteurs de ce débat eux-mêmes ont pu laisser croire, il ne s’agit pas d’un simple jeu d’avant congrès (4) où les principales personnalités du Parti socialiste feraient assaut de rhétorique pour des motifs de pure tactique interne. Ce débat ne peut, de la même manière, être réduit à une querelle sémantique sur les termes employés dans lesquels chacun pourrait finalement mettre ce qu’il veut et ainsi l’empêcher de se fixer sur l’essentiel. (5)

Il s’agit de quelque chose de bien plus profond. L’enjeu du débat tient à la manière dont les socialistes français se confrontent à ce qui est à la fois une partie de leur histoire et une donnée incontournable de la réalité politique, économique et sociale contemporaine : le libéralisme.

Cette confrontation n’est certes pas nouvelle. Elle a pris des formes variées depuis plus d’un siècle en France et dans bien d’autres pays (6). Mais elle s’inscrit aujourd’hui dans un contexte inédit. La fin du communisme d’une part et la mondialisation d’une économie de marché articulée à un capitalisme décomplexé de l’autre ont conduit depuis une vingtaine d’années à une profonde remise en cause des conditions mêmes de l’exercice du pouvoir par les forces socialistes et sociales-démocrates dans les pays européens notamment.

Face à ces mutations, le Parti socialiste français n’a pas réagi comme l’ont fait ses homologues européens dans les années 1990 – qu’il s’agisse du Parti travailliste britannique, du SPD allemand, de la social-démocratie scandinave ou encore des socialistes portugais ou espagnols. Ainsi, par exemple, n’a-t-il réalisé, dans sa déclaration de principes, son aggiornamento doctrinal que très tardivement, en juin 2008 – et encore sous des formes ambiguës voire totalement dépassées. (7)

Ce « retard » a longtemps été justifié par une sorte d’exception française qui voudrait que l’exercice du pouvoir d’Etat par les socialistes pendant de longues périodes (1981-1986, 1988-1993 et 1997-2002) suffise à marquer leur ancrage dans une forme de réalisme économique et social, particulièrement depuis le « tournant de 1983 », pour que le PS n’ait nul besoin de « faire son Bad-Godesberg » selon la formule consacrée en référence au congrès du SPD de 1959 lors duquel ce dernier a abandonné le marxisme. Le Bad-Godesberg français aurait ainsi été « rampant ». Et ce serait assez pour que le PS se dise, lui aussi, non pas libéral certes mais tout simplement réformiste, c’est-à-dire ouvert à l’économie de marché et à ses conséquences.

C’est Pierre Mauroy qui a le mieux tordu le cou à ce genre d’hypocrisie – de la simple « parenthèse » proclamée par Lionel Jospin en 1983 à l’antienne « nous-sommes-bien-évidemment-tous-réformistes-au-PS » chantée en cœur par les dirigeants du parti ces dernières années (8 ). Il déclarait à la tribune du Congrès de Rennes en 1990, alors qu’il était le Premier secrétaire du PS : « Nous avons réalisé en gouvernant notre Bad-Godesberg. C’est naturellement une image. Mais on ne fait pas une telle évolution dans le silence des cabinets ministériels. On la fait devant le parti et l’ensemble des militants. Voilà, mes chers camarades, l’un des raisons du débat idéologique ».

Depuis Rennes, pourtant, toutes les tentatives un tant soit peu sérieuses et collectives de théoriser l’activité réformiste des socialistes au gouvernement ont échoué. Le discours est resté beaucoup plus radical que la pratique gouvernementale, à la manière de la vieille SFIO de Guy Mollet. Soit que l’audace initiale ait fait peur comme en 1991, lorsqu’après un travail de fond important, une commission chargée du projet a vu sa copie édulcorée par les instances dirigeantes du parti (9), soit que la peur de paraître trop audacieux retienne très fortement la plume, comme à l’occasion de la déclaration de principes de 2008 qui énonce avec prudence et circonvolutions –près de vingt ans après la chute du Mur de Berlin tout de même… – que « les socialistes sont partisans d’une économie sociale et écologique de marché régulée (…). » ! (10)

C’est précisément, à nouveau, ce débat-là qui est soulevé à l’occasion des passes d’armes récentes autour du livre de Bertrand Delanoë. Celui de la modernisation doctrinale toujours retardée du Parti socialiste ou, du moins, celui d’un choix clair entre des visions du monde différentes sinon incompatibles. Il est nécessaire de le remettre en perspective historiquement pour mieux comprendre le désaccord identitaire profond qu’il révèle dans le PS d’aujourd’hui.

L’héritage paradoxal des socialistes français

Les socialistes français sont les héritiers d’une histoire particulière. Ils sont, comme ils l’affirment d’ailleurs dans leur récente déclaration de principes, à la fois les descendants directs des Révolutionnaires de 1789, eux-mêmes fils des Lumières, et les légataires des luttes du mouvement ouvrier issu de la Révolution industrielle au XIXe siècle. Cette double allégeance révolutionnaire, transformée en un véritable « catéchisme » selon l’expression de François Furet (11), se retrouve dans les moments-clefs qui ont scandé l’histoire de la gauche française de 1830 à 1981 (1848, 1871, 1936, 1945 et 1968). Les grandes dates du mouvement ouvrier français sont celles d’à-coups révolutionnaires.

Mais au-delà de la geste révolutionnaire qui paralyse aujourd’hui encore une bonne partie de la gauche française dans son refus de la réforme comme méthode du changement social, on retiendra ici que ce double héritage prend, pour les socialistes, la forme d’un paradoxe, autour de la question libérale précisément. Libéraux, les socialistes français le sont avant même d’avoir été socialistes puisque la liberté révolutionnaire (celle de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 notamment) qu’ils revendiquent est consubstantielle de leur engagement. C’est d’ailleurs ce que rappellent incessamment les dirigeants socialistes actuels lorsqu’on les interroge sur le libéralisme : ils sont tous en sa faveur dès lors qu’il est politique – c’est-à-dire, grossièrement, l’état de droit et la démocratie représentative. Mais dans le même temps les socialistes refusent catégoriquement d’être qualifiés de « libéraux » car ils revendiquent également comme étant la leur, l’histoire, commune à la gauche (« pas d’ennemis à gauche »), des luttes ouvrières et des conquêtes sociales successives des XIXe et XXe siècles. Ce qui leur vaut appartenance tout aussi consubstantielle au camp antilibéral, celui du rejet du libéralisme économique cette fois - c’est-à-dire de l’économie de marché et du capitalisme reposant sur la propriété privée.

Le paradoxe est bel et bien là. D’un point de vue historique, les socialistes français, dans leur ensemble, sont donc à la fois profondément et sincèrement libéraux, et tout aussi profondément et sincèrement antilibéraux. Ce qui rend nécessaire de préciser à chaque fois de quel type de libéralisme il s’agit, ajoutant ainsi à la confusion générale et démultipliant les possibilités d’échapper à toute clarification doctrinale.

Pour tenter de vivre à l’ombre de ce lourd et paradoxal héritage, les socialistes français ont trouvé dans l’Etat républicain un formidable instrument. Ils ont ainsi pu rendre compatible, doctrinalement et pratiquement, leur attachement à la garantie voire à l’extension des droits (les « libertés publiques » du droit politique républicain), leur ralliement au suffrage universel, donc à la démocratie, comme modalité principale d’accès au pouvoir, et leur aspiration au changement social révolutionnaire à travers les leviers étatiques (dont la combinaison nationalisations-planification a représenté l’aboutissement). Ainsi Jean Jaurès, Léon Blum et même François Mitterrand ont-ils défendu, de ce triple point de vue, un socialisme français cohérent à travers le siècle. Une rhétorique marxisante pourtant puissante n’ayant finalement jamais pu entamer l’esprit républicain dominant. (12)

En dépit de ce voile d’ignorance républicain, la relation paradoxale du socialisme français au libéralisme n’en est pas moins restée vivace ainsi, par exemple, que les combats entre première gauche mitterrandienne et deuxième gauche rocardienne l’ont montré dans les années 1970-80. Elle a été fortement réanimée ces dernières années par les errements doctrinaux du PS qui a perdu en cohérence face à la remise en cause de la légitimité de l’action étatique dans de nombreux domaines économiques et sociaux (privatisation, déréglementation, individualisation…) mais aussi à force d’assauts répétés contre le pacte républicain (extension continue des droits, revendications minoritaires voire communautaristes, retour du religieux…) et, comme on l’a déjà souligné, face à l’effondrement du communisme en 1989. Le socialisme démocratique perdant à cette occasion, là aussi paradoxalement, d’un côté, la possibilité de revendication d’un monde meilleur grâce au progrès historique, de l’autre, un contre-modèle (i.e. le communisme totalitaire) qui lui a permis de gagner, surtout après 1945, ses galons de force politique de gouvernement dans les démocraties occidentales.

On retrouve aujourd’hui la trace des hésitations doctrinales des socialistes dans la gestion chaotique de leur relation aux différentes formes du libéralisme contemporain. Ainsi, par exemple, trouve-t-on sous la forme du libéralisme culturel (ou moral), une bonne illustration du problème libéral des socialistes français. Cette nouvelle variété de libéralisme a fait son entrée dans l’orbite socialiste dans les années 1970, à la suite de Mai 1968 et de son efflorescence libertaire. Le PS est alors devenu, en même temps que le parti des « nouvelles couches » sociales celui de l’expression canalisée des revendications identitaires minoritaires de toutes sortes (jeunes, féministes, gays, régionalistes, immigrés…). Cette strate nouvelle de « demandes » est venue s’articuler tant bien que mal, à l’époque, à la reformulation de la question sociale sous les auspices du « Programme commun de gouvernement » signé avec le PCF.

Mais c’est après 1981, et surtout après le « tournant » de 1983, que le libéralisme culturel est devenu réellement dominant au PS. L’idéal d’émancipation culturelle et morale de l’individu a fini par détrôner tant dans l’esprit des dirigeants du PS que dans le cœur de son électorat (fonction publique, enseignante notamment, salariat à statut…) les aspirations économiques et sociales traditionnelles rapidement devenues « archaïques » à l’heure des restructurations industrielles et de la dérégulation de l’économie. Des demandes non plus simplement sociales mais « sociétales » (13) se sont alors rapidement déployées dans les programmes socialistes des années 1980-90 : nouveaux droits, respect de la « différence », valorisation de la diversité… L’horizon des luttes s’est déplacé. C’est désormais l’individu dans ses identités multiples qui devait être émancipé, et non plus le travailleur ou le salarié. Le triptyque des années 1970 (« nationalisation, planification, autogestion ») a ainsi été remplacé, dans les années 1980-90, par un autre, implicite mais omniprésent : « individu, minorités, diversité ». (14)

Cette inclination vers une forme de liberté individuelle apparemment sans limites ne pose pas de problème en soi. C’est plutôt l’absence de toute réflexion au sein du PS sur le basculement qui s’est produit dans ces années-là qui soulève des difficultés. Car comment construire une quelconque offre politique cohérente dès lors que l’on est dans l’incapacité de penser ensemble ce qui, pourtant, le commande. La promotion de la liberté de l’individu sous ses formes politiques (état de droit, démocratie…), culturelles ou morales (droits étendus, reconnaissance de mœurs et modes de vie variés…) alors que les mécanismes essentiels (l’allocation des ressources par le marché, la concurrence la plus large entre individus et entre groupes sociaux, la justice sociale par la liberté et non par l’égalité, etc.) qui sous-tendent cette vision individualisée de la liberté sont rejetés avec vigueur au nom de leur congruence avec le développement du capitalisme et la fabrication d’inégalités sociales.

Le paradoxe reste donc entier malgré le truchement culturaliste des dernières décennies. Les socialistes ne sont ni les libéraux ni le antilibéraux qu’ils pensent ou voudraient être. Ils continuent de refuser les conséquences logiques de ce qu’ils disent pourtant vouloir de toutes leurs forces.

L’identité doctrinale incertaine du PS

Le legs paradoxal de l’histoire se retrouve aujourd’hui dans la division profonde du Parti socialiste. Celle-ci n’est pas due au seul choc des ambitions présidentielles, elle est avant tout de nature doctrinale. Le PS regroupe en effet en son sein, conformément au dogme de l’unité socialiste, voulue et organisée en 1905 par Jean Jaurès, des courants de pensée différents que seuls les intérêts électoraux et la fibre républicaine font tenir ensemble. Le Parti socialiste, refondé en 1971 autour de François Mitterrand, n’est qu’une énième mise en forme de ce dogme, adaptée à la Ve République.

Cohabitent ainsi au PS : en son centre, une forme désidéologisée de gouvernementalisme d’élus de mieux en mieux ancré localement à mesure que la décentralisation fait sentir ses effets ; à sa gauche, une sorte de radicalité communisante qui s’incarne au gré des circonstances dans différents courants gauchistes du parti (15); et, à sa droite, une manière de social-démocratie apaisée constituée notamment à partir l’héritage de la « deuxième gauche » des 1970-80.

Ces trois grands ensembles peuvent se recouper en fonction des nécessités du moment – ou, temporairement, de la qualité de rassembleur d’un leader à la manière de François Mitterrand ou de Lionel Jospin. Ils coagulent même lorsque l’intérêt vital du parti est en jeu. Mais ils restent incompatibles sur le plan doctrinal. Et c’est ce dernier phénomène, fondamental, qui empêche le PS de faire sa mue à l’image des autres partis européens de la gauche de gouvernement ces quinze dernières années. L’exemple le plus récent et le plus lourd de conséquences de ce désaccord de fond a été la division socialiste lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005. On a vu à cette occasion que ce qui séparait les socialistes était plus important que ce qui les unissait ; et ce, malgré leurs proclamations d’unité. Celles précisément dont la direction du parti, c’est-à-dire son centre politiquement, sous la houlette de François Hollande, s’est faite une spécialité depuis 2002.

Mais c’est encore dans leur rapport respectif au libéralisme que l’on mesure le mieux l’ampleur du fossé qui s’est creusé entre ces trois composantes du PS. L’organisation d’élus locaux (et de candidats aux élections) qu’est devenu le PS et sa direction depuis 2002, avec ses synthèses de congrès largement rassembleuses et son évitement constant de tout débat fondamental, ne conçoit ce rapport, comme le reste, que de manière purement instrumentale et donc inévitablement paradoxale, conformément à une histoire jamais interrogée. Le libéralisme n’est revendiqué ni même reconnu comme tel alors qu’il est bien évidemment pratiqué à la manière dont M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Le nec plus ultra de cette posture centrale du socialisme français contemporain étant de refuser toute utilisation du terme « libéralisme » lui-même au prétexte que ce serait donner raison à ceux qui accusent le PS d’être libéral, le terme ayant été préempté dans le vocabulaire politique français par la droite. Ainsi l’histoire récente des débats sur le sujet au PS renvoie-t-elle toute entière à cet argument dont la faiblesse politique masque difficilement l’insuffisance doctrinale. (16)

La composante de la gauche radicale que l’on trouve au sein du PS revendique un rapport à la fois plus simple et plus clair au libéralisme. Celui-ci fonctionne comme un repoussoir idéologique. Le PS connaîtrait, aux yeux de son aile gauche comme des diverses organisations à sa gauche (PCF, MRC, LCR, LO…) dont la première n’est bien souvent qu’un simple relais à l’intérieur du parti, une perpétuelle dérive libérale qu’il s’agit de dénoncer pour s’en démarquer – tout en acceptant tout de même, à chaque élection, de s’y rallier pour pouvoir disposer des quelques ressources matérielles afférentes. On retrouve ici, peu ou prou, les traits de la vieille accusation de « sociaux-traîtres » longtemps lancée par les communistes aux socialistes. Rien de bien neuf donc si ce n’est que l’on comprend moins aisément l’attitude complaisante du PS maintenant qu’il est hégémonique à gauche. C’est sans doute là, dans la manifestation bruyante, en interne, d’une forme de culpabilité vis-à-vis d’une forme décrétée d’authenticité de gauche que se joue l’essentiel de la fonction politique de la « gauche » du PS pour laquelle le libéralisme est tout simplement antithétique du socialisme. (17)

Plus intéressante pour notre propos est la position de la troisième composante du PS. C’est en son sein que l’on trouve le plus aisément des socialistes qui acceptent d’être qualifiés de sociaux-libéraux, même s’ils sont fort peu nombreux, ou qui reconnaissent les vertus d’une forme de socialisme libéral ou du moins d’un dialogue fécond entre socialisme et libéralisme. Mais cette composante a du mal à se « fixer » politiquement au sein du parti. Ainsi, par exemple, même si l’on perçoit bien aujourd’hui une évolution tendancielle du PS dans son ensemble vers une proposition doctrinale combinant plus étroitement et plus ouvertement libéralisme et socialisme, on constate également que ce n’est l’affaire d’aucun courant ni d’aucune personnalité en particulier, comme le montre le large succès de la nouvelle déclaration de principes dans le parti. On se trouve là face à une difficulté majeure. En effet, si aucun leader ni aucun courant d’importance ne « porte » dans le débat au sein du parti la reconnaissance comprise et assumée de la part libérale de l’identité socialiste, celle-ci restera toujours contestée et finalement concurrencée au cœur même du PS par les positions antilibérales, conduisant aux mêmes impasses, électorales notamment, que celles que l’on a déjà évoquées. Symétriquement, l’affirmation consistante et persistante de ce lien entre socialisme et libéralisme peut apparaître elle-même comme une forme d’impasse politique dans le PS tel qu’il est aujourd’hui. (18 )  Or il n’y a pas, en la matière, de semi-habileté qui tienne, à la manière des « social-démocratie », des libéralisme et autre réformisme « de gauche » que l’on a vu fleurir ces dernières années au PS. (19)

En conclusion, on avancera une hypothèse : la seule voie praticable qui semble s’offrir aux tenants de la conciliation entre socialisme et libéralisme est celle d’un choix clair, affiché et pleinement assumé – dans le temps notamment – de la part d’un responsable socialiste de premier plan (i.e. présidentiable) qui s’impose à tout le parti. Ces dernières années, Dominique Strauss-Kahn, Ségolène Royal et Bertrand Delanoë ont tour à tour, dans des circonstances et avec des qualités différentes certes, paru susceptibles d’occuper ce terrain. Sans grand succès pour le moment. Mais ce combat ne fait que commencer, sur fond de compétition présidentielle pour 2012 notamment. Le travail doctrinal qu’il implique, à côté des tâches organisationnelles et de sa dimension stratégique, peut s’avérer de longue haleine, comme les exemples étrangers l’ont montré depuis vingt ans. Mais le processus semble toutefois lancé aujourd’hui au PS malgré les obstacles que l’on a évoqués.

NOTES

(1) In L’Ere des tyrannies. Etudes sur le socialisme et la guerre, Paris, Gallimard, 1938. Recueil posthume de conférences et d’essais dans lequel se trouve « L’ère des tyrannies » qui lui donne son titre et qui date de 1937, peu avant la mort de l’auteur.
(2) De l’audace !, Paris, Robert Laffont, 2008.
(3) Après avoir précisé dans un entretien au Point du 27 mars 2008 qu’elle se sentait proche de penseurs tels que Montesquieu et Tocqueville, entre autres.
(4) Le prochain congrès du Parti socialiste aura lieu au mois de novembre 2008 à Reims.
(5) On citera ici, à titre d’exemple de cette tentation récurrente chez les socialistes français, cette « phrase-étalon » prononcée par François Hollande, Premier secrétaire du PS, le 9 mai 2004 devant des élus et des responsables socialistes rassemblés pour le lancement de la campagne des élections européennes : « le libéralisme est contradictoire avec l’esprit européen lui-même » (Le Monde, 11 mai 2004).
(6) On trouve dans plusieurs ouvrages récents en français, des éléments permettant de restituer la richesse du débat doctrinal des années 1880-1920 entre socialisme et libéralisme dans les différents pays européens: Monique Canto-Sperber & Nadia Urbinati (dir.), Le Socialisme libéral. Une anthologie : Europe-Etats-Unis, Paris, Editions Esprit, 2003 ; Collectif, Socialisme et libéralisme, Paris, Notes de la Fondation Jean-Jaurès, mars-avril 2004 (2 tomes) ; Serge Audier, Le Socialisme libéral, Paris, La Découverte-Repères, 2006 ; Alain Laurent, Le Libéralisme américain. Histoire d’un détournement, Paris, Les Belles Lettres, 2006 (notamment le chapitre 3, p. 99-122).
(7) La nouvelle déclaration de principes du Parti socialiste a été adoptée le 14 juin 2008. Voir pour le texte intégral le site internet du PS : http://www.parti-socialiste.fr/ et pour une interpellation critique sur la première version de cette déclaration, notre texte : « PS : le syndrome Maginot » publié sur le site TELOS le 28 avril 2008 – http://www.telos-eu.com/fr/article/ps_le_syndrome_maginot .
(8 ) Ainsi, par exemple, Laurent Fabius déclarait-il au Monde le 21 mai 2005 à propos du débat entre réformisme et radicalité : « Ce débat a été tranché depuis longtemps : nous sommes réformistes. » Son lieutenant Henri Weber ajoutait en août 2005 dans une déclaration au Nouvel Observateur que le clivage entre « ‘pseudo-marxistes protestataires’ et ‘authentiques réformistes’ (avancé par Michel Rocard dans un entretien avec le même journal quelques jours plus tôt) ne relève même pas de la caricature, mais de la fantasmagorie (…). Nous sommes tous réformistes au sein du PS ».
(9) Le projet, préparé par une commission présidée par Michel Charzat, proposait, entre autres audaces, que « le capitalisme borne notre horizon historique. » Voir Un nouvel Horizon. Projet socialiste pour la France, Paris, Gallimard-Le Débat,  1992, p. 82.
(10) « Déclaration de principes du PS », loc. cit., article 6, alinéa 2.
(11) Voir notamment « L’intelligence du politique », avant-propos au recueil de ses articles publiés dans la revue Le Débat sur la Révolution (La Révolution en débat, Paris, Gallimard, Folio-Histoire, 1999).
(12) Voir l’illustration du paradoxe évoqué ici dans le rapport des socialistes français au pouvoir magistralement décrit par Alain Bergounioux et Gérard Grunberg dans L’ambition et le remords. Les socialistes français et le pouvoir (1905-2005), Paris, Fayard, 2005.
(13) On se permettra de renvoyer sur ce thème à notre article : « La gauche française entre social et ’sociétal’», La Revue Socialiste, Paris, n° 4, juillet 2000, p. 8-26.
(14) L’activisme du gouvernement Jospin (1997-2002) en la matière (parité, PACS, politiques de lutte contre « les » discriminations et de discrimination positive, mise en avant des « minorités visibles », etc.) en a été le débouché politique principal.
(15) Une des branches historiques de cette aile gauche dans le PS d’après Epinay fût le CERES (devenu « Socialisme et République » à la suite de l’évolution nationale-républicaine de son leader à la fin des années 1980) jusqu’à ce que Jean-Pierre Chevènement décide de quitter le parti qu’il avait contribué à refonder en 1971.
(16) On trouvera malgré tout une des défenses les mieux argumentées de ce point de vue dans Laurent Baumel, « Sommes-nous des sociaux-libéraux ? » in Collectif, Socialisme et libéralisme, op. cit., tome 1, p. 39-67.
(17) Voir pour une argumentation classique de ce point de vue « radical » : René Passet, « Le socialisme, une grille de lecture du monde et de la société » in Collectif, Socialisme et libéralisme, op. cit., tome 1, p.9-37.
(18 ) On dira ici un mot de l’expérience de Jean-Marie Bockel qui a le mérite (outre le caractère baroque de son aventure personnelle puisqu’elle s’est terminée par son entrée dans la majorité présidentielle de Nicolas Sarkozy après l’élection de celui-ci à la présidence de la République…) de mettre en évidence les deux aspects de la difficulté évoquée. Jean-Marie Bockel a choisi, lors du congrès du PS au Mans en 2005 de défendre une motion dont le titre était « Pour un socialisme libéral : vérité et action » et dont le contenu, assez élaboré d’un point de vue doctrinal, allait clairement dans le sens de la reconnaissance d’une large part libérale dans le socialisme – s’inspirant très directement de l’interprétation du sujet par Monique Canto-Sperber dans son ouvrage Les Règles de la liberté, Paris, Plon, 2003. La motion Bockel a recueilli 0,65% des votes lors du congrès. Ce résultat illustre parfaitement ce que l’on avance ici dans la mesure où l’on ne peut déterminer sa cause. Est-ce le fait que Jean-Marie Bockel soit un acteur marginal au PS ou bien le fait qu’il ait intitulé son texte « socialisme libéral » et nourri son contenu d’une version très audacieuse de celui-ci ?
(19) On ne donnera que deux exemples de cette semi-habileté stérile. Le premier est celui du thème général de la synthèse au congrès du PS de Dijon en 2003 : « le réformisme de gauche » dont François Hollande, Martine Aubry, Dominique Strauss-Khan, Jack Lang et beaucoup d’autres se sont faits les hérauts à l’époque. Le second exemple est la poursuite du Graal « social-démocrate » engagée par la sensibilité strauss-khanienne dans le parti depuis le départ de son dirigeant pour le FMI en 2007. Dans un cas comme dans l’autre, les termes « réformisme » et « social-démocratie » sont utilisés à la fois comme références historiques à des formes de socialisme longtemps minoritaires ou dominées dans la tradition française, et en même temps comme des périphrases pour ne pas parler directement de la relation entre socialisme et libéralisme – afin de ne pas nommer le social-libéralisme ou le socialisme libéral alors que c’est bien de cela qu’il s’agit à lire les textes proposés ; en dépit d’une portée doctrinale qui reste assez limitée. Voir en particulier, à propos du second exemple : http://www.blogdsk.net/manifeste_socialdmocrate/ .


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