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La vieille dame des urgences

Publié le 28 octobre 2021 par Juval @valerieCG

Je suis aux urgences. J'attends pour une radio. Une vieille femme passe sur un brancard, elle gémit de douleur et je vois ses yeux très angoissés.
Sur un autre brancard, il y a cette vieille dame, cheveux longs et blancs. Périodiquement elle relève le torse péniblement et demande aux infirmières de l'accueil de l'aider. Je sens à sa voix qu'elle est confuse et terrifiée. Les infirmières sont débordées, lui disent que le médecin va venir, qu'elles ne sont pas en mesure de s'occuper d'elle. Alors elle se recouche, puis se relève. Elle veut descendre du brancard.
Depuis la mort de ma mère, j'ai peur des vieilles dames. Elles me rappellent ma souffrance ; la texture de leur peau, leurs rides me rappellent ma mère. Je les regarde de loin, vous êtes là et elle est morte. vous êtes là et votre corps est comme le sien. Je n'ai pas envie de leur parler, de les voir, de les entendre. J'oublie 90% du temps que ma mère est morte. J'ai mis ca dans un coin avec un tas de vêtements par dessus. Et puis une odeur, un évènement, n'importe quoi vient me le rappeler. Je le repousse souvent "je n'ai pas le temps, chagrin, va voir ailleurs".
La souffrance de cette femme est palpable. Je demande aux infirmières l'autorisation d'aller m'occuper d'elle. Il ne s'agit pas en vous racontant cela d'obtenir votre admiration ; si on en est là - à admirer quelqu'un qui a simplement tenu la main d'une personne terrifiée - autant tous se foutre en l'air.
Elle s'appelle Gisèle. Elle me dit qu'elle a 60 ans. Je sais bien qu'elle en a bien plus et je crois qu'elle le sait aussi alors on arrête les questions qui la rendent encore plus confuse. Gisèle ne sait pas pourquoi elle est là. Elle veut que je lui tienne les mains ; "enlacez moi les mains avec les vôtres".
J'enlace. J'avais oublié la texture de la peau des personnes âgées. Si fine. J'avais oublié le lacis de veines sur les mains. J'avais oublié les os qui saillent. j'avais oublié les ongles striés. J'avais oublié les tâches brunes ; ma mère nommait cela les fleurs de cimetière. J'avais oublié les yeux terrifiés, les yeux confus. Gisèle sent un parfum couteux ; probablement du Chanel n°5. Ma mère a littéralement empesté tous les hôpitaux de France en s'aspergeant de parfum.
J'enlace les mains de Gisèle comme j'enlaçais les mains de ma mère. On ne dit rien, on ne montre rien pour ne pas affoler davantage Gisèle qui est si confuse.
Toutes les minutes Gisèle me demande de ne pas l'abandonner. Je me tiens tel un échassier sur une jambe - j'ai une entorse - devant un brancard où je dis à une femme inconnue que je ne vais pas l'abandonner. Elle apprécie que je lui caresse les doigts de la pulpe du pouce. Elle se détend quelques secondes et puis les angoisses reviennent ; "ne m'abandonnez pas". On entame un dialogue où elle demande à ce que je ne l'abandonne pas et je promets de ne pas le faire.
Je pense à ma mère, qui au fin fond de sa folie et sa souffrance, m'a hurlé de l'aider. Et que, par la force des choses, j'ai abandonné car plus rien ne pouvait l'aider à ce moment là.
Je me mets à haïr toutes les vieille femmes confuses du monde en ce moment là. Toutes celles qui sont là et celles qui ne le sont plus.
Je pars à la radio ; j'explique à Gisèle que je reviens rapidement. Elle a peur, elle me tient les mains de toutes ses forces.
A mon retour, avant de partir en consultation, je vais la voir. Elle me demande si je suis le médecin. Je lui dis qu'il va arriver et je pars.

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