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Reflexions sur le marche de l’art et la valorisation des oeuvres

Publié le 26 avril 2022 par Aicasc @aica_sc

Le marché de l’art en Martinique apparaît comme un marché essentiellement « local », voire « régional ». Les artistes locaux produisent sur place, exposent dans la majorité des cas dans des galeries privées ou institutions publiques locales, et fixent leur prix eux-mêmes en fonction de facteurs objectifs (coûts de production, temps de réalisation..) et subjectifs (notoriété locale de l’artiste acquise au fil du temps…).

Ainsi, tout artiste est libre de vendre ses œuvres au prix qu’il estime juste. Mais comment assurer à l’acheteur de l’œuvre un « prix juste », autrement dit un prix permettant d’envisager une certaine plus-value à moyen ou long terme ? Cette « évaluation » d’une œuvre d’art, au-delà de l’appréciation purement esthétique, ne dépend-t-elle pas d’un système complexe de légitimation de la valeur des œuvres sur le marché national et international ?

En effet, dans un premier temps, il apparaît clair que la valorisation légitime des œuvres d’artistes émergents est intrinsèquement liée à la notoriété et puissance économique des galeries qui choisissent de les représenter. Intégrer une galerie puissante et connue, que ce soit à Paris, New York, Londres ou Berlin, est une sorte de graal pour les jeunes plasticiens. Car ces galeries, non seulement apportent sur le long terme une assise financière conséquente indispensable à la production d’installations majeures, mais surtout légitiment la hausse des prix des œuvres sur le marché international en favorisant le développement de la carrière de leurs « protégés ».

Prenons le cas récent de la jeune peintre finlandaise Henni Alftan (41ans, vivant à Paris). Pendant plusieurs années elle expose au sein d’une galerie de Clermont-Ferrand, la galerie Claire Gastaud. Elle vend peu, à des prix très abordables mais raisonnables pour une jeune peintre peu connue. Les prix sont fixés par la galerie Gastaud et sont proportionnels à la notoriété de la galerie clermontoise.

En 2020, tout change : Henni Alftan est « repérée » par la galerie new-yorkaise KARMA qui décide de la représenter à l’international.

Conséquences immédiates à court terme :

  • l’artiste expose dans de nombreux musées américains qui l’intègrent à leur collection ; elle voit sa notoriété croître grâce à la publication de plusieurs livres et catalogues ; ses toiles font partie des collections de musées publics très importants comme le High Museum of Art, Atlanta, Georgia; le ICA (Institute of Contemporary Art), Miami, Florida; le Hammer Museum, Los Angeles, California; le Dallas Museum of Art, Dallas, Texas; etc… 
  • en 2021, l’artiste finlandaise est « repérée » à nouveau par une autre galerie majeure, la galerie Sprüth Magers, présente à Berlin, Cologne, Los Angeles et Londres ; elle exposera à Londres en juin 2022 ;
  • le prix de ses toiles explose, multiplié par 4 voire 5 en seulement deux ans ;
  • la demande est plus forte que l’offre et il est aujourd’hui quasiment impossible d’acheter une de ses toiles qui sont réservées à des musées ou collectionneurs privées notables.
  • Henni Alftan fait partie des artistes sélectionnés par la galerie Acquavella (New York, Palm Beach) pour l’exposition collective Unnatural Nature : Post-Pop Landscapes (15 avril – 25 mai 2022). La galerie Acquavella, pour mémoire, représente des artistes aussi majeurs que Jean-Michel Basquiat, Francis Bacon, Alexander Calder, Willem de Kooning, Lucian Freud, Paul Gauguin, Alberto Giacometti, Keith Haring, Henri Matisse, Andy Warhol… pour n’en citer que quelques-uns.

Le même scénario pourrait être écrit pour l’artiste de République dominicaine Firelei Baez, née en 1981 et vivant aujourd’hui aux Etats-Unis. En effet, depuis qu’elle a intégré la galerie nord-américaine James Cohan, sa notoriété et sa côte n’ont cessé d’augmenter.

Autrement dit, dans la majorité des cas, en intégrant une galerie majeure, un artiste change de dimension, et accède à une notoriété qui justifie une augmentation de ses prix de vente fixés par les galeries et non plus par l’artiste seul.

En outre, il apparaît essentiel pour justifier un prix de vente élevé et asseoir la « côte » d’un artiste sur le marché international que ce dernier soit exposé et collectionné par des institutions culturelles de renom. C’est un objectif de premier ordre pour les galeries privées, qui organisent des expositions solo ou collectives de leurs artistes dans des musées célèbres auxquels elles réservent en priorité les œuvres.

Parfois les jeunes artistes sont repérés par des collectionneurs puissants ce qui contribue également à justifier leur notoriété sur le marché. Pensons à François Pinault par exemple qui récemment pour l’ouverture de la Bourse du Commerce à Paris a organisé une exposition collective mettant côte à côte des artistes très connus (Martin Kippenberger, David Hammons…) et d’autres émergents (Ser Serpas, Florian Krewer…). Pour ces jeunes plasticiens émergents, la visibilité acquise lors de cette exposition leur permet d’attirer des galeries, mais aussi des conservateurs, responsables d’institutions culturelles, ou autres collectionneurs privés. Un cercle vertueux apparaît : plus les œuvres sont visibles, plus la demande augmente, moins les œuvres sont disponibles pour les collectionneurs amateurs, plus les prix augmentent…

Enfin, beaucoup d’artistes (et collectionneurs) sont attentifs aux prix qu’atteignent leurs œuvres mis en vente aux enchères. Le jeu des ventes aux enchères dans les « auction houses » comme Phillips, Christie’s ou Sotheby’s jouent un rôle primordial à l’heure de légitimer sur le long terme une hausse des prix des œuvres d’un plasticien. Dans une certaine mesure, les résultats des ventes aux enchères influencent les prix en galerie. Un artiste dont la côte explose aux enchères va forcément bénéficier de prix revus à la hausse en galerie.  

Il n’y a pas de recette magique pour obtenir la reconnaissance du marché international de l’art, si tant est que cela soit un objectif légitime dans la carrière d’un artiste. Lorsqu’un plasticien crée en périphérie des centres artistiques principaux que sont la capitale ou les grandes villes d’un pays, la tâche est encore plus ardue. Les plasticiens martiniquais, voire caribéens dans leur ensemble, ne font pas exception.

Pour eux, accroître leur visibilité est vital et exposer hors des frontières insulaires ou régionales est déterminant. C’est par ce biais qu’ils peuvent plus aisément faire connaître leurs travaux aux différents acteurs du marché de l’art, qu’ils soient publics ou privés.

Cela peut passer par la participation à des programmes de résidences artistiques comme celles organisées par exemple à la Cité des Arts (Paris) ou la Villa Medicis (Rome).

Les artistes peuvent également participer à des événements artistiques de renom, comme la Biennale de Venise, qui a ouvert ses portes le 23 avril 2022. Certains artistes caribéens y sont  exposés et s’en serviront comme un véritable tremplin pour devenir plus visibles sur la scène mondiale de l’art.

REFLEXIONS SUR LE MARCHE DE L’ART ET LA VALORISATION DES OEUVRES

Cette année, l’exposition collective Le Lait des Rêves, organisée par la commissaire Cecilia Alemani, inclut cinq artistes caribéens. Il s’agit des plasticiens Belkis Ayón (1967 – 1999 La Havane, Cuba), Firelei Báez (1981, République dominicaine), Myrlande Constant (1968, Port-au-Prince, Haïti), Célestin Faustin (1948, Lafond, Haïti – 1981, Pétion-Ville, Haïti) et Frantz Zéphirin (1968, Cap-Haïtien, Haïti). Cette exposition internationale de la Biennale inclut également des artistes africains comme la peintre zimbabwéenne Kudzanai-Violet Hwami. Remarquée en 2019 par Cecilia Alemani pour son travail exposé au sein du pavillon national, la jeune artiste du Zimbabwe revient en force à Venise cette année. En outre, la benjamine des six artistes du pavillon ivoirien, Laetitia Ky, s’exclamait et s’enthousiasmait de pouvoir, grâce à la Biennale, « décrocher de nouvelles opportunités ».

Par ailleurs, grâce à leurs pavillons nationaux, Cuba et Grenade, mettront en exergue les travaux de plusieurs artistes, comme les cubains Rafael Villares, Kcho, Giuseppe Stampone ou les artistes de Grenade suivants : Oliver Benoit, Billy Gerard Frank, Ian Friday, Asher Mains, Susan Mains, Angus Martin, Samuel Ogilvie, Giancarlo Flati, Identity Collective, Anna Maria Li Gotti, Nino Perrone, Rossella Pezzino de Geronimo, Marialuisa Tadei.

Exposer hors des frontières locales ou nationales, c’est définitivement s’assurer des rencontres déterminantes pour la carrière future d’un artiste.

Lorsqu’il est compliqué, trop coûteux par exemple, de s’exporter, il devient légitime de se demander s’il serait possible de faire venir le marché à soi. Dans cette perspective, si nous nous plaçons du côté des artistes insulaires caribéens, il serait intéressant d’étudier les moyens d’inviter sur place, dans la mesure du possible, les acteurs du marché de l’art international, les journalistes, les galeristes, les conservateurs ou commissaires d’expositions, voire les consultants privés dont la connaissance du marché international est souvent très pointue. Faire venir également d’autres artistes, dans le cadre de programme de résidences par exemple, et les inciter de cette façon à partager sans frein leur expérience du marché de l’art international, avec les plasticiens locaux, mais aussi avec les professeurs d’art (souvent artistes eux-mêmes), les responsables des centres d’art contemporain privés, les journalistes locaux spécialisés… 

Enfin, aujourd’hui, il va sans dire que la visibilité de beaucoup de créateurs passe par les réseaux sociaux. Savoir utiliser les outils de communication, comme les applications Instagram, est essentiel. Ces applis font connaître en un clic le travail de milliers d’artistes. C’est ainsi que l’artiste Geniève Figgis, jeune peintre née en 1972 à Dublin, est devenue la star du marché de l’art et des enchères, après avoir été repérée par la galeriste Almine Rech, qui l’expose depuis dans ses galeries de Paris, Londres, New York, Bruxelles et Shanghai.

Il semble bien qu’il n’y ait de recette miracle pour obtenir une place centrale sur le marché international de l’art et légitimer ainsi ses prix de vente. Car malgré beaucoup d’outils (de communication entre autres) au service des artistes, il n’en reste pas moins clair que développer une carrière d’artiste sur la scène internationale s’apparente bien souvent, et dans la plupart des cas, à un véritable parcours du combattant, et exige une patience sans faille sur le long terme.

Frédéric Guilbaud

Aica Caraïbe du Sud

Le 26 avril 2022


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