Magazine Culture

Spectre(s)

Publié le 18 mars 2023 par Jean-Emmanuel Ducoin

Spectre(s)L’époque fait du «marxisme» sans le savoir.

Horizon. «L’histoire ne fait rien, c’est l’homme, réel et vivant, qui fait tout», disait Karl Marx. Cent quarante ans après sa disparition, le 14 mars 1883, l’auteur du Capital et du Manifeste du Parti communiste continue de nous inciter à penser que la pertinence d’un choix politique est fonction des échelles d’observation. D’autant qu’il ajoutait: «Les hommes font l’histoire, mais ils ne connaissent pas l’histoire qu’ils font.» Dans cette formule rebattue et souvent disputée, la seconde proposition valide la première. Le «mais» doit en effet se lire comme un «parce que», dans la mesure où aucun homme ne se mêlerait de «faire l’histoire» s’il savait à l’avance laquelle. Tout combat s’écrit pas à pas, dans la multitude et la complexité collective. Car si nul ne progresse innocemment, le regard toujours plus ou moins braqué sur l’horizon, toute prescience nous dégoûterait du moindre engagement, sachant que Marx lui-même assurait que «l’humanité ne se pose que les problèmes qu’elle peut résoudre».

Philosophe.Vaste question, non? Qui renvoie directement à une autre phrase en forme d’injonction qui bouscula le XIXe siècle: «Jusqu’à présent, les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer.» Beaucoup oublient par ailleurs que Marx, philosophe jusqu’au bout de l’âme, élabora aussi un travail d’historien politique moins déterministe qu’on ne le dit parfois. Puisons dans ses grands textes historiques, portant par exemple sur le déroulement de la révolution de 1848, Les Luttes de classes en France, le 18 Brumaire de Louis Bonaparte.Tous montrent que l’événement révolutionnaire ou prérévolutionnaire relève plus de la contingence que de la nécessité historique. L’actualité de notre «ici et maintenant» en témoigne parfois cruellement: chaque évolution possède son propre rythme, sa propre logique. Certains épisodes peuvent déclencher ou accélérer les confrontations sociales (et politiques). Quelquefois, des incidents, en apparence absolument mineurs, provoquent des événements considérables. Même si, la plupart du temps, l’historien constate que les conditions étaient réunies, rien, jamais, n’oblige à penser qu’un basculement de l’Histoire se produise nécessairement.

Retour. Un spectre hante encore l’Europe, donc l’humanité tout entière: le spectre de Marx! Le temps est désormais loin où une presse tapageuse annonçait triomphalement sa mort. Maladroitement, les dominants exprimaient ainsi à la fois le soulagement de sa disparition et la crainte qu’il ne revienne. Depuis plus de vingt ans, ce retour redouté n’est plus à démontrer. Le magazine Time le célébra par ces mots: «Cette tour immense dominant les autres dans le brouillard». «Marx avait-il raison?» titrait récemment Der Spiegel, comme en écho à des manifestants de Wall Street qui, répondant à l’interrogation, crièrent: «Marx avait raison!» Pour la génération du bloc-noteur, le come-back survint assez tardivement, bien après l’un des plus fabuleux livres de Jacques Derrida, Spectres de Marx, publié en 1993, qui constitua à l’époque une onde de choc, une évidence, pour ne pas dire une espèce de révélation en tant que rappel à l’ordre, afin de nous sortir d’un début de sommeil – qui aurait manqué de nous endormir collectivement. «Qu’ils le veuillent ou non, le sachent ou non, tous les hommes sur la Terre entière sont dans une certaine mesure les héritiers de Marx», écrivait Derrida. Et Fernand Braudel rappelait à quel point l’esprit du temps et son vocabulaire étaient imprégnés de ses idées. Aussi nombreux que tardifs, les hommages restent néanmoins – dans leur masse – réductibles à une banalisation médiatique, rendant inoffensif ou domesticable celui qui voulut «semer des dragons». Beaucoup s’y sont essayés, avant d’échouer lamentablement dans leur tentative de neutraliser l’injonction révolutionnaire. Car, dans les chaos du XXIe siècle, l’époque ferait du «marxisme» sans le savoir. Résumons: le Capital fut jadis écrit pour détruire le capitalisme. Cet instrument de lutte (des classes) est plus vivant que jamais.

[BLOC-NOTES publié dans l’Humanité du 17 mars 2023.]


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Jean-Emmanuel Ducoin 9787 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte