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Géorgie : Des heures cruciales

Publié le 18 août 2008 par Danielriot - Www.relatio-Europe.com
Mardi, 19 Août 2008 01:21

Géorgie : Des heures crucialesDu « disproportionné » à « l'inadmissible » ?

Par Daniel RIOT

Il est plus souvent plus difficile de faire taire les armes que d'ouvrir le feu. Surtout quand le vaincu voudrait jouer à « qui perd gagne » (grâce à ses alliés)  et quand le vainqueur tient plus à imposer sa  loi qu'à entendre ceux qui tentent des  médiations louables. Parce qu'il veut tirer parti de sa victoire sur le terrain pour viser politiquement d'autres « cibles » : l'Ukraine, la Moldavie, l'Azerbaïdjan, la stratégie américaine autour de la Mer Noire, les sentiments anti-russes d'une partie des pays de l'Union européenne, la confusion des genres entre l'OTAN et l'Union européenne,le bouclier antimissile...

Nicolas Sarkozy, y compris par voie de presse (comme si « Le Figaro » avait une édition moscovite), Kouchner, Merkel et tous les leaders européens exigent que les accords signés soient respectés. Bush, sans envisager d'actions concrètes, multiplie les menaces. Mais Medvedev va au « front » saluer ses troupes, et (des témoignages de journalistes, de diplomates et d'autres ne laissent planer aucun doute) l'armée russe prend tout son temps et tous ses aises en Géorgie même. A quelques kilomètres de Tbilissi. L'heure de l'Ultimatum, risque de sonner, comme le dit Kouchner, en restant tout de même optimiste. Ou en faisant comme si... ce qui serait compréhensible, en l'occurrence.

Le pire n'est pas encore avéré, mais il serait rassurant que quelques informations ne soient que des rumeurs : des installations de SS-21 en Ossétie (selon le New-York Times), du « nettoyage ethnique » anti-géorgien en Ossétie, des « bombes à fragmentations » utilisées en territoire géorgien (selon une source polonaise), de vrais campements en « dur » dans la région de Gori...

Ces dernières heures, Poutine et Medvedev donne du grain à moudre à ceux qui ne veulent pas faire confiance au régime russe, autoritaire, nationaliste voire impérialiste et cynique.

Moscou avait l'excuse et la bonne conscience (mais non le droit)  d'intervenir à la suite de l'offensive aventuriste et déraisonnée du président géorgien. En vertu du mandat (qui n'aurait jamais dû être accepté) que l'armée russe a reçu de protéger les populations ossètes dans les années 90.

Sa riposte a été « disproportionnée » (pour reprendre le mot utilisé par Sarkozy et Merkel). Des lignes jaunes ont été franchies... Pour la première fois depuis 1991, la Russie a utilisé la force militaire contre un Etat souverain de l'ex-bloc soviétique. Ce n'est pas rien. Elle l'a fait sans épuiser les recours qu'offrent des instances européennes ou onusiennes. C'est grave. Et si l'offensive géorgienne (irresponsable) doit « être punie », les atteintes aux droits de l'homme perpétués pendant ces  opérations doivent être, aussi,  sanctionnées. Le Conseil de l'Europe est dans son rôle en insistant sur ce point.

Mais le non respect de la parole donnée, la lenteur du retrait annoncé plus que programmé et  la mauvaise volonté manifestée au sein de l'OSCE pour accepter des « observateurs » ou des  « contrôleurs » internationaux change encore la donne. On passe du « disproportionné » à « l'inadmissible ». Jusqu'où et jusqu'à quand ? Ce sont des lignes rouges maintenant qui ne sont pas respectées.

Le partenariat avec une puissance qui est prête à utiliser la force, à ne pas tenir ses engagements, à faire fi de ce que ses partenaires européens lui demandent ne peut pas susciter le minimum de confiance indispensable.

Ce qui se joue actuellement  en Géorgie est déjà la crise internationale la plus grave dans l'espace paneuropéen  depuis la guerre sans nom dans les Balkans. Et c'est celle qui risque d'avoir les répercussions géopolitiques les plus sérieuses et les plus nombreuses, directes et indirectes, depuis l'implosion de l'URSS. Avec en ligne de mire : de nombreux  vaincus et aucun vainqueur.

Personne, en effet, (pas même la Russie)  n'a intérêt à ce que cet été 2008 reste dans l'Histoire comme l'été de la grande régression  internationale. Du retour de l'hubris en diplomatie. De la roulette russe avec la paix. Avec reconstitution de réalités et de concepts qu'on voulait croire du passé et dépassées : équilibre de la terreur, effets dominos, course aux armements, glacis, encerclement et « containement ». Comme toujours en pareille situation, les positions les plus dures favorisent les faucons et non les colombes dans tous les camps. Bien des néo-conservateurs américains ne sont pas mécontents de retrouver un ennemi au Kremlin !

La guerre froide ? Pas seulement...Car cette tension EST-OUEST réinventée se double de conflits « dégelés », de « points chauds », de foyers locaux....Les micro-nationalismes, les séparatismes,  s'ajoutent à la « grande fêlure » géostratégique. De chaque coté des lignes de forces redevenues de fronts, c'est le bouillonnement revanchard des particularismes exacerbés, des révoltes identitaires. Et des guerres qui ne peuvent en aucun cas être propres.

Avec chez les «  tuteurs » de folles contradictions : pourquoi « le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » en Ossétie et pas en Tchétchénie ? Pourquoi au Kosovo et pas en Abkhazie ? Avec dans la « communauté internationale » (une expression impropre !) une terrible impuissance face à des  escalades de la violence et à  des éruptions de type volcanique.

Avec aussi chez les mêmes « tuteurs » (et c'est là un paradoxe majeur) des défis communs à relever, au niveau planétaire : crise financière, crise énergétique, effets pervers de l'hyper-capitalisme et terreur de l'Hyper-terrorisme, prolifération nucléaire, désordre mondial ...

Évidemment de bons esprit s'empressent de mettre en doute (pour le moins) l'habileté de la diplomatie française qui s'est placée en position de subir les décisions de Moscou plus que d'imposer quoi que ce soit à la Russie réarmée ...

Daniel Cohn-Bendit (qui adore taquiner son ami Kouchner) lance un narquois : « Une fois de plus les Français ont voulu jouer aux plus malins ». Le « Daily Télégraphe » et d'autres journaux anglais regrettent que Londres n'ait pas eu son mot à dire...en rappelant l'époque où la Lion britannique avait encore une crinière qui l'autorisait à tenter de contrecarrer les ambitions russes dans la Caucase. Les Polonais et les Baltes trouvent que depuis le début la Présidence de l'Union a trop ménagé « l'Ours russe ». Comme si le président polonais était prêt à mourir pour Tbilissi...

Logique et dérisoire. Injuste aussi.  Les donneurs de leçons en la matière (Bush en tête) auraient mieux fait de prévenir ce conflit plus prévisible que l'on veut le dire. Et personne ne peut nier que la diplomatie française a fait ce qu'elle avait à faire, en réagissant rapidement, avec l'unique but d'arrêter le massacre le plus vite possible, de permettre des aides humanitaires rapides et efficaces et de tenter de trouver des « sorties de crise » sans faire la morale à qui que ce soit. Et (ce fut dit et redit) sans prétendre tout régler, comme par miracle. L'Europe, grâce à Sarkozy,  fait entendre sa voix et tenter de trouver une bonne voie. Restons justes. « Les Français ont réagi rapidement, et professionnellement », note (entre autres) Die Welt.

Sarkozy n'a pas tort de le souligner : « Si nos efforts ont produit de premiers résultats, c'est parce que l'Europe malgré quelques différences de ton ne s'est pas enfermée dans la seule condamnation. En préférant l'action et la négociation à l'incantation et à la simple dénonciation, l'Europe a pu rétablir un rapport de forces positif avec la Russie et se faire entendre d'elle. Quand la maison brûle, la priorité est d'éteindre le feu. L'Europe a ainsi prouvé qu'elle pouvait beaucoup quand elle était animée d'une forte volonté politique. »

Qui plus est, les masochistes du « vieux continent » qui déplorent « l'impuissance européenne » doivent se souvenir que l'Union aurait une personnalité diplomatique plus forte si le projet de Constitution avait été adopté. Ils doivent constater aussi que les Etats-Unis n'ont guère plus d'influence sur Moscou.

Il est vrai qu'en Géorgie, les Américains payent la facture de leur activisme plus anti-russe que pro-géorgien... Les historiens de demain ont un beau chantier en perspective sur les activités de « l'Oncle Sam » entre Mer Noire et Caspienne. Et sur les difficultés des  « services » américains à s'adapter avec doigté et intelligence au « postsoviétisme »  

En attendant la suite des événements sur le « terrain », où l'armée russe a tout de même laissé morts, blessés et prisonniers (ce qui réduit l'ampleur de sa « victoire »), trois vrais débats rétrospectifs et prospectifs sont sérieusement à engager et valent confrontations des opinions :

1) La réaction russe a-t-elle été encouragée par le refus ( de la France et de l'Allemagne, notamment) d'ajourner le processus d'adhésion de la Géorgie et de l'Ukraine à l'Otan ? Notre ami Bernard-Henri Lévi et bien d'autres stratèges ou politiques pensent que Oui. D'autres estiment au contraire que l'intervention russe en réponse aux harcèlements géorgiens (et au pressing américain) aurait eu lieu, avec d'ailleurs un positionnement encore plus difficile de l'alliance atlantique (qui elle a eu du mal d'interrompre ses vacances après l'entrée des chars russes en Géorgie). Et maintenant, que faisons-nous avec cet élargissement programmé de l'Otan ? Et avec la nouvelle bataille des euromissiles qui se profile ? Le tort est d'avoir fait trop de confusion entre Otan et union européenne. Nous payons les pots cassés par l'Europe à l'anglaise qui a eu trop le vent en poupe ces dernières années...

Nous rejoignons Bernard Guetta qui dans un tribune publiée par Libération estime que « si cette crise a prouvé une chose, c'est que la politique russe de l'Alliance atlantique n'est ni tenable ni justifiée. Elle n'est pas tenable car les Occidentaux ont trop besoin de la Russie pour se l'aliéner, beaucoup moins en raison de son pétrole que des défis géopolitiques posés par le monde arabo-musulman et, bientôt, la Chine. En ce début de siècle, l'Occident a besoin du soutien russe, d'un front commun sur la scène internationale qui ne sera pas facile à articuler mais auquel la Russie aspire car ses élites se sentent européennes et qu'elle est au contact direct des troubles de l'Islam et de l'affirmation chinoise ». A moins que les « Occidentaux » (mot à réviser) la rejettent du coté de la Chine, ce qui est une hypothèse à ne pas exclure.

2) Le fait de vouloir assurer « l'intégrité de la Géorgie » comme la plupart les dirigeants européens, Angela Merkel en tête, le mettent en avant relève-t-il de l'hypocrisie diplomatique ou d'un programme d'action ? Voilà seize ans que la Géorgie n'est pas souveraine sur l'ensemble de son territoire... S'obstiner à na pas voir la réalité telle qu'elle, c'est prendre de terribles risques. Oui, il faut que les troupes russes se retirent de tout le territoire géorgien...mais quelle autre solution est-elle possible en dehors de l'octroi  à l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud d'une pleine souveraineté dans le cadre d'une Géorgie fédérale ? Cette Géorgie là, ce n'est pas à l'OTAN qu'il importe de l'amarrer, mais à l'Union européenne. Comme l'Ukraine d'ailleurs.

3) Le partenariat UE-Russie (comme la position de la Russie au sein du Conseil de l'Europe) doit-il être mis entre parenthèses ? Comment les 27 peuvent-ils se mettre d'accord sur une stratégie commune vis-à-vis de la Russie ? Quelle méthode faut-il inventer (car le phénomène est nouveau) pour dialoguer avec les Russes et instaurer de relations de confiance et non de peur...

Sarkozy le note très justement dans sa « tribune » du Figaro : « Nous devrons déterminer si l'intervention de la Russie contre son voisin géorgien aura été une réponse brutale et excessive, dans ce cas singulier, ou si elle inaugure un nouveau durcissement de Moscou vis-à-vis de ses voisins et de la communauté internationale tout entière, ce qui aurait inévitablement des conséquences sur sa relation avec l'Union européenne. La Russie doit se convaincre qu'elle sera d'autant plus entendue et respectée qu'elle apportera une contribution responsable et constructive au règlement des problèmes de notre temps. ».

Daniel RIOT

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