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Isabelle a vu l'émission " Envoyé Spécial "consacrée au vin

Par Daniel Sériot

Concernant l’émission d’Envoyé Spécial (Le vin est-il un produit naturel ?) qui fait courir tant de bruits actuellement sur le net, il est un mot d’ordre unanime - ou presque – qui aligne les avis de ceux qui ont suivi le reportage : désinformation

Thème et variation du Bon (Frick), de la Brute (le Beaujolais, le Champagne) et du Truand (avec leurs avocats au gobelet de plastique).

Confusions (additifs et levures). Caricatures. Erreurs. Manipulations…

De là à déduire que les journalistes seraient peu responsables de ces divers amalgames constatés dans ce reportage, il n’y a eu qu’un pas !, allégrement franchi par l’ensemble des scripteurs du net, sans croche-pied aucun, qui considèrent que nos reporters oenophages d’un jour ne sauraient maîtriser le tutti quanti si complexe des pesticidi et alii !

Néanmoins cette hypothèse resterait à prouver : car les explications sont habilement canalisées par une judicieuse linguistique qui sait précisément comment présenter le sujet de la viticulture…

En effet, à la source de ce documentaire, il est une perspective pragmatique dont les enjeux sont clairement identifiables.

La linguistique pragmatique s’intéresse à une sémantique contextuelle et cotextuelle. En clair, elle permet de réfléchir à tous les aspects qui entrent en jeu dans notre capacité à comprendre un énoncé : nos compétences langagières évidemment mais aussi et surtout les implicites liés à l’environnement dans lequel est produit le message.

Ainsi la pragmatique analyse-t-elle l’impact du sujet parlant sur le destinataire, l’intentionnalité dans le discours. Si le locuteur généralement interagit sur les connaissances du destinataire, il cherche aussi à produire un effet et/ou à rendre plus favorable le terrain d’accueil de la nouvelle information donnée.

(Il est convenu de désigner ces actes de parole qui visent à faire agir le destinataire des actes perlocutoires).

Le travail d’investigation qu’ont mené les journalistes d’Envoyé Spécial a eu à cœur de promouvoir une pragmatique du langage selon les objectifs définis justement par les actes perlocutoires : distiller un message orienté, subjectif sur le danger de la consommation de l’alcool en prenant comme prétexte la toxicité des résidus de pesticides et autres additifs.

C’est dans l’air du temps ! Les caves sont nouvellement achalandées grâce aux bonnes affaires des Foires aux vins de septembre… il faut alors remettre de l’ordre sanitaire dans les esprits français.

Le journaliste vectorise alors son discours de manière qu’il acquière un sens subliminal (ie la perlocution, ou l’effet produit par l’acte de la parole), qui résulte d’un calcul interprétatif du sens. Le locuteur parie sur les ressources psycho-affectives du destinataire du message ; ses connaissances, son environnement. Ainsi peut-on considérer qu’une des conditions de réussite de la transmission et de la validité de l’information tient au principe d’autorité de celui qui l’énonce, autorité plus ou moins modulée selon le contexte dans lequel s’inscrit la parole.

Le reportage commence donc par présenter Olivier Schvirtz, caviste à Paris. Le téléspectateur le voit en scène dans le contexte d’une séance de dégustation à l’aveugle. Le principe d’autorité est établi ; le discours fait office dès lors de sentence ! Le vin est trafiqué !

Et, remarquable maîtrise des éléments du discours… S’il est des bouteilles masquées, celles offertes en aveugle, s’articule en contrepoint, dans les propos en voix off, le champ lexical de l’énigme ou de la cachotterie… « petits paquets argentés », « additif », « l’enquête », « sur la piste des additifs »,etc.

L’interprétation de tous les messages qui vont alors suivre ne peut alors qu’être altérée, influencée par cette sémantique dite cotextuelle. (L’ambiance musicale est digne d’un film de Spielberg !), au point que le principe d’autorité dont le discours d’Eric Dubois aurait dû jouir produit exactement l’effet inverse. Cet œnologue que l’on découvre dans une attitude très professionnelle de contrôle de qualité des moûts, prononce exactement les termes contraires à ceux attendus. Il parle de « grand millésime » alors que le cadre spatial préalablement décrit décrédibilise complètement ses dires (« machine afin de réduire les coûts », « viticulture moderne pour une vente réalisée aux deux tiers en grande surface à coûts réduits », « fermentation accélérée »…).

A ce moment-là, le reportage parodie les Charles Duchemin et autres Tricatel de L’Aile ou La Cuisse. Le calcul de l’acte interprétatif du journaliste se table donc sur cette imagerie psycho-affective du spectateur, manipulée par cette référence cinématographique. Le ton est donné… reste à redistribuer les rôles. Au temple de la viticulture moderne auquel s’attachent toutes les images de grandes structures (Laboratoire de recherche du Beaujolais, Caves Coopératives…), tente de résister le vigneron terroiriste (Jean-Pierre Frick) ou en reconquête du terroir… (Alexandre  Chartogne, que l’on voit conseillé par Lydia et Claude Bourguignon…)

Les lois du discours sur lesquelles s’appuie la linguistique pragmatique précisent sur quoi le langage se soumet nécessairement. Parmi elles, la loi d’intérêt. Les linguistes énoncent le principe d’une convention d’intérêt entre le locuteur et le destinataire à défaut duquel la conversation perd sens.

Les exemples choisis au cours de ce reportage sont évidemment stratégiques en terme d’intérêt. Lorsqu’il est question d’expliquer que la réglementation pour les vins n’oblige pas à indiquer tous les composants sur les étiquettes, la bouteille présentée est celle d’un Grand Cru Classé de Saint-émilion… de 2006 dont les mentions sont pourtant rigoureuses en terme de méthodes culturales…(23 ha, sol argileux calcaire et sable-argileux, rendement de 40hl/ha, 80% merlot et 20% Cabernet franc).

Sitôt que l’on parle de produits toxiques, les bouteilles (certes floutées) sont des « Champagnes, cinq bouteilles parmi les marques les plus connues », précise la voix off.

Jouer sur les centres d’intérêt des spectateurs modifie nécessairement leur approche cognitive du sujet : l’interprétation des propos est nécessairement orientée, différente que si ces propos s’étaient appliqués à des vins peu ou pas connus, et dont l’exclusivité reviendrait à des cavistes. Savoir qu’un grand Champagne que je peux acheter en Grande Distribution comporte des résidus de pesticides importe davantage et bien plus qu’apprendre que telle production, plus confidentielle, est bourrée de pesticides. L’acte perlocutoire (Cf supra) est atteint… le danger de la consommation d’alcool s’adresse bien au tout-venant. Superbe démonstration des compétences linguistiques de nos journalistes ! Les pragmaticiens d’ailleurs s’accordent à considérer que le destinataire et sa capacité à gérer l’information dominent sur le pouvoir que croit détenir le locuteur pourtant émetteur de l’information. Trop soucieux de modifier les schémas interprétatifs de son message, le locuteur veille davantage au contexte qu’au contenu lui-même.

A cet égard, le reportage s’est fait fort de produire une même information, mais qui sera interprétée de façon diamétralement opposée.

Le danger des résidus de pesticides sur la santé ne résulterait que d’une consommation répétée. Cet énoncé produit par Ghislain de Montgolfier, dont l’intervention fait suite aux diffusions des bouteilles « parasitées » de Champagne, est rendu factice et suspect, car le journaliste ne relève des propos que l’invraisemblable d’une situation (« Il faudrait boire jusque 200 bouteilles par jour… »), mais produit par le cancérologue Belpomme à grands renforts de termes savants, scientifiques (« substances CMR, c’est-à-dire cancérigène, mutagène et reprotoxique ») volontairement abscons donc, il retient l’attention du spectateur.

Un superbe travail de journalisme : quand la pragmatique est à la source d’une belle désinformation et d’une propagande !

Isabelle


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