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[Critique] Les filles d’Olfa de Kaouther Ben Hania

Par Mespetitesvues
[Critique] filles d’Olfa Kaouther Hania

L'histoire: Olfa, mère tunisienne de quatre très belles filles, a vécu toute sa vie en se tenant le plus loin possible des hommes. Elle a pris soin de sa progéniture comme la prunelle de ses yeux, surveillant leurs moindres faits et gestes et les réprimandant parfois de manière très dure. Toutefois, en 2013, alors que le pays se radicalise après avoir fait sa révolution, Olfa ne peut empêcher que Ghofrane et Rahma, ses deux aînées alors âgées d'une quinzaine d'années, rejoignent les rangs de Daech. Quelques temps plus tard, elles sont arrêtées en Lybie.

Lauréat de l'oeil d'Or du meilleur documentaire au festival de Cannes l'an dernier, et actuellement en lice pour deux Oscars (meilleur long métrage international pour la Tunisie et meilleur long métrage documentaire), Les filles d'Olfa de Kaouther Ben Hania est un objet de cinéma hybride, aussi unique que fascinant.

Les nombreuses surprises de ce film qui aura mis près de dix ans à voir le jour résident en grande partie dans un dispositif bien connu et à priori simple, entremêlant la fiction (en l'occurrence le théâtre) et le documentaire. La cinéaste a toutefois mélangé les cartes de manière diablement efficace et a complexifié à l'envie son procédé de telle sorte qu'on ne sait jamais vraiment qui joue qui.

Et pour cause, puisque pour raconter son histoire, Ben Hania a d'une part, recueilli les témoignages de Eya et Tayssir, les deux plus jeunes, et d'autre part, les met en scène dans des séquences de reconstitution. L'absence de Ghofrane et Rahma est compensée par l'intervention de deux actrices, qui, pour ne rien arranger, ressemblent à s'y méprendre aux vraies protagonistes. Pour ce qui est d'Olfa, on la voit face à la caméra relater les moments les plus légers de sa vie, mais elles est remplacée par la comédienne Hend Sabri ( La Saison des hommes, L'Immeuble Yacoubian) lors des scènes plus délicates. Les personnages masculins étant pour leur part tous incarnés par l'acteur Majd Mastoura.

Kiarostami disait que savoir ce qui est vrai ou faux n'est pas important, on peut mentir au cinéma du moment que l'on parvient à dégager une vérité profonde. C'est ça qui compte! Pour moi l'essentiel, c'est de toucher les spectateurs en leur révélant cette vérité plus profonde.

Kaouther Ben Hania

Une fois accepté ce principe narratif aux vertus thérapeutiques, expliqué dans une introduction un peu didactique et longuette, on pénètre dans un captivant document, tortueux, et foisonnant de sujets importants et souvent assez peu traités. En son centre, le radicalisme de la jeunesse et les raisons qui le font naître parmi une population, souvent très jeune, déçue de sa condition, et somme toute facile à convaincre.

Jamais tragique, quoique très sombre, Les filles d'Olfa fait aussi référence à la condition féminine dans un pays dominé par le patriarcat, aux conflits générationnels causés par l'envie des enfants de se libérer des carcans traditionalistes, à la relation au corps, au sens de la foi, etc.

Toutefois, sans aller jusqu'à la dépeindre comme une martyre, Ben Hania semble un peu trop fascinée par sa protagoniste. Ainsi, j'aurai aimé qu'il soit mieux mis en évidence son rôle pour le moins ambigu, et peut-être pas si étranger que ça dans l'embrigadement volontaire de ses deux grandes, qu'elle dit avoir été " dévorées par le loup ". De fait, elle a toujours fait preuve envers elles d'un comportement bien souvent abject, les traitant de tous les noms, rejetant leur volonté d'émancipation, et reproduisant des schémas violents, hérités de son passé, certes, mais qui sont dans bon nombre de pays, dont le nôtre, rien d'autre que des actes de maltraitance passibles de prison.

Heureusement, malgré sa gravité et en dépit de son processus assez déroutant, Les filles d'Olfa est teinté de touches d'humour bienvenues qui viennent apaiser la douleur de cette famille brisée, qui, si elle a enfin pu se parler dans le blanc des yeux grâce au film, n'en est pas moins marquée à tout jamais. À ce titre, le cri du coeur livré d'une voix chevrotante par Eya en guise de conclusion m'a laissé un peu groggy.

Expérience inventive inusitée - je ne me souviens pas d'un film semblable, en dehors du très lui aussi dérangent The Act of Killing de Joshua Oppenheimer (2012) - Les filles d'Olfa est gorgé de moments forts qui font passer le spectateur par toutes sortes d'émotions. Pour en saisir les nuances et les subtilités il faudra certainement plusieurs visionnements.

❤❤❤❤

Sortie en salle au Québec: 19 janvier 2024


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