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Seule avec la passion

Publié le 31 août 2008 par Gregory71

Sans doute est-ce quelque chose d’autobiographique et d’intime, d’inaudible pour le lecteur extérieur parce que cryptée dans le secret de mon existence Il y a encore la nécessité, un peu adolescente, de cette inscription, de cette expulsion. Peut-être y trouvera-t-on des traces utiles pour soi, par le hasard d’une rencontre. L’amour et la passion sont des concepts historiquement surdéterminés qui ont été si fréquemment utilisés pour d’une part désigner la pensée comme philosophie et d’autre part les mouvements imprévisibles des sentiments, qu’il est presque absurde et irresponsable de les utiliser ici en essayant d’oublier tous ces fils déterminants jusqu’à notre expérience.

Et pourtant, dans les derniers jours, plus exactement dans la dernière nuit que j’ai partagé avec elle (29 août 2008), une distinction est apparue au premier abord anodine puis étonnante parce qu’elle rejouait sur la scène de ma vie privée quelque chose qui structure de part en part le discours théorique. C’est la séparation entre la passion et l’amour. On prend souvent l’un (la passion) pour l’autre (l’amour). On attend de ce dernier un bouleversement de soi, une exaltation, un trouble indécidable entre la joie et la peur, joie de la trouvaille et peur de l’abandon, degré d’intensité qui serait autant d’échelles amoureuses. On attend finalement de l’amour, l’intensif de la passion. On prend l’un pour l’autre dans un marché de dupe.

Mais le paradoxe va plus loin, car par ce tour de passe-passe ou on nomme amour la passion, on obtient bien sûr cette dernière, mais avec les attentes de la première. Quand on parle d’une histoire d’amour, on s’imagine quelque chose qui se réalise dans la durée, on pense à une relation fondée sur une certaine sérénité et compréhension, quelque chose se construit. Quand on parle d’une histoire passionnelle, on se représente plutôt quelque chose de bref, dont l’instantanéité de l’apparition est proportionnelle à la brutalité de sa disparition. Tant et si bien qu’on peut même entendre dans une histoire passionnelle, comme le veut le sens commun, quelque chose qui mène au meurtre. C’est dire qu’en échangeant les rôles de la passion et de l’amour tout se passe comme si on croyait avoir la durée pour en fin de compte se retrouver, avec beaucoup de déception, dans la brièveté.

Quand j’ai entendu quelqu’un dire que « le quotidien tue l’amour », j’ai immédiatement eu un doute, aimant la quotidienneté comme l’espace même ou se déploie le sentiment amoureux. Mais ce qu’il fallait entendre c’était plutôt « le quotidien tue la passion prise pour de l’amour », car face aux mouvements agités et perturbants des passions le quotidien nivelle ces changements d’intensités, il relativise tout, transforme le mouvement d’humeur qui serait sublime dans un autre contexte en ridicule petite agitation égocentrique. « Le quotidien tue la passion », au bout de 2 ans, au bout de 3 ans, c’est fini, les hormones ont sécrété ce qu’elles devaient sécréter, la passion s’effondre, les couples se séparent parce qu’ils ne leur restent pas d’amour. Ils n’avaient que de la passion.

Pourquoi privilégie-t-on donc la passion contre l’amour ? Pourquoi remplace-t-on l’un par l’autre ? Ceci peut s’expliquer par la fragilité apparente de l’amour, c’est un sentiment vague et infime, qui ne fait pas beaucoup de bruit, simplement une certaine relation à l’autre qui semble fondée sur la nécessité, peut-être est-ce plus encore l’humaine solidarité qui trouve dans le sentiment amoureux une place pour se développer dans sa singularité. L’amour semble même un peu indécidable comme si le mot excédait sa possible définition. On préfère à ce petit sentiment, la grandiloquence de la passion, parce qu’on veut traiter le début de l’amour comme une maladie avec des symptômes. Si on a les symptômes (battements de coeur, attachement, sentiment fusionnel, palpitations en tout genre), c’est qu’on est amoureux. Mais la difficulté c’est que le médecin est aussi le malade, il cherche finalement une emphase, c’est une affaire de style, de discours.

Certaines personnes ne ressentent pas au moment de la rencontre, dans les semaines qui suivent, ces symptômes de la passion. Ils estiment alors, n’étant pas agités, troublés, captés, absorbés totalement, qu’ils n’éprouvent finalement pas de sentiment amoureux. Et quand ces mêmes personnes vont enfin trouver l’amour, c’est-à-dire la passion, ils seront fort étonnés que ce sentiment si fort, si puissant qui submerge tout, disparaisse si aisément dans la vie amoureuse d’un couple. C’est que la puissance induit un épuisement rapide et la fragilité implique un développement plus progressif. La passion délivre une certitude ambivalente (on se sent un peu perdu). L’amour un doux attachement sans doute plus conscient, moins viscéral.

Attendre du début de l’amour, l’intensité de la passion c’est finalement convoquer la fin de l’amour parce qu’il n’aura jamais eu lieu, on l’aura pris pour autre chose. La passion quant à elle agite, elle disparaît et elle est indépendante de son objet. Elle peut donc se déplacer d’une personne à une autre. L’amour quant à lui garde sans doute la singularité de la rencontre. On oublie jamais ceux, celles qu’on a aimées parce qu’ils ne sont pas interchangeables, ils sont d’une rareté inépuisable. C’est ce sentiment si diffus et intime du réveil matinal, lorsque le rideau de la fenêtre s’agite un peu et qu’on reste là avec tous ses fantômes, toutes ces personnes pour lesquelles on a éprouvé de l’amour. L’urgence passionnelle est factice tandis que l’amoureuse, parce qu’elle est fondée sur la singularité irréductible, permet de trouver une relation nécessaire entre le sentiment et l’objet de ce sentiment. Cette relation est si intriquée qu’on ne peut même pas dire qu’on aime telle personne puis telle autre. Ce n’est pas le même amour parce que ce n’est pas la même personne. On ne devrait peut-être pas utiliser le même mot.

Sans doute, en attendant de l’amour les symptômes de la passion, se prépare-t-on de grandes et répétitives désillusions. Il y a là quelque chose de dépressif, la forme de l’amour rentre en dépression parce qu’au départ on l’a échangé avec de la passion et elle retrouve progressivement la mémoire de cette forme. Ainsi, on s’emporte, on idéalise, c’est un ravissement, le commencement est brutal, il a de la superbe, mais quelques années plus tard, tout s’éteint dans une médiocrité qu’on ne pouvait prévoir et qui est celle de la passion. On est alors étonné, blessé, mortifié parce qu’on ne comprend comment l’amour, qui devrait être du singulier et de la rareté, se transforme en quelque chose d’indifférent et de commun. On est vite remplacé. La passion a rempli son rôle, elle s’est déplacée d’un corps à un autre corps, selon la figure du vampire.

Cette distinction entre amour et passion dont les champs bien sûr ne cessent de s’entrecroiser, est fonction d’une certaine maturité affective qui nous rend plus sensible et attentif aux petits sentiments, même médiocres, qu’au roulement de tambour passionnel.


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