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La recluse de Wildfell Hall

Par Madame Charlotte

Auteur : Anne Brontë
Titre original : The Tenant of Wildfell Hall
1ère édition : 1848
Ma note :

Résumé : Qui est la mystérieuse nouvelle locataire de Wildfell Hall? On ne sait pas d’où vient cette artiste qui se fait appeler Mrs Graham, se dit veuve et vit comme une recluse avec son jeune fils. Son arrivée alimente toutes les rumeurs dans la petite communauté villageoise et éveille l’intérêt puis l’amour d’un cultivateur, Gilbert Markham. La famille de Gilbert. est apposée à cette relation et petit à petit, Gilbert lui-même se met à douter de sa secrète amie. Quel est le drame qu’elle lui cache ? Et pourquoi son voisin, Frederick Lawrence, veille-t-il si jalousement sur elle ?

Mon avis : (avec spoilers)

Aux yeux d’un lecteur du XXIème siècle, la structure du récit semble, somme toute, assez classique. Une première partie du récit est vue par les yeux d’un jeune homme qui nous décrit ses relations amicales avec une étrange dame venue de nulle part, et son attirance grandissante pour elle. Retour en arrière, nous nous trouvons en compagnie de ce même jeune homme, à la lueur d’une chandelle, le journal intime de cette dame devant les yeux. Beaucoup de mystère plane au-dessus de cette histoire, et malgré un dénouement relativement attendu, j’ai été tenue en haleine jusqu’au bout.

Du peu que j’ai lu sur Internet, les critiques à l’encontre d’Anne Brontë n’ont pas été si élogieuses que celles destinées à ses sœurs. Moins de passion, moins de haine et de ressentiment chez La recluse de Wildfell Hall. La force du roman d’Anne Brontë est ailleurs : plus ancré dans le monde, ce livre décrit avec réalisme la situation d’une femme rivée par le mariage à un mari alcoolique et débauché , sans échappatoire possible. Ou presque, car Helen Huntington décide de quitter le domicile conjugal en prenant avec elle son enfant, de se réfugier dans un manoir isolé et de vivre en vendant ses tableaux. Situation alors tout à fait illégale. Il est étonnant de se dire qu’un tel ouvrage a été écrit en 1848 : dans la société victorienne, la femme mariée n’avait aucune existence légale, considérée comme mineure et devant obéissance à son mari. Ni propriété, ni droit sur les enfants ; le couple est considéré comme une seule et même entité, et toute l’autorité revient au mari. Dans ce contexte, Anne Brontë nous livre un journal intime fictif, où une jeune fille fait son lent et douloureux apprentissage de la vie d’une femme mariée. Trompée, insultée par son mari, elle supporte encore moins de voir la mauvaise influence qu’il exerce sur son enfant. Les évènements, dépouillés de tout romantisme, apparaissent dans leur simplicité crue et n’en sont que plus poignants.

Il faut d’ailleurs remarquer que l’auteur anime devant nos yeux des personnages plutôt bien réussis d’un point de vue psychologique, notamment dans ce long épisode du journal, qui est la partie du livre à laquelle j’ai trouvé le plus de profondeur. Arthur Huntington, embarrassé de lui-même, oscille entre narcissisme outré et crises de confiance en soi, s’abandonne dans la boisson et multiplie les inconstances ; honteux de lui-même, malheureux, il cherche à exercer son pouvoir sur elle, ne le pouvant pas sur lui. Ce n’est pourtant pas qu’un méchant caractérisé, c’est un homme qui ne s’aime pas et qui ne sait pas se modérer (et qui n’est pas très religieux, mais je laisse volontairement ce côté sous silence). A côté de cela, Helen suit un moment la tentation de ne faire qu’un avec cet homme, de s’anéantir dans le mariage : “En vérité, je ne puis dire si je rougissais pour mon mari ou pour moi. Depuis que nous ne faisions qu’un, je me suis identifiée à lui au point que je subis toutes ses dégradations et ses déchéances comme si elles m’étaient propres. Je rougis pour lui, je crais pour lui, je me repens pour lui, je pleure, je prie, je sens pour lui comme pour moi-même. Et par là je dois être et je suis avilie, contaminée, à la fois à mes propres yeux et dans la réalité.”

Cependant, Helen choisira la fuite … Et le roman fera scandale. Durement censuré, il ne paraîtra longtemps que sous une forme tronquée. Au sein même du livre, cette femme seule élevant son enfant, se faisant passer pour veuve, suscitera rapidement les soupçons, la première partie du roman se clôt sur un mépris général à son égard. Une fois la réalité révélée, une voix de pasteur s’élève, déclarant “qu’elle avait mal agi en quittant son mari : elle avait ainsi violé les devoirs sacrés du mariage. Des coups et des blessures n’auraient même pas excusé sa conduite.” Une fin heureuse vient pourtant couper la parole à ceux qui ont osé juger : après la mort de son mari, qu’elle a veillé en tant que garde-malade jusqu’au dernier instant, la jeune femme trouve le bonheur auprès d’un nouveau mari dévoué et à son écoute. Mais cet happy end presque austinien ne saurait faire oublier la force de la critique sociale à l’œuvre dans ce roman …
Voilà donc une bien jolie découverte, qui m’a montré qu’Anne Brontë ne souffre pas un instant de la comparaison avec Charlotte et Emily : ses différences sont autant de richesses. Dans La recluse de Wildfell Hall, elle évoque sans concession ni surenchère des thèmes graves de son époque, décrivant chaque situation avec un réalisme minutieux, d’une style soigné, agréable et assez piquant. Le tout, enrubanné dans une jolie histoire qui, bien que moins exaltée que celles de ses deux sœurs, n’en reste pas moins joliment agencée. Encore aujourd’hui, ce roman conserve une certaine force … Force décuplée quand il est replacé dans son contexte : la société victorienne de 1848.

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