
Au fil de sa carrière, Bob Dylan n'a jamais manié la langue de bois, que ce soit dans ses chansons ou dans ses commentaires. Habitué à pointer du doigt tout ce qui l'irritait, le célèbre troubadour n'a pas hésité à critiquer certains de ses amis musiciens ou à remettre en cause les emprunts musicaux qu'il repérait ici et là. Si, dans son viseur, il a souvent pointé tous ceux qui, selon lui, tentaient d'imiter son style engagé, il n'a pas non plus épargné les Beatles, lorsqu'il a soupçonné John Lennon d'avoir repris, consciemment ou non, un riff d'une chanson obscure.
Les Beatles et Bob Dylan : une admiration mutuelle, mais parfois ambiguë
Les Beatles ont puisé leur inspiration chez de nombreux artistes. John Lennon était, en particulier, profondément marqué par l'œuvre de Dylan dès la première écoute. La sortie de chansons telles que " Blowin' in the Wind " avait montré que la pop pouvait revêtir une dimension politique ou sociale, poussant Lennon à explorer davantage le folk et la critique sociale dans ses propres titres. L'une de ses premières tentatives notoires est " You've Got to Hide Your Love Away ", dont le style et la mélancolie vocale s'inspirent directement du folk dylanien.
Dylan, quant à lui, n'a jamais caché son regard moqueur et parfois contradictoire sur la scène rock. Il a, par exemple, réagi à " Norwegian Wood " en écrivant " Fourth Time Around ", une chanson qui, selon la légende, serait presque une réplique à Lennon et McCartney. Dylan insinuait parfois qu'il était là le premier, tout en jouant des deux côtés de la bouche, ce qui rendait délicat de discerner son vrai ressenti. Mais l'échange entre les Beatles et Dylan témoignait d'une admiration mutuelle, malgré les taquineries du poète américain.
L'accusation concernant " Revolution "
Dans les années 1960, les Beatles ont évolué vers un style plus rock et contestataire. " Revolution ", face B du mythique single " Hey Jude " (1968), incarne ce virage avec une énergie brute et un message politique. Selon Dylan, l'introduction du morceau ressemble beaucoup à celle de " Do Unto Others ", un titre de Pee Wee Crayton sorti en 1954. C'est cette similitude qu'il considère comme un éventuel plagiat, supposant que Lennon avait entendu ce riff quelque part sans retenir son origine.
Bob Dylan : " Je parie que John Lennon a entendu ce disque lors d'une soirée et qu'il ne savait probablement même pas qui en était l'auteur, mais cette guitare lui est restée dans la tête. [...] Le début de ces deux enregistrements est identique. "
Cependant, Dylan oublie aussi de souligner que de nombreux riffs de rock se ressemblent, surtout dans cette période où Chuck Berry, Eddie Cochran ou Little Richard ont établi les standards du rock 'n' roll. Le rock, fondé sur des grilles d'accords communes et des motifs similaires, était une source d'emprunts constants et tacites. Si Lennon devait payer des royalties à Crayton pour avoir repris son riff, il faudrait en faire autant avec Chuck Berry ou Carl Perkins pour leur impact initial sur la musique des Beatles.
Le débat : emprunt ou coïncidence ?
Lennon, s'il était vivant au moment de ces affirmations, aurait-il admis une inspiration involontaire ? Il s'était souvent montré franc sur les influences des Beatles, assumant la paternité de ses chansons lorsqu'il sentait avoir réutilisé une idée. Pour autant, le rocker n'était pas homme à se laisser accuser d'emprunt sans riposte. Il aurait sans doute fait valoir la tradition du rock, où les licks sont transmis et réinventés.
Bob Dylan n'a jamais hésité à pousser la provocation. Sa déclaration sur " Revolution " reflète peut-être le plaisir de la controverse. Comme il le démontrait déjà en suggérant qu'il avait écrit " Fourth Time Around " avant que les Beatles ne fassent " Norwegian Wood ", il aimait brouiller les pistes. Il est donc difficile d'estimer la part de sérieux dans ses propos : simple boutade ou véritable accusation ?
La puissance de " Revolution " et la nécessité du riff
" Revolution " se distingue dans le répertoire des Beatles par son caractère direct et politiquement conscient. John Lennon voulait une entrée en matière percutante, correspondant à l'idée de se faire entendre et de pousser les gens à réfléchir à leur engagement. Un riff choc était indispensable pour installer l'ambiance contestataire dès les premières secondes.
Il n'est pas surprenant qu'un riff " classique " se retrouve dans " Revolution ". Les Beatles, nourris au rock 'n' roll originel, ont toujours repris et digéré les apports de leurs aînés. Les codes du rock sont presque universels, au point qu'emprunter un riff devient parfois un hommage inconscient plus qu'un vol avéré.
L'héritage éternel de l'influence
Que " Revolution " ait ou non emprunté un riff à Pee Wee Crayton, la question illustre le phénomène d'influences croisées qui a toujours existé dans la musique. Les Beatles se sont construits sur un terreau emprunté à d'innombrables précurseurs, tout comme Dylan lui-même s'est nourri de la tradition folk. Le rock est ainsi, par essence, un dialogue permanent entre les artistes, qu'il soit explicite ou inconscient.
Si Bob Dylan a pointé du doigt la ressemblance entre " Do Unto Others " et l'intro de " Revolution ", c'est peut-être plus par espièglerie ou par provocation que dans un but réel de diffamation. Lennon, quant à lui, était coutumier des références implicites ou de l'absorption de styles dans sa musique. L'affaire, somme toute, illustre parfaitement l'esprit du rock : un grand jeu d'allers-retours, où chacun puise dans le bagage commun pour y apporter sa touche personnelle, sans que cela n'enlève rien à la force créative intrinsèque des Beatles ou de Pee Wee Crayton.
