Magazine Culture

« Back in the USSR » : une chanson culte et révélatrice des tensions entre les Beatles

Publié le 06 janvier 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Lorsque les Beatles entreprennent l’enregistrement de The Beatles (généralement appelé The White Album) en 1968, le groupe connaît un tournant majeur de son histoire. Les séances se déroulent dans une ambiance électrique : après l’expérience psychédélique de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band et les divergences déjà perceptibles durant Magical Mystery Tour, chaque membre nourrit des ambitions créatives individuelles. George Harrison s’affirme comme compositeur à part entière, John Lennon désire explorer des territoires plus introspectifs et radicaux, Paul McCartney renforce sa maîtrise mélodique, tandis que Ringo Starr aspire à se sentir pleinement inclus dans la dynamique collective.

Dans ce contexte, l’album double qu’ils s’apprêtent à réaliser révèle des fissures profondes : plusieurs morceaux se voient conçus presque en solo, et la participation de chacun aux chansons de l’autre varie considérablement. Les tensions, tout en restant gérables, s’intensifient au point de pousser Ringo à quitter temporairement le groupe à l’été 1968.

Sommaire

  • « Back in the USSR » : Genèse d’un morceau explosif
  • Ringo Starr quitte temporairement les Beatles
    • Les raisons du départ
    • L’enregistrement de « Back in the USSR » sans Ringo
  • L’esprit et la polémique autour de « Back in the USSR »
    • Un clin d’œil humoristique et politique
    • Le succès et l’héritage de la chanson
  • Ringo et la réconciliation : la fin de la crise
    • Le retour du batteur
    • La poursuite du mythe Beatles
  • Une chanson explosive pour un groupe à la croisée des chemins

« Back in the USSR » : Genèse d’un morceau explosif

Les origines de la chanson

L’histoire de « Back in the USSR » débute début 1968, quand Paul McCartney commence à écrire une chanson inspirée par l’énergie du rock américain et l’esprit joyeusement patriotique de « Back in the USA » de Chuck Berry. Au départ, McCartney envisageait un tout autre thème, « I’m Backing the UK », dans le cadre d’une initiative patriote, mais il rebondit sur l’idée d’une ironie plus vive en la transposant à un agent soviétique rentrant chez lui après un séjour en Amérique.

Le ton sarcastique et ludique de la chanson se veut aussi un clin d’œil à la musique des Beach Boys, que McCartney admire pour leurs harmonies et leur univers sonore ensoleillé. Dans une interview ultérieure, il confie :

« C’était une petite parodie des Beach Boys, mariée à l’idée qu’un Russe puisse rentrer à la maison en chantant les louanges de “l’Ukraine” ou de la “Georgie” comme le feraient des Américains pour la Californie. »

L’enregistrement sous haute tension

« Back in the USSR » se trouve être la première plage de The White Album, un choix symbolique qui donne le ton. Durant l’enregistrement de ce morceau, les tensions sont à leur comble. Paul, fougueux et perfectionniste, prend en main la direction artistique, tandis que John et George voient d’un œil critique son approche parfois trop directrice. Ringo Starr, quant à lui, se sent délaissé et mis en cause concernant son style de batterie, réputé simple et efficace. Son malaise grandit au point de le pousser à claquer la porte du studio le 22 août 1968, en plein travail sur « Back in the USSR ».

Ringo Starr quitte temporairement les Beatles

Les raisons du départ

Les raisons de la défection passagère de Ringo se trouvent dans une ambiance orageuse et un climat d’insécurité professionnelle pour le batteur. D’une part, les disputes entre John et Paul montent en intensité, et chacun veut imposer sa vision musicale. D’autre part, Ringo ressent que son jeu est moins apprécié ou plus souvent critiqué. Il se sent « exclu », observant que ses trois partenaires semblent plus soudés entre eux qu’ils ne le sont avec lui. Il expliquera plus tard :

« Je n’avais pas l’impression de bien jouer, et je voyais que John, Paul et George étaient plus proches les uns des autres. Je me disais : “C’est clair, je suis un outsider dans ce groupe.” »

L’enregistrement de « Back in the USSR » sans Ringo

En l’absence de Ringo, l’enregistrement de « Back in the USSR » se déroule grâce à une piste de batterie composite assurée par McCartney (et possiblement Lennon/Harrison pour certaines parties). L’ironie est que ce morceau, ouvertement rock, aurait eu besoin du style de Ringo, célèbre pour son efficacité rythmique, mais l’ambiance délétère le pousse à s’éloigner. Il finit heureusement par revenir début septembre, après avoir reçu des fleurs et des mots de soutien de la part de ses trois comparses.

L’esprit et la polémique autour de « Back in the USSR »

Un clin d’œil humoristique et politique

Malgré sa connotation légère et parodique, « Back in the USSR » soulève une mini-polémique politique. Les paroles évoquant la fierté soviétique tranchent avec la bienveillance hippie que l’on associe généralement aux Beatles. Certains auditeurs de droite y voient une apologie du communisme, tandis que certaines franges plus à gauche se demandent si ce n’est pas une caricature cynique. Paul dira plus tard qu’il aimait simplement l’idée de renverser la formule « Back in the USA », sans intention de faire un manifeste politique.

Le succès et l’héritage de la chanson

À sa sortie en novembre 1968 sur The White Album, « Back in the USSR » ne paraît pas en single au Royaume-Uni ni aux États-Unis. Néanmoins, elle devient rapidement un classique instantané. Alan Smith du NME la qualifie de « fantastique morceau d’excitation hurlante ». Les fans, quant à eux, apprécient la fusion entre un groove rock’n’roll débridé et la touche satirique de McCartney.

Des décennies plus tard, « Back in the USSR » garde une popularité intacte, en dépit (ou à cause) de son ancrage dans une époque de guerre froide. Lorsque Paul McCartney la joue à Moscou, place Rouge, en 2003, la foule réagit avec enthousiasme, illustrant le pouvoir de la musique à transcender les clivages d’antan.

Ringo et la réconciliation : la fin de la crise

Le retour du batteur

Au-delà de ce brouillon artistique, la période est aussi le révélateur du fonctionnement intime des Beatles. Ringo revient au bercail début septembre 1968, accueilli par ses compères et un plateau de fleurs en forme de la batterie. Il confiera plus tard que la perspective de vraiment quitter le groupe n’était pas tenable pour lui, car, malgré les tensions, il sentait qu’il appartenait à une « unité » créative unique.

La poursuite du mythe Beatles

Avec le recul, l’épisode « Back in the USSR » incarne la dualité de l’ère White Album : d’un côté, une effervescence créative qui pousse chacun à se surpasser pour proposer des morceaux toujours plus variés ; de l’autre, des tensions internes croissantes pouvant mener à l’éclatement du groupe. The White Album reste toutefois un jalon artistique majeur, prouvant la capacité des Beatles à fusionner le rock, la pop et l’expérimentation, même dans un climat orageux.

Une chanson explosive pour un groupe à la croisée des chemins

« Back in the USSR » a non seulement permis aux Beatles de repousser leurs limites musicales, mais il a aussi souligné les fractures qui gangrenaient le groupe. Par son énergie rock, ses paroles parodiques et son contexte d’enregistrement mouvementé, le morceau est devenu un symbole des multiples contradictions de la fin des années 1960 : un groupe jouissant de la gloire mondiale, mais miné par les dissensions ; une chanson apparemment légère, mais qui suscite un débat idéologique.

En somme, si « Back in the USSR » a contribué à faire partir Ringo Starr – ne serait-ce que brièvement – elle reste aussi une preuve de l’étonnante unité qui soudera encore les Beatles jusqu’aux derniers instants de leur carrière. Car finalement, même si la tempête menaçait, ils savaient que l’essentiel demeurait la musique et la force collective qu’ils incarnaient.


Retour à La Une de Logo Paperblog