Dans l’histoire du rock, l’amitié entre George Harrison et Eric Clapton occupe une place singulière. Il faut remonter à 1964 pour en voir les premiers signes, lorsque Clapton, alors membre des Yardbirds, assure la première partie des Beatles à Londres. Cette rencontre marque le début d’un lien humain et musical qui va se renforcer au fil des années. Malgré l’éventualité évoquée en 1969 de voir Clapton remplacer temporairement Harrison au sein des Beatles, le duo n’a jamais laissé ces événements ou les tumultes personnels (dont le fait d’avoir partagé la même compagne, Pattie Boyd) détruire leur attachement mutuel.
Si Clapton est principalement connu pour son jeu de guitare blues et sa carrière florissante, avec Cream ou en solo, son amitié avec Harrison l’a amené à intervenir ponctuellement dans le parcours des Beatles. Ainsi, Clapton a contribué au légendaire solo de guitare sur « While My Guitar Gently Weeps » (extrait de l’Album blanc), offrant au morceau une profondeur inattendue. Au-delà de cette participation historique, son influence s’étend plus subtilement sur d’autres morceaux, y compris sur les composantes de Revolver.
Sommaire
- Un guitariste adulé par Harrison mais pas seulement
- Un album à la croisée des chemins : Revolver (1966)
- L’influence de Clapton sur « Taxman »
- Un morceau clé pour le style Harrison et le rôle de McCartney
- Clapton et les Beatles : un dialogue de longue haleine
- une empreinte durable sur « Taxman » et la mythologie Beatles
Un guitariste adulé par Harrison mais pas seulement
Bien qu’il soit le plus jeune des Beatles, Harrison s’est rapidement imposé comme un compositeur à part entière, notamment à partir de 1965-1966, où ses chansons se multiplient. Il admirait énormément Clapton, qu’il considérait comme l’un des meilleurs solistes de l’époque, sinon le plus grand. Pourtant, si l’influence de Clapton sur Harrison est évidente (Harrison lui-même affirmait que Clapton était son guitariste favori), elle n’a pas été ressentie que par l’auteur de « Something ». Les autres membres des Beatles, malgré leur différence de style, trouvaient dans le jeu précis et mélodique de Clapton un modèle à suivre.
Un album à la croisée des chemins : Revolver (1966)
Lorsque les Beatles préparent Revolver en 1966, ils amorcent un virage musical radical. Finie la pop joviale de leurs débuts : le groupe s’ouvre à des sonorités plus rock, voire psychédéliques, tout en restant fondamentalement attaché aux mélodies accrocheuses. Harrison, fort de l’expérience acquise et soucieux de s’affirmer comme compositeur, propose « Taxman », qui ouvre l’album. Dans le contexte de l’époque, c’est déjà un morceau audacieux : ses paroles critiquent la pression fiscale du gouvernement britannique, tandis que la trame instrumentale se veut plus directe, plus rugueuse.
Pourtant, si « Taxman » est généralement associée à Harrison (auteur-compositeur du titre), ce n’est pas lui qui exécute le solo de guitare, un fait inhabituel chez les Beatles. Cette tâche revient ici à Paul McCartney, dont le style de jeu s’avère plus percutant et expérimental que les solos habituels de George.
L’influence de Clapton sur « Taxman »
Au moment d’enregistrer « Taxman », Paul McCartney est en plein bouillonnement créatif. Il a reçu de nombreuses recommandations musicales de John Mayall (leader des Bluesbreakers) et s’est plongé dans les disques de blues et de rock, en particulier ceux d’Eric Clapton. Ce dernier, surnommé « Slowhand », vient de se faire un nom avec les Yardbirds, puis Cream, où son jeu virtuose, imbibé de blues et de fuzz, captive l’Angleterre tout entière.
Dans une interview de 1990, McCartney confesse avoir cherché à recréer le « feeling » propre à Clapton, articulé autour de la distorsion et du larsen. Conquis par l’idée d’épaissir le son de sa guitare, McCartney se procure donc une Epiphone (à l’image de celle de Clapton) et branche son ampli Vox pour obtenir un feedback et des saturations plus agressives que d’ordinaire. Le résultat est le solo incisif de « Taxman », incontournable pour comprendre le virage rock qu’opère alors le groupe.
Un morceau clé pour le style Harrison et le rôle de McCartney
S’il est paradoxal de voir George Harrison céder le solo sur une chanson qu’il a lui-même écrite, c’est néanmoins cohérent avec la dynamique fluide des Beatles, où chaque membre pouvait prendre un rôle inattendu en studio. Sur « Taxman », l’apport de McCartney, combiné à l’influence Clapton, permet au morceau de se distinguer par un punch et une rugosité rares dans le répertoire beatlesien de l’époque. Harrison, plus méticuleux et moins enclin à s’aventurer dans une telle violence sonore, reconnaît la pertinence de laisser McCartney s’emparer de la guitare lead.
En outre, le cheminement qui a mené McCartney à se frotter à l’esthétique de Clapton illustre la soif d’évolution du groupe. Les Beatles n’hésitent pas à puiser dans les références du blues pour renouveler leur palette, ce qui explique, par exemple, la dureté du riff et l’ambiance plus sombre de titres comme « Taxman ». De fait, sur Revolver, les harmonies radieuses des premiers albums laissent aussi place à des expérimentations plus osées, comme la musique indienne introduite par Harrison ou les collage sonores, tels « Tomorrow Never Knows ».
Clapton et les Beatles : un dialogue de longue haleine
Outre « Taxman », Clapton a contribué ou inspiré d’autres morceaux des Beatles de façon plus ou moins visible. L’exemple le plus célèbre reste bien entendu le solo dans « While My Guitar Gently Weeps », sur l’Album blanc, où Clapton est clairement crédité et apporte une profondeur unique. Sur ce titre, Harrison l’avait personnellement sollicité, pensant que la présence d’un guitariste extérieur inciterait les autres Beatles à prêter davantage attention à sa composition. L’histoire retiendra l’élégance et la maîtrise de Clapton, dont la sensibilité correspondait à la gravité de la chanson.
En outre, la relation quasi fraternelle entre Clapton et Harrison se reflète dans les multiples apparitions sur scène ou projets musicaux communs, ainsi que dans la transition douloureuse autour de leur muse partagée, Pattie Boyd. Malgré ces péripéties personnelles, leur camaraderie musicale est restée profonde, et l’on peut y lire une forme de respect réciproque : Clapton admirait l’écriture de Harrison, et Harrison considérait Clapton comme un guitariste prodigieux.
une empreinte durable sur « Taxman » et la mythologie Beatles
Aujourd’hui, « Taxman » est largement reconnu comme un tournant dans la discographie des Beatles : sa critique politique est plus frontale, et son exécution musicale annonce le climat plus âpre de la seconde moitié de leur parcours. Si l’on mentionne le nom de Clapton en lien avec ce titre, c’est que McCartney, pour ce solo exceptionnel, a véritablement cherché à émuler l’esprit flamboyant du guitar hero, captant l’essence de son jeu saturé et énergique. Le fait qu’Harrison ait laissé cet honneur à McCartney témoigne, par ailleurs, de la grande souplesse interne des Beatles, où la collaboration l’emportait souvent sur les egos individuels.
De manière plus générale, l’histoire de « Taxman » et le rôle qu’a joué Clapton dans l’approche de McCartney illustrent l’imbrication complexe entre les Beatles et leur entourage musical. Même si Eric Clapton n’a pas officiellement joué sur le morceau, son influence s’y fait ressentir de manière décisive, tant dans le style que dans la sonorité. Il est la preuve que les échanges entre amis musiciens, à Londres ou ailleurs, peuvent forger des directions artistiques inédites, et que le rock’n’roll, en se nourrissant du blues, a élargi la palette des Beatles à un moment critique de leur carrière.
Au final, « Taxman » est une passerelle entre deux géants du rock : les Beatles, figure populaire par excellence, et Clapton, archétype du guitariste blues rock virtuose. Cette rencontre indirecte a enrichi l’un des morceaux les plus affirmés de Revolver et contribué à tracer la route vers la mutation créative qui culminera dans les albums suivants du groupe. Pour l’auditeur, c’est un rappel que les plus grands moments du rock se construisent parfois dans les coulisses, grâce aux influences que des musiciens admiratifs exercent sur leurs amis, l’air de rien.
