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John Lennon et Mick Jagger : Quand les Beatles affrontaient les Rolling Stones

Publié le 06 janvier 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Au milieu des années 1960, les Beatles et les Rolling Stones incarnent deux facettes d’une révolution musicale planétaire. Les Beatles, sortis des clubs de Liverpool, se distinguent par leur pop ingénieuse et leur style propre. Les Stones, plus turbulents, adoptent très tôt une image de mauvais garçons portés par les riffs blues de Keith Richards et le charisme scénique de Mick Jagger. Si aux premiers temps, Beatles et Stones évoluent dans la même sphère et s’échangent même quelques chansons, leurs trajectoires artistiques et l’écho médiatique qui en résulte finissent par les placer dans un rapport complexe, à la fois admiratif et concurrentiel.

Au cours de la Beatlemania, John Lennon se retrouve parmi les plus influents porte-parole de la musique pop. Il n’hésite pas, cependant, à critiquer lui-même les Beatles ou la dynamique interne du groupe, surtout après la dissolution. Dès lors, un paradoxe se crée : Lennon peut se montrer très dur envers son propre groupe, mais ne tolère pas aisément qu’un tiers s’attaque à ses anciens camarades. C’est dans cette logique que l’animosité latente vis-à-vis des Stones, ou du moins envers Mick Jagger, fait surface : Lennon juge inapproprié que les Stones osent critiquer ou même comparer leurs carrières respectives, alors qu’aux yeux de Lennon, la primauté des Beatles ne fait aucun doute.

Sommaire

Le conflit entre Lennon et Jagger

Dans une interview accordée à Rolling Stone, John Lennon s’exprime de manière tranchante à propos de Mick Jagger et des Stones. Son discours, rapporté au journaliste et cofondateur du magazine, Jann Wenner, ne témoigne d’aucune hésitation : « Je pense que Mick est une blague », lâche-t-il sans détour. Derrière ce commentaire lapidaire, on perçoit l’irritation que Lennon a accumulée contre le leader des Stones. Il semble considérer l’attitude provocatrice de Jagger comme déconnectée de la réelle profondeur qu’exige l’art musical.

Le conflit n’est pas tant d’ordre musical qu’affectif. Lennon souligne qu’il estime avoir été souvent la cible de piques lancées par Jagger, voire par d’autres Stones, et qu’il ne supporte pas qu’on vienne taquiner ou ridiculiser les Beatles de l’extérieur. Lennon réaffirme aussi le sentiment qu’il n’a jamais été réellement proche de Jagger : « Je ne le vois jamais », mentionne-t-il, attestant ainsi la distance qui s’est établie entre eux.

Des accusations d’imitation : Beatles vs. Stones

Le motif le plus frappant de la colère de Lennon réside dans les accusations d’imitation. Il avance qu’à chaque fois que les Beatles innovent — sur la production, la forme des morceaux ou l’usage d’effets — les Rolling Stones « copient » un ou deux mois plus tard. Aussi considère-t-il Their Satanic Majesties Request comme un pâle écho de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, sorti peu avant.

Pour l’ex-Beatle, cette rivalité n’a rien d’amical : il voit en elle une récupération mercantile de ses propres trouvailles. Selon lui, « We Love You » serait un simple calque de la philosophie de « All You Need Is Love ». Bien qu’on puisse estimer que la comparaison relève davantage de l’idéologie « amour universel » que d’une copie formelle, Lennon, dans son discours passionné, ne fait pas dans la demi-mesure. Il juge que les Stones, et Mick Jagger en particulier, se présentent faussement comme des révolutionnaires, alors que selon lui, les Beatles furent de véritables pionniers.

L’exemple de « We Love You » : un malentendu entre doubles

Parmi les morceaux cités par Lennon pour appuyer ses griefs figure « We Love You », sorti en 1967 par les Stones. Il lui reproche surtout de s’inspirer d’« All You Need Is Love ». La critique, plutôt virulente, semble ignorer que Lennon et McCartney eux-mêmes sont passés en studio ce jour-là pour prêter leur voix sur « We Love You ». C’est dire la complexité de la relation entre les deux groupes. Il apparaît que Lennon associe toute chanson prônant l’amour universel à un plagiat direct de l’optique pacifiste des Beatles, alors même qu’il a participé activement à l’enregistrement, comme en témoigne l’anecdote selon laquelle lui, McCartney et Mick Jagger unissent leurs voix dans le studio.

Une frustration au goût de nostalgie

En fin de compte, derrière les reproches acerbes de Lennon, on devine une frustration bien plus large. Il voit dans les Stones, encore en pleine gloire au début des années 1970, un symbole de « l’avenir du rock and roll » auquel il a brutalement tourné le dos. La dissolution des Beatles en 1970 a laissé un vide que les Stones comblent aux yeux de nombreux fans. Lennon, déjà enclin à un sens critique aiguisé, ne supporte pas l’idée qu’on puisse célébrer les Rolling Stones comme « plus révolutionnaires » que les Beatles.

On peut aussi penser que Lennon agit par jalousie ou par simple réflexe protecteur. Il a précédemment évoqué l’influence réciproque entre les Beatles et les Stones, ou le fait qu’ils aient pu se prêter des titres à l’occasion. Mais désormais, il rejette violemment l’idée que les Stones puissent prendre une place qu’il considère comme la leur, ou miner l’héritage des Beatles. Dans l’interview, il réaffirme : « Si les Stones sont révolutionnaires, alors nous le sommes tout autant, sinon plus ». Un ton qui témoigne de sa volonté de défendre bec et ongles le rôle pionnier de son groupe.

Un écho d’une rivalité historique

Si le public a souvent amplifié la rivalité Beatles/Stones, il est indéniable que certaines déclarations de Mick Jagger ou d’autres musiciens aient pu froisser Lennon. Alors que ce dernier se permettait de critiquer les Beatles à travers ses albums solos ou certains propos en interviews, il ne concevait pas que la critique vienne de l’extérieur. Il y a là un reliquat de l’esprit d’appartenance au groupe : même séparés, les quatre Beatles demeurent pour Lennon une famille, et il n’autorise pas un adversaire, si talentueux soit-il, à les dénigrer.

De leur côté, les Rolling Stones, longtemps associés à l’image d’une alternative plus rebelle aux Beatles, n’ont pas toujours cherché à calmer les tensions. Néanmoins, il faut souligner qu’au-delà de la compétition médiatique, Jagger et Lennon se sont fréquentés, mais le fil de leur amitié n’a pas perduré, surtout après la fin des Beatles. Comme Lennon l’affirme, il ne voit plus guère Jagger. L’époque où les deux groupes incarnaient la scène swing londonienne semble alors bien révolue.

Conclusion : une dualité entre respect et animosité

Entre John Lennon et Mick Jagger, la ligne de fracture traverse admiration et irritation. Lennon, respectueux des Stones dans l’absolu, n’a pas hésité à qualifier Jagger de « blague » lorsqu’il s’est senti offensé par les propos du chanteur, ou encore lorsqu’il a cru que les Stones empruntaient trop à l’innovation des Beatles. Ce comportement impulsif et possessif illustre parfaitement la complexité de Lennon : incisif, prêt à déclencher des conflits verbaux, mais étrangement protecteur envers l’héritage de son groupe.

Ainsi, cette rivalité s’inscrit dans l’histoire même du rock. S’ils ont tous deux laissé leur empreinte sur la musique populaire, Beatles et Rolling Stones ont cultivé une rivalité qui n’était pas toujours purement amicale. Loin de contredire leur héritage, ces heurts démontrent à quel point l’effervescence créative des années 1960-1970 était intense, chaque groupe cherchant à aller plus loin que l’autre pour imprimer sa marque.

Il en ressort que, malgré le temps et les changements, la figure de John Lennon demeure, à la fois solidaire d’une grandeur collective — celle des Beatles — et férocement attachée à son prestige, n’hésitant pas à s’attaquer à ceux qu’il considère comme prétendant prendre leur place. Les Stones, quant à eux, ont poursuivi leur destinée, entretenant cette ambiguïté : tantôt inspirés, tantôt rivaux, toujours entourés du halo mythique qui continue de façonner le rock.


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