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« Revolution 9 » : la pièce la plus controversée de l’Album blanc des Beatles

Publié le 06 janvier 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Lorsque les Beatles publient leur album éponyme en 1968, communément appelé l’Album blanc, ils ont déjà entrepris d’étonnantes métamorphoses musicales depuis leurs débuts. Du rock jovial de « I Want to Hold Your Hand » jusqu’aux explorations psychédéliques de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, le groupe s’est réinventé à plusieurs reprises en l’espace de seulement quelques années. Mais c’est l’Album blanc qui symbolise sans doute le mieux l’aboutissement de cette insatiable quête de diversité : un double album long, éclectique et parfois déroutant, qui s’étend sur un large éventail de styles, reflétant en partie les tensions grandissantes entre les membres du groupe.

Si une grande partie de l’Album blanc a été saluée comme un triomphe, il a aussi été reproché au disque d’être long, trop divers, voire inégal. Les sessions mouvementées, où les Beatles enregistraient parfois chacun de leur côté, ont favorisé des divergences créatives et personnelles qui se traduisent dans le contenu. On y trouve donc des chansons légères, des ballades tendres, des pièces de rock musclé et une incursion expérimentale particulièrement radicale : « Revolution 9 ».

Sommaire

« Revolution 9 » : Un choc sonore et conceptuel

La piste « Revolution 9 », imaginée par John Lennon en prolongement de « Revolution », dépasse tout ce que les Beatles avaient pu composer jusque-là. Se nourrissant des techniques de la musique concrète et des expérimentations avant-gardistes, cette pièce de plus de huit minutes fait un usage intensif de boucles de bande, de panoramiques stéréo et d’extraits audio hétéroclites. Elle confronte brutalement l’auditeur à un collage sonore en perpétuel mouvement, dépourvu de structure mélodique traditionnelle.

Dès sa sortie, « Revolution 9 » a créé la controverse. Certains fans ont été complètement déroutés, la jugeant « inécoutable » ou éloignée des harmonies pop qui avaient rendu les Beatles si célèbres. D’autres y ont vu l’illustration la plus audacieuse du groupe, en accord avec l’esprit d’expérimentation de la fin des années 1960 et la volonté de Lennon de repousser les limites artistiques.

George Harrison face à « Revolution 9 » : entre respect et scepticisme

Parmi les quatre Beatles, George Harrison a joué un rôle actif dans l’Album blanc, apportant notamment des morceaux comme « While My Guitar Gently Weeps » ou « Long, Long, Long ». Néanmoins, son sentiment à l’égard de « Revolution 9 » demeure ambivalent. Pour Harrison, cette piste reflète la démarche expérimentale de Lennon, qu’il admire pour son courage de rompre avec la chanson pop conventionnelle. Il reconnaît aussi sa place dans la mosaïque musicale du double album, déclarant qu’elle « fonctionnait très bien dans le contexte de toutes ces chansons différentes ».

Cependant, le guitariste reste prudent, considérant « Revolution 9 » comme une curiosité plus qu’une avancée véritablement nécessaire. Il admet ne pas l’avoir écoutée souvent après sa sortie, la trouvant « lourde à écouter » et peu compatible avec la sensibilité musicale qui l’anime lui-même. Il souligne aussi que la chanson ne ressemble pas vraiment à ce que faisaient typiquement les Beatles, renvoyant l’idée qu’il s’agit plutôt d’un projet propre à l’esprit d’avant-garde de Lennon. Malgré cela, Harrison défend tout de même l’existence de ce collage sonore, rappelant que l’Album blanc est un ensemble foisonnant où peuvent coexister des extrêmes : des chansons douces, des ballades nostalgiques et une expérimentation sonore débridée.

Un disque protéiforme et la liberté d’écoute

Si Harrison ne se reconnaissait pas entièrement dans « Revolution 9 », il indiquait son affection particulière pour la première face de l’Album blanc, notamment « Glass Onion », où le groupe joue de ses propres mythologies. De manière générale, Harrison aimait rappeler que l’Album blanc, par sa longueur et sa richesse, laissait la possibilité de « piocher » dedans selon les préférences de chacun. C’est ce qui fait en partie sa force : on peut l’écouter dans sa totalité pour vivre une expérience intense, ou se concentrer sur quelques faces ou morceaux clés pour en saisir l’essence.

Quant à ses souvenirs de travail sur l’album, Harrison admet dans différentes interviews que la fatigue et les conflits internes ont rendu la production parfois pénible. Les longues heures passées en studio ont pu émousser son engouement, rendant le résultat moins plaisant à ses oreilles. Le retrait partiel de Paul McCartney dans certains morceaux et l’absentéisme de Ringo Starr à un moment ont également accentué les tensions. Néanmoins, au vu de l’accueil critique et de l’impact culturel de l’Album blanc, ce mélange de génie et de discorde s’est mué en une œuvre considérée comme un jalon incontournable dans l’histoire du rock.

le paradoxe d’une œuvre déroutante

Au travers du regard de George Harrison, « Revolution 9 » incarne le paradoxe même de l’Album blanc : une ambition démesurée et une audace incomparable, au risque de perdre une partie de l’auditoire. Cette piste expérimentale, bien qu’étrange, sert aussi d’illustration à l’ouverture d’esprit des Beatles, prêts à braver l’incompréhension pour explorer de nouvelles contrées musicales.

Si Harrison estime ne pas avoir l’envie de l’écouter souvent, il n’en renie pas l’existence ni l’importance. D’ailleurs, le simple fait que la chanson puisse provoquer un tel débat en dit long sur la liberté créative qu’avaient alors les Beatles et sur l’étendue de leur palette. À l’instar de bien d’autres morceaux de l’Album blanc, « Revolution 9 » est une étape cruciale dans l’histoire du groupe : un instant de plongée dans l’avant-garde, là où certains auditeurs découvrent un collage visionnaire tandis que d’autres jugent la tentative vaine ou trop alambiquée. Dans tous les cas, elle apporte une couleur unique à un double album déjà protéiforme, confirmant que, même dans ses projets les plus radicaux, le groupe au complet — ou presque — savait jouer avec les frontières de la pop pour repousser toujours plus loin la notion de chanson.


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