À la fin des années 1960, le monde du rock traverse une période cruciale. Les Beatles, incontestables rois de la pop depuis près d’une décennie, arrivent au crépuscule de leur histoire, laissant présager un vide dans le paysage musical. Au même moment, Led Zeppelin émerge et s’impose rapidement comme le nouveau groupe phare, alliant puissance, innovation et une technicité hors pair, grâce notamment à l’héritage des carrières respectives de Jimmy Page, Robert Plant, John Paul Jones et John Bonham. Si le groupe britannique conquiert les scènes du monde entier en un temps record, il reste cependant attentif aux avis de ses aînés, dont le légendaire George Harrison. C’est ce dernier, impressionné par le quatuor, qui leur suggère d’inclure davantage de ballades à leur répertoire pour élargir encore l’éventail émotionnel de leurs concerts. Un simple conseil qui aboutit à la genèse d’un des morceaux les plus aimés de Led Zeppelin : « The Rain Song ».
Sommaire
- Le contexte : Led Zeppelin, successeurs annoncés des Beatles
- L’ascension fulgurante de Led Zeppelin
- Un groupe complet dès sa naissance
- La rencontre : George Harrison découvre Led Zeppelin
- L’entremise de Glyn Johns
- Les premiers échos et l’enthousiasme de Harrison
- L’avis de George Harrison et son conseil à Led Zeppelin
- L’émerveillement de George Harrison devant la prestation
- La suggestion de Harrison : « Vous ne faites pas de ballades »
- L’inspiration qui mène à « The Rain Song »
- Comment une remarque donne naissance à un chef-d’œuvre
- Une référence subtile à « Something »
- L’importance de l’ouverture musicale pour Led Zeppelin
- L’héritage Beatles dans la démarche créative de Led Zeppelin
- Une preuve de respect mutuel
- Un conseil qui transcende le temps
- L’accueil de « The Rain Song » et sa postérité
- L’évolution de Led Zeppelin
- un pont entre deux époques du rock
Le contexte : Led Zeppelin, successeurs annoncés des Beatles
L’ascension fulgurante de Led Zeppelin
Lorsque Led Zeppelin se forme en 1968, la réputation de Jimmy Page est déjà bien établie : il a gagné ses galons de musicien de studio chevronné (les fameuses “sessions”) et a été membre des Yardbirds. L’industrie musicale anticipe donc l’explosion du nouveau groupe, ne serait-ce que par la présence de Page. Après une courte période de rodage, Atlantic Records leur offre un contrat exceptionnel, leur garantissant un contrôle artistique rarissime à l’époque.
En deux ans à peine, Led Zeppelin enregistre trois albums. Led Zeppelin (1969), Led Zeppelin II (1969) et Led Zeppelin III (1970) rencontrent un succès colossal. Aux yeux du public, le groupe s’érige comme le nouveau « plus grand groupe du monde », statut auquel aspiraient auparavant les Beatles. S’il est vrai que, techniquement, les Fab Four existent encore lors de la création de Led Zeppelin, ils ont déjà cessé de tourner depuis des années ; le souffle live que représente Led Zeppelin apparaît alors comme un antidote à l’essoufflement de la scène rock.
Un groupe complet dès sa naissance
Contrairement à la plupart des formations qui galèrent dans des clubs, Led Zeppelin regroupe quatre musiciens déjà aguerris : Jimmy Page (guitare), Robert Plant (chant), John Paul Jones (basse, claviers) et John Bonham (batterie). Chacun a cumulé de l’expérience dans divers projets, permettant au groupe de se produire dans de grandes salles et d’affirmer un son monumental dès ses débuts. Pendant que les Beatles finalisent Let It Be, un nouveau phénomène musical est en marche : un vent nouveau souffle sur le rock, incarné par Led Zeppelin, au grand enthousiasme des fans en quête de modernité après la fin de l’âge d’or des Fab Four.
La rencontre : George Harrison découvre Led Zeppelin
L’entremise de Glyn Johns
C’est par le biais de Glyn Johns, ingénieur du son de renom ayant travaillé avec de grands noms du rock (dont les Beatles et les Rolling Stones), que George Harrison entend parler de Led Zeppelin. Il est intrigué en apprenant que ce nouveau groupe est formé, en partie, de figures dont il connaît déjà la réputation : Jimmy Page, ex-guitariste des Yardbirds, et John Paul Jones, bassiste et arrangeur estimé. Johns décrit également la puissance de John Bonham à la batterie, vantant son jeu hors norme.
Harrison, déjà réputé pour son oreille avertie et sa curiosité musicale, réagit avec excitation face aux éloges de Johns. Lorsqu’il entend que Bonham est « incroyable » et qu’il pourrait même avoir participé à une séance de Paul McCartney, l’ex-Beatle se montre d’autant plus déterminé à juger par lui-même l’étendue du potentiel de Led Zeppelin.
Les premiers échos et l’enthousiasme de Harrison
À cette période, nous sommes vers la fin des années 1960. Les Beatles se désagrègent lentement : Abbey Road (1969) est sorti, Let It Be (1970) est en préparation, et les tensions internes menacent le groupe. George Harrison ne cherche donc pas à nier l’émergence de nouveaux talents : au contraire, il se passionne pour les sons frais et vigoureux de la scène rock en pleine mutation.
Dans ce contexte, son désir d’assister à un concert de Led Zeppelin est fort. Il veut découvrir si ce groupe, qu’on qualifie déjà de « futur du rock », tient réellement ses promesses sur scène. À ses yeux, peu de groupes peuvent égaler la qualité de performance live d’un ensemble expérimenté, et Led Zeppelin semble être à la hauteur.
L’avis de George Harrison et son conseil à Led Zeppelin
L’émerveillement de George Harrison devant la prestation
Au terme de son investigation, Harrison, ancien membre du plus grand groupe de l’histoire, confirme être impressionné par la puissance et la technique de Led Zeppelin. Il admire l’énergie brute délivrée par chaque musicien, la virtuosité de Page, la voix gutturale de Plant, et la rythmique monstrueuse assurée par Bonham et Jones. Led Zeppelin réussit un tour de force : proposer un style rock-blues rageur, soutenu par une solide architecture sonore, tout en étant relativement nouveau dans le paysage musical.
Loin de toute rivalité, Harrison voit en eux des successeurs potentiels, non pas pour faire du Beatles 2.0, mais pour perpétuer l’exigence d’excellence musicale à grande échelle. Cependant, malgré son enthousiasme, George a une remarque constructive à formuler à l’égard de leurs compositions, plus particulièrement à John Bonham, le « Bonzo » à la batterie.
La suggestion de Harrison : « Vous ne faites pas de ballades »
D’après Jimmy Page, Harrison aborde Bonham après un concert pour évoquer un point précis : Led Zeppelin, si brillant sur le registre hard rock, manque de ballades dans son répertoire. La phrase prêtée à Harrison, telle que l’a rapportée Page, est claire :
« Le problème avec vous, c’est que vous ne faites jamais de ballades. »
À première vue, cela pourrait sembler être une critique, voire un reproche. Mais compte tenu de l’admiration de Harrison pour le groupe, il s’agit plutôt d’un conseil venant d’un artiste qui a passé dix ans aux sommets des charts et des scènes, comprenant l’importance de varier l’ambiance des concerts et des albums. Lui-même, au sein des Beatles, a composé des ballades intemporelles (« Something » étant la plus célèbre), prouvant l’efficacité de tempos plus lents pour révéler une autre facette du talent d’un groupe.
L’inspiration qui mène à « The Rain Song »
Comment une remarque donne naissance à un chef-d’œuvre
Loin de s’offusquer de la remarque de Harrison, Led Zeppelin la prend au sérieux. Jimmy Page, réputé pour sa créativité et sa détermination, voit dans cette critique un défi stimulant. Selon ses propos au biographe Brad Tolinski, Page se dit :
« Je vais [à Harrison] lui donner une ballade, »
Résultat : il compose ce qui deviendra « The Rain Song », morceau figurant sur Houses of the Holy (1973). Cette longue suite introspective, débutant par des accords délicats et s’élevant progressivement vers un final lyrique, comble exactement la lacune pointée par Harrison : introduire des mélodies plus douces, capables de calmer l’orage rock habituel du groupe et d’enrichir leur répertoire.
Une référence subtile à « Something »
Dans la foulée, Page avoue même glisser une allusion à la chanson « Something » de George Harrison. Les deux premiers accords de « The Rain Song » citent subtilement le thème initial de ce titre, présent sur Abbey Road (1969). C’est une façon de saluer la contribution du Beatle, non seulement comme source d’inspiration, mais aussi comme compositeur capable de créer des ballades inoubliables. Ce clin d’œil sonore unit ainsi deux époques : l’ère Beatles et la nouvelle ère Led Zeppelin, soulignant le pont artistique entre ces géants de la scène britannique.
L’importance de l’ouverture musicale pour Led Zeppelin
L’héritage Beatles dans la démarche créative de Led Zeppelin
Si Led Zeppelin s’est construit sur une esthétique radicalement différente de celle des Beatles, il n’en demeure pas moins que le groupe s’inscrit dans le sillage de l’exigence artistique et de l’expérimentation introduites par leurs aînés. En s’ouvrant aux suggestions de Harrison, le quatuor prouve qu’il n’est pas figé dans son son heavy-blues-rock. Cette faculté d’adaptation contribue à leur longévité et leur aura, car dès lors, leur discographie intègre des pièces plus atmosphériques (outre « The Rain Song », on peut penser à « No Quarter » ou à « Ten Years Gone »).
Une preuve de respect mutuel
La rencontre et les échanges entre Harrison et Led Zeppelin témoignent d’un respect mutuel entre deux grandes entités du rock britannique, chacune ayant sa propre identité. Si George Harrison apporte son point de vue sur l’importance de composer des ballades, c’est parce qu’il discerne la marge de progression d’un groupe déjà monstrueusement doué, et Led Zeppelin ne prend pas ce retour comme une contrainte, mais comme un aiguillon créatif. Cela démontre aussi la courtoisie artistique qui a pu exister entre ces grands musiciens, loin des rivalités souvent exagérées par la presse.
Un conseil qui transcende le temps
L’accueil de « The Rain Song » et sa postérité
Publiée en 1973, « The Rain Song » est rapidement devenue l’une des pièces phares de Houses of the Holy. Son caractère méditatif, ses variations d’intensité et la douceur qui s’en dégage en font un classique, prisé autant par les fans aguerris que par des mélomanes plus curieux. Les critiques saluent la capacité de Led Zeppelin à s’aventurer sur des terrains moins prévisibles. Au fil des ans, le morceau s’impose comme un moment fort en concert, particulièrement apprécié pour sa montée en puissance et son élégance mélodique, rare dans le heavy rock de l’époque.
L’évolution de Led Zeppelin
Suite à ce nouvel élan, Led Zeppelin s’autorise davantage de nuances. S’ils restent maîtres du blues et du hard rock (comme sur « Black Dog » ou « Whole Lotta Love »), on constate un soin accru pour les orchestrations et l’équilibre des albums (cf. Physical Graffiti en 1975). La démarche chère à Harrison — alterner morceaux musclés et plages plus douces — devient un élément de la riche palette du groupe. Loin d’abandonner leur marque de fabrique, Page et Plant affinent leur songwriting, tandis que Bonham et Jones montrent plus de finesse, quand il le faut, tout en sachant déclencher un ouragan sonore lorsqu’ils le jugent nécessaire.
un pont entre deux époques du rock
George Harrison, fort de dix ans passés au sommet avec les Beatles, avait la légitimité pour adresser une remarque constructive à un groupe monté en flèche comme Led Zeppelin. Les Fab Four ayant ouvert la voie à la créativité pop-rock, leur héritage continue de se transmettre aux nouvelles figures de la scène musicale. La remarque amicale de Harrison — le manque de ballades chez Led Zeppelin — n’était pas un reproche malveillant, mais un constat motivé par sa propre expérience de la scène et de la composition.
En y répondant avec « The Rain Song », Led Zeppelin concrétise une fusion inattendue : le grand hard rock qui fait leur renommée et la suggestion d’introduire des instants de douceur. Le résultat est grandiose et renforce leur statut de légende vivante. Ainsi, dans cet échange entre Harrison et la formation de Jimmy Page, on perçoit un beau symbole de transmission : même si la page Beatles se tourne, leur influence se poursuit en éclairant la trajectoire de ceux qui ambitionnent de porter le rock à de nouveaux sommets. Une preuve supplémentaire que l’esprit Beatles, représenté ici par l’oreille mélodique et la sensibilité artistique de George Harrison, demeure une source d’inspiration inaltérable pour l’ensemble du spectre musical.
