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Les graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof

Par Mespetitesvues
graines figuier sauvage Mohammad Rasoulof

L'histoire : À Téhéran, Iman vient d'être promu enquêteur au tribunal révolutionnaire, une étape cruciale dans sa carrière qui le rapproche du prestigieux poste de juge d'instruction. Cependant, cette promotion le plonge rapidement dans des défis complexes. Alors que des manifestations populaires éclatent à la suite de la mort tragique d'une jeune femme, il doit composer avec les décisions arbitraires de ses supérieurs, renforçant la pression sur ses épaules. Le véritable drame survient lorsque son arme de service disparaît mystérieusement de sa table de chevet, chez lui. Cet incident bouleverse l'équilibre familial. Iman, rongé par la méfiance, commence à suspecter sa femme, mais surtout ses deux filles, qui rejettent ses idéaux et ses valeurs. Le fossé qui les sépare ne cesse de s'élargir, exacerbant les tensions au cœur d'un foyer déjà fragilisé par la répression environnante.

Sortie en salle au Québec : 17 janvier 2024 (Entract Films)

Présenté en première mondiale lors de la 77ᵉ édition du Festival de Cannes, où il a remporté trois distinctions, dont le prestigieux Prix spécial du jury, Les Graines du figuier sauvage s'impose comme l'une des œuvres cinématographiques majeures de 2024. Mohammad Rasoulof, réalisateur déjà salué pour ses critiques incisives du régime islamique ( Le Diable n'existe pas, 2020 ; Un homme intègre, 2017 ; Les Manuscrits ne brûlent pas, 2013), signe ici une nouvelle pièce maîtresse. Condamné à huit ans de prison en raison de ses précédents films, il a fui l'Iran avec l'aide d'un réseau clandestin pour se réfugier en Allemagne, où il poursuit son combat.

Le tournage, mené clandestinement en plein cœur de Téhéran, confère au film une aura unique transcendant l'œuvre cinématographique pour en faire un acte de résistance, un outil d'éducation pour appréhender les enjeux sociopolitiques iraniens actuels et un cri de révolte face à une théocratie oppressante. Cette démarche courageuse n'est pas sans conséquences : trois actrices principales (les deux filles du protagoniste et leur amie) ont dû fuir précipitamment leur pays après le tournage, abandonnant familles et attaches. Ce contexte politique et humain confère au film une valeur inestimable, en le plaçant au carrefour de l'art et de l'activisme.

La force principale de Les Graines du figuier sauvage réside dans sa capacité à exposer sans détour les travers d'un système dictatorial qui, sous prétexte de loi divine, étouffe toute liberté de pensée et d'action. Durant ses deux premières heures, le film offre une critique cinglante et sans concessions des violations des droits humains : arrestations arbitraires, condamnations à mort injustifiées, pression exercée sur le système judiciaire pour accélérer les verdicts. Rasoulof dévoile, avec une précision implacable, les ramifications de la gangrène qui corrompt tous les échelons du pouvoir, tout en illustrant les ravages causés par cette répression, particulièrement envers les femmes et la jeunesse.

Le parallèle entre l'effritement d'une cellule familiale patriarcale et la montée du mouvement " Femme, vie, liberté " en 2022-2023 constitue une métaphore puissante, subtilement intégrée dans la structure du récit. Cette hybridité de ton et de formes donne naissance à un huis clos familial captivant, à la fois naturaliste et profondément poignant, parvenant à capturer avec une authenticité saisissante l'impact des dynamiques politiques sur l'intimité des individus.

Cependant, lorsque Rasoulof s'éloigne de cet environnement confiné pour s'aventurer dans un désert isolé, le film perd quelque peu de son intensité. En s'orientant vers un registre plus conventionnel du cinéma de genre - avec courses-poursuites, chasse à l'homme (ou plutôt à la femme), et un suspense anxiogène typique du revenge movie -, il introduit un niveau de lecture superflu qui dilue en partie la force de son propos initial.

Malgré cette inflexion, l'amalgame entre narration fictive et séquences réelles capturées au téléphone portable fonctionne à merveille, offrant un réalisme troublant qui amplifie l'impact émotionnel du film. Si la dernière partie s'aventure dans des dédales moins convaincants, les deux premières heures, magistrales, suffisent à faire de Les Graines du figuier sauvage une œuvre incontournable, un témoignage bouleversant et un vibrant appel à la résistance.

Image d'en-tête : Soheila Golestani, la mère (d.) et Mahsa Rostami, la fille ainée (g.) dans Les graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof.


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