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[ZOOM SUR UNE CHANSON DES BEATLES] Eight Days A Week : la chanson (presque) de trop que les Beatles ont fait briller malgré eux

Publié le 02 février 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

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Un contexte d’intense créativité… et de pression

À la fin de l’été 1964, les Beatles sont au sommet de leur popularité. Ils viennent de conquérir l’Amérique, drainant des foules considérables lors de leurs tournées, et leurs disques s’arrachent des deux côtés de l’Atlantique. Dans ce tourbillon, John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr ne chôment pas : ils enchaînent concerts, apparitions à la télévision et en studio, sans compter les obligations liées à leurs films. Car, depuis A Hard Day’s Night, sorti en juillet 1964, la machine cinématographique des Beatles est lancée : un deuxième long métrage doit se mettre en route au plus vite.

C’est dans ce contexte que naît l’idée d’une nouvelle chanson, « Eight Days A Week », censée incarner, dans un premier temps, le thème principal du prochain film. John Lennon et Paul McCartney, toujours en quête de formules accrocheuses, cherchent un titre fort et, surtout, un air susceptible de séduire d’emblée le grand public. Leur producteur, George Martin, est lui aussi attentif à la nécessité d’alimenter constamment les charts et de maintenir l’élan phénoménal de Beatlemania qui ne cesse de croître. De fait, les Beatles sont alors lancés dans un véritable sprint créatif : Beatles For Sale doit paraître en décembre 1964, et la perspective d’un second film — qui s’appellera finalement Help! — les pousse à composer sans relâche.

Une phrase-choc, venue d’un chauffeur ou de Ringo

D’après la légende entretenue par Paul McCartney, l’expression « Eight days a week » lui aurait été soufflée par un chauffeur lors d’un trajet vers la maison de John Lennon, à Weybridge. L’homme, interrogé sur ses journées de travail, lui aurait répondu qu’il travaillait « huit jours par semaine ». Touché par cette image inattendue, Paul s’en serait emparé pour la transformer en titre de chanson. Il se souvient avoir rejoint Lennon aussitôt, enthousiaste à l’idée de développer une nouvelle mélodie autour de ce curieux mantra.

Toutefois, une autre version circule aussi, avancée par McCartney à un moment différent et relayée par Linda McCartney : la phrase aurait jailli de la bouche de Ringo Starr. Le batteur était effectivement coutumier des formules saisissantes — le titre « A Hard Day’s Night », par exemple, lui est généralement attribué. Qu’il s’agisse du chauffeur surmené ou du pétillant Ringo, l’idée d’une semaine de huit jours incarne à merveille l’intensité du rythme de vie des Beatles au milieu des années 60.

Des ambitions initiales plus grandes que le résultat final

À l’origine, « Eight Days A Week » devait donc servir de chanson-titre pour le deuxième film des Beatles. Une autre piste est alors envisagée pour le nom du film : « Eight Arms To Hold You », qui fait écho à ce même concept d’une surcharge humoristique (huit bras, huit jours). Finalement, c’est « Help! » qui s’imposera comme le meilleur choix pour habiller le projet cinématographique, transformant la place de « Eight Days A Week » dans la discographie du groupe.

John Lennon, dans ses entrevues ultérieures, ne se prive pas de manifester son relatif dédain pour la chanson. Il la classe dans la catégorie de ces morceaux à la fois trop « fabriqués » et trop légers, estimant qu’elle ne représente pas les Beatles à leur meilleur niveau. Il la compare parfois au film Help! lui-même, qu’il juge peu satisfaisant sur le plan artistique, même si le public a fini par adorer les deux.

En studio : l’un des premiers fades-in de l’histoire de la pop

Malgré les réticences de Lennon, « Eight Days A Week » finit par être enregistrée pour l’album Beatles For Sale, durant les sessions d’octobre 1964, au moment où le groupe travaille également sur des morceaux tels que « I Feel Fine ». Au début, John et Paul s’efforcent de peaufiner l’arrangement, ce qui n’est pas si fréquent à cette époque : la plupart des chansons naissent généralement en quelques prises seulement. Là, l’évolution du titre se fait plus laborieuse, passant par différentes tentatives d’introduction vocalisée. Mark Lewisohn, historien émérite des Beatles, décrit ainsi comment les premières prises voient John et Paul jouer la chanson à l’acoustique « sans fioritures ». Sur d’autres prises, ils ouvrent le morceau par une montée d’« ooohs », puis tentent une variante où ces harmonies restent sur la même note plutôt que de grimper dans l’échelle musicale.

Au final, les Beatles aboutissent à une structure plus classique, mais introduite par un fade-in, c’est-à-dire un volume sonore qui monte progressivement, alors que la chanson démarre déjà. Cette astuce, rarissime dans la pop de l’époque, confère à « Eight Days A Week » un charme singulier : l’auditeur, surpris, a l’impression d’être plongé dans un morceau déjà en route. Sur le plan sonore, c’est un procédé inhabituel, certainement encouragé par George Martin, qui aimait expérimenter de nouvelles approches pour mettre en avant la singularité du groupe.

Une parution sous-estimée au Royaume-Uni, triomphale aux États-Unis

« Eight Days A Week » apparaît donc sur Beatles For Sale, sorti au Royaume-Uni le 4 décembre 1964. Les Beatles ne la mettent pas en avant comme single sur leur territoire national, signe qu’ils ne la tiennent pas en aussi haute estime que leurs précédents tubes ou que d’autres nouveautés prêtes à sortir. En revanche, la situation est toute différente de l’autre côté de l’Atlantique : Capitol, la maison de disques américaine, voit en « Eight Days A Week » un potentiel énorme et la publie en single le 15 février 1965, avec « I Don’t Want To Spoil The Party » en face B.

Aux États-Unis, le succès est foudroyant. À peine lancé, « Eight Days A Week » s’empare des ondes radio et grimpe rapidement au sommet du Billboard. Pendant deux semaines, la chanson occupe la première place du classement, avant de rester neuf semaines dans le Top 40. Cette performance révèle la popularité délirante des Beatles en Amérique, où chaque nouveau titre suscite un engouement immédiat. Pour un groupe qui enchaîne déjà les records, cette réussite supplémentaire assoit encore davantage leur hégémonie sur la scène pop mondiale.

Une carrière scénique inexistante (ou presque)

Malgré cette réussite aux États-Unis, les Beatles ne joueront quasiment jamais « Eight Days A Week » en concert. À vrai dire, ils ne l’interprètent pas lors de leurs grandes tournées internationales, celles qui ont accompagné leur conquête de la planète. Ils se contentent de mimer la chanson lors de l’émission télévisée britannique Thank Your Lucky Stars, le 28 mars 1965, dans ce qui restera leur toute dernière apparition dans ce programme.

Pourquoi ce désintérêt pour un titre pourtant très apprécié du public ? Peut-être est-ce lié au fait que Lennon et McCartney ne le trouvaient pas assez représentatif de leur style, ou trop fragile pour fonctionner sur scène avec le matériel et les conditions sonores de l’époque. Ou peut-être que leur répertoire était déjà trop riche pour y intégrer systématiquement chaque nouveau morceau. Les Beatles, en cette période, évoluent à une vitesse fulgurante, et il arrive qu’une chanson jugée un peu en deçà de leurs standards se voit reléguée en fond de catalogue, même si le public l’adore.

Héritage dans la discographie et perception rétrospective

Des décennies plus tard, « Eight Days A Week » jouit toutefois d’une place à part dans l’histoire des Beatles. Elle reste emblématique de leur période « Beatles For Sale », caractérisée par un mélange de fatigue – après deux années éprouvantes de tournées – et d’étincelles de génie. Certains soulignent que Beatles For Sale n’est pas l’album le plus lumineux du groupe, mais qu’il recèle des joyaux mêlant mélancolie et mélodie accrocheuse. « Eight Days A Week », plutôt insouciante sur le papier, participe à ce contraste subtil.

La chanson, avec son introduction en fade-in et sa tonalité facile à fredonner, continue de marquer les esprits. Elle figure logiquement dans des compilations phares comme Beatles 1, qui regroupent tous les n°1 du groupe, même si c’est avant tout en Amérique qu’elle a décroché cette distinction. Sur le plan historique, on peut y voir un trait d’humour involontaire du groupe : en pleine Beatlemania, leur emploi du temps s’apparentait effectivement à des semaines où il n’y avait plus de journée de repos.

L’éclat d’un « tube inattendu »

Pour un titre qualifié de « pas terrible » par John Lennon, « Eight Days A Week » a pourtant bien fait son chemin, devenant un des symboles de la dynamique inarrêtable des Beatles. Alors que le groupe considérait cette chanson comme un essai inabouti, elle s’est imposée dans les charts américains et demeure aujourd’hui encore l’un des classiques d’une discographie qui n’en manque pas.

Elle témoigne à sa façon de l’ébullition créative du groupe à la fin de 1964, un moment où les Fab Four jonglent entre composition, tournages, concerts à guichets fermés et enregistrements à répétition. Le récit de cette chanson, inspirée par une phrase toute simple — « huit jours par semaine » —, en dit long sur l’habileté de Lennon et McCartney à transformer la moindre étincelle en refrain fédérateur. Même si « Eight Days A Week » n’a pas eu l’honneur de la scène ou d’un grand respect de la part de ses propres auteurs, son succès éclatant reste un témoignage supplémentaire de l’alchimie exceptionnelle dont ce groupe était capable, presque malgré lui. C’est l’exemple parfait d’un morceau que les Beatles, dans leur course folle, ont finalement transcendé, marquant la culture pop d’une formule désormais célèbre, symbole du tumulte et de la créativité permanente qui régnaient dans leur vie au milieu des sixties.


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