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Pourquoi “Why Don’t We Do It In The Road?” est l’un des morceaux les plus énigmatiques du “White Album”

Publié le 07 février 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Le 22 novembre 1968, les Beatles dévoilaient leur légendaire “White Album”, un double album foisonnant de créativité, de tensions et d’expérimentations sonores. Parmi les morceaux qui jalonnent cette œuvre monumentale, “Why Don’t We Do It In The Road?” occupe une place singulière. Brut, dépouillé et d’une simplicité désarmante, ce titre court, porté par la voix rugueuse de Paul McCartney, tranche avec l’opulence orchestrale de certains autres morceaux du disque. Mais derrière cette apparente simplicité se cache une histoire fascinante, reflet des dynamiques internes du groupe en 1968.

Sommaire

Un enregistrement spontané signé McCartney

La genèse de “Why Don’t We Do It In The Road?” illustre à merveille le climat fragmenté dans lequel les Beatles enregistraient le “White Album”. À cette période, chacun travaillait souvent de son côté, déposant ses compositions presque en solo. Ce fut précisément le cas de ce titre, que Paul McCartney enregistra en grande partie seul, avec l’assistance de Ringo Starr à la batterie et aux claquements de mains.

Le 9 octobre 1968, pendant que John Lennon et George Harrison étaient occupés ailleurs sur d’autres morceaux, McCartney entra dans le studio 3 d’Abbey Road et enregistra cinq prises de la chanson, armé d’une guitare acoustique et de sa voix puissante. Il ajouta ensuite un piano sur la cinquième prise, avant de compléter l’enregistrement le lendemain avec des overdubs de guitare électrique, de basse et des percussions de Ringo. Un enregistrement rapide, spontané, à l’image du titre lui-même.

Une chanson qui cristallise les tensions internes

Si l’enregistrement de “Why Don’t We Do It In The Road?” s’est fait sans encombre, il n’en fut pas de même pour sa réception au sein du groupe. John Lennon, en particulier, en prit ombrage. Il voyait dans cette initiative une preuve supplémentaire de la désunion grandissante des Beatles.

Dans une interview accordée en 1980 à David Sheff pour All We Are Saying, Lennon confia son amertume :

“C’est Paul. Il a même enregistré ça tout seul dans une autre pièce. C’est comme ça que ça se passait à cette époque. On arrivait au studio et il avait déjà tout fait. Il jouait de la batterie, du piano, il chantait… Mais il ne pouvait pas – peut-être ne pouvait-il pas – faire la rupture avec les Beatles. J’aimais bien le morceau. Mais j’étais toujours blessé quand Paul enregistrait des choses sans nous.”

McCartney, de son côté, balaya cette critique en rappelant que Lennon lui-même avait enregistré seul des morceaux comme “Revolution 9” et “Julia”, et que personne ne s’en était plaint. Il s’exprima ainsi dans The Beatles: The Illustrated And Updated Edition de Hunter Davies :

“Ce n’était pas une décision délibérée. John et George étaient pris ailleurs, et Ringo et moi étions libres, alors je lui ai dit : ‘Allons enregistrer ce morceau’. Mais John a fait la même chose avec ‘Revolution 9’. Il est parti faire ça sans moi. Personne ne le dit jamais. John est le gentil et moi je suis le salaud. C’est une rengaine qu’on entend tout le temps.”

Ringo Starr, quant à lui, relativisa la situation en soulignant que “The Ballad Of John And Yoko” avait été enregistrée sans lui ni Harrison, et que cela n’avait jamais posé problème.

Une inspiration venue d’Inde

L’origine du texte de “Why Don’t We Do It In The Road?” est tout aussi singulière que son enregistrement. Paul McCartney s’inspira d’une scène observée lors du séjour des Beatles à Rishikesh, en Inde, en 1968.

“J’étais sur le toit en train de méditer et j’ai vu une troupe de singes marcher dans la jungle. Un mâle a tout simplement sauté sur le dos d’une femelle, l’a pénétrée en quelques secondes, puis s’est écarté en regardant autour de lui comme si de rien n’était. La femelle, quant à elle, a semblé perturbée un instant avant de reprendre sa route. J’ai pensé : bon sang, c’est si simple pour eux. Nous, nous avons d’énormes problèmes avec ça, alors que chez les animaux, tout est naturel et instinctif. ‘Why Don’t We Do It In The Road?’ est une déclaration primitive qui parle à la fois de sexe et de liberté.” (Paul McCartney, Many Years From Now, Barry Miles)

La chanson pose donc une question provocante : Pourquoi ne pas le faire dans la rue ? Une interrogation qui dépasse la simple allusion sexuelle et qui touche à la notion de conventions sociales et de civilisation. Dans son approche brute et viscérale, ce morceau s’inscrit dans une démarche quasi-punk avant l’heure, exprimant une urgence animale que McCartney laisse exploser par son chant rauque et son interprétation viscérale.

Un ovni dans la discographie des Beatles

Avec ses paroles réduites à une seule phrase répétée, “Why Don’t We Do It In The Road?” détonne au sein du White Album. Son dépouillement radical, son énergie brute et son absence de sophistication en font un morceau à part dans le répertoire des Beatles. McCartney y hurle plus qu’il ne chante, porté par une instrumentation minimaliste où dominent le piano et une batterie martiale.

Sa brièveté (à peine 1 minute 41) et son approche instinctive ont intrigué les fans et critiques. Certains y voient une rébellion contre la complexité croissante des compositions du groupe, une volonté de revenir à quelque chose de primal et immédiat. D’autres y discernent un clin d’œil ironique à l’évolution des Beatles vers des morceaux plus expérimentaux.

Un héritage sulfureux

Si “Why Don’t We Do It In The Road?” n’a jamais été interprété en concert par les Beatles, elle a laissé une empreinte indélébile sur l’œuvre de Paul McCartney. Son approche viscérale a inspiré des titres comme “Helter Skelter” et préfigure certains moments plus rugueux de sa carrière solo.

À sa sortie, le morceau fut accueilli avec perplexité, certains critiques jugeant la chanson trop simpliste, voire inutile. Mais avec le recul, elle apparaît comme un témoignage unique du climat électrique qui régnait au sein des Beatles en 1968. Plus qu’une simple digression brute et répétitive, “Why Don’t We Do It In The Road?” est le reflet d’un groupe en pleine mutation, tiraillé entre individualisme et collaboration, instinct et raffinement.

Un instantané brut d’un groupe légendaire en pleine implosion. Et une preuve, s’il en fallait encore une, que chez les Beatles, même les morceaux les plus anodins recèlent des histoires fascinantes.


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