Sommaire
- Un collage rock à la frontière du surréalisme
- À l’origine : un magazine d’armes et une déclaration hallucinante
- L’écriture sous acide et la contribution décisive de Derek Taylor
- Entre références à l’héroïne… et démentis de Lennon
- « Mother Superior jump the gun » : Yoko Ono en toile de fond
- Un final doo-wop pour sceller l’apothéose
- Un enregistrement laborieux : 95 prises et 15 heures de travail
- Une censure et un malentendu
- Héritage et rééditions
- le chaos maîtrisé d’un John Lennon déchiré
Un collage rock à la frontière du surréalisme
Parmi les nombreuses pépites de The Beatles (White Album), sorti en novembre 1968, « Happiness Is A Warm Gun » fait figure de morceau aussi mystérieux que détonant. Reposant sur quatre segments distincts imbriqués en un seul titre, la chanson reflète la volonté de John Lennon d’expérimenter autant sur le plan structurel que sur celui du langage poétique.
Elle se distingue également par une ambiance sombre et un climat de tension palpable, contrastant avec d’autres plages plus pop ou acoustiques du double album. On y perçoit un Lennon qui explore des thèmes ambigus, joue avec les références culturelles et, surtout, sculpte un collage de phrases étranges pour en faire une composition d’une intensité rare.
À l’origine : un magazine d’armes et une déclaration hallucinante
Le titre « Happiness Is A Warm Gun » provient d’une une de l’American Rifleman, un magazine étasunien faisant la promotion des armes à feu. George Martin, impliqué dans la production du White Album (bien que non crédité ici comme producteur principal, un rôle tenu par Chris Thomas), fait découvrir la publication à Lennon, qui est sidéré par la phrase « Happiness Is A Warm Gun in Your Hand ».
« Je trouvais ça complètement fou. “Le bonheur, c’est un revolver encore chaud” signifie que tu viens de tirer sur quelque chose… »
— John Lennon, Anthology
Fasciné par la contradiction grotesque de cette formule, Lennon décide de la détourner pour en faire l’élément central de son nouveau morceau. Cette idée de la « chaleur du canon », suggérant à la fois la satisfaction immédiate d’un tir et la violence qu’elle implique, imprègne l’énergie nerveuse de la chanson.
L’écriture sous acide et la contribution décisive de Derek Taylor
En plus de la source initiale, l’ouverture du morceau (la première strophe) naît d’une séance psychédélique partagée par John Lennon, Derek Taylor (attaché de presse d’Apple), Neil Aspinall (road manager et confident du groupe) et l’ami d’enfance de John, Pete Shotton. Sous influence du LSD, ils notent des bribes de phrases, des images, des détails glanés au fil de leur délire.
Derek Taylor se souvient notamment d’un homme qu’il avait rencontré à l’Isle of Man, avouant être « excité » à porter des gants en peau de taupe. Ces récits insolites nourrissent des lignes telles que « She’s well acquainted with the touch of the velvet hand », renvoyant à des penchants fétichistes. D’autres anecdotes foisonnent, comme un voyeur qui se mettait des miroirs sur ses chaussures pour regarder sous les jupes, ou encore l’idée de déféquer dans les endroits publics (associée à la phrase sur « le don à la National Trust »).
« Quand John a tout mis bout à bout, cela formait un cocktail d’images superposées. C’était comme un gros patchwork de couleurs. »
— Derek Taylor, A Hard Day’s Write (Steve Turner)
Entre références à l’héroïne… et démentis de Lennon
La deuxième partie du morceau, introduite par la ligne « I need a fix ’cause I’m going down », semble clairement évoquer la dépendance à une substance, potentiellement l’héroïne. Les rumeurs abondent : Lennon aurait déjà entamé sa consommation, ou tout du moins flirté avec cette drogue. Il niera toutefois, dans certaines interviews ultérieures, que la chanson parle d’héroïne.
« “Happiness Is A Warm Gun” a été interdite à la radio – ils disaient que c’était à propos de la drogue. Mais c’était juste un slogan sur les armes, que je trouvais absurde. »
— John Lennon, Anthology
L’ambiguïté demeure, renforcée par l’époque : 1968 est une période où Lennon explore déjà différentes substances, et la phrase « I need a fix » reste la plus explicite allusion à la toxicomanie dans la discographie Beatles.
« Mother Superior jump the gun » : Yoko Ono en toile de fond
Le pont accéléré (double-speed) « Mother Superior jump the gun » reflète l’influence grandissante de Yoko Ono dans l’univers de John. “Mother Superior” est un surnom qu’il a utilisé pour Yoko, et « jump the gun » peut se lire comme une métaphore sexuelle ou un encouragement à transgresser les règles.
« Au moment où j’écrivais ce truc, j’entamais ma relation avec Yoko, et j’étais très “orienté sexe”. Quand on n’était pas au studio, on était au lit… »
— John Lennon, All We Are Saying
Ce passage illustre à merveille la façon dont Lennon entremêle ses obsessions personnelles (sa passion pour Yoko, ses penchants pour la provocation) avec le concept général du morceau.
Un final doo-wop pour sceller l’apothéose
La dernière partie, enchaînant sur « Happiness… is a warm gun », adopte des progressions d’accords classiques (I-vi-IV-V) typiques du doo-wop, tout en alternant des mesures 2/4, 3/4 et 4/4. Cet enchevêtrement de métriques complexes contribue à donner un effet de crescendo chaotique, aboutissant à un final quasi libérateur, mais aussi dérangeant.
C’est aussi la section la plus joyeuse musicalement, contrastant avec les paroles menaçantes qui ressassent l’image du revolver chaud. On y sent la volonté de Lennon de bousculer l’auditeur, de mélanger l’esprit de la ballade doo-wop et la symbolique de la violence.
Un enregistrement laborieux : 95 prises et 15 heures de travail
Les 23, 24 et 25 septembre 1968, les Beatles s’attellent à enregistrer ce morceau qui, en plus d’être conceptuellement ardu, exige de longues répétitions pour ajuster les changements de rythmes. Sous le titre provisoire « Happiness Is A Warm Gun In Your Hand », ils accumulent plus de 95 prises.
- John Lennon assure la guitare lead (et plus tard la voix principale, rejointe par ses propres chœurs, ceux de Paul et George).
- Paul McCartney tient la basse, tandis que George Harrison s’occupe d’une guitare fuzz et parfois lead.
- Ringo Starr bat la mesure, jongle avec la batterie, le tambourin ou le snare drum quand la configuration le requiert.
Comme l’explique Mark Lewisohn, historien des Beatles, la première moitié de la prise 53 (pour la partie initiale) et la seconde moitié de la prise 65 (pour la fin) sont finalement retenues, puis éditées ensemble lors de la session du 25 septembre. C’est seulement après que les overdubs (orgue, piano, percussions, chœurs) viennent parfaire l’ensemble.
« Ce qui rendait l’enregistrement compliqué, c’était la multiplicité des sections et des signatures rythmiques. Les Beatles aimaient relever ce genre de défi, mais il leur a fallu de nombreuses heures pour boucler le titre. »
— Témoignage figurant dans les archives EMI
Une censure et un malentendu
À sa sortie, « Happiness Is A Warm Gun » n’échappe pas à la controverse. Certains médias refusent de le diffuser, y voyant une apologie de la drogue, ou un encouragement à la violence. Les radios hésitent, d’autant que l’Amérique de 1968 est secouée par des assassinats politiques (Martin Luther King, Robert Kennedy), ce qui rend la notion de « gun » extrêmement sensible.
Lennon, furieux, argumente que le slogan vient d’un magazine pro-armes, donc que la chanson dénonce plutôt cette absurdité. Néanmoins, le public retiendra surtout que ce titre « invoque le sang et la drogue », selon les mots de certains critiques.
Héritage et rééditions
« Happiness Is A Warm Gun » suscite depuis toujours un intérêt particulier des fans, intrigués par son titre-choc et sa structure en mille-feuilles. La chanson apparaît sur l’album blanc (The White Album) en 1968, puis dans diverses rééditions et remastérisations.
En 1996, Anthology 3 propose une version plus brute, mettant en avant les étapes de construction, entre impros et ajustements successifs. On y découvre un John Lennon plus vulnérable, réinterprétant plusieurs fois les paroles et modifiant le tempo avant de trouver la formule finale.
La chanson devient un morceau emblématique, repris par quelques artistes ou évoqué comme un exemple de la complexité d’écriture beatlesienne, mêlant inspiration personnelle, sujets d’actualité et audace musicale.
le chaos maîtrisé d’un John Lennon déchiré
« Happiness Is A Warm Gun » incarne, au sein du White Album, un condensé des contradictions de John Lennon. On y retrouve sa fascination pour les associations d’idées surréalistes, son penchant pour la provocation (référence à la drogue ou à la sexualité), et son sens de la formule-choc. La structure morcelée reflète aussi l’époque troublée qu’il vit : une période d’instabilité dans le groupe, l’émergence de Yoko Ono, l’attrait pour l’héroïne et le LSD, ainsi que la forte actualité violente aux États-Unis.
Malgré son court format, la chanson enchaîne des séquences contrastées, change de métrique à plusieurs reprises, et se solde par un refrain doo-wop détourné. Le résultat est un joyau dérangeant qui symbolise la liberté totale d’expérimentation sonore et narrative présente sur le White Album. Aux côtés de titres tels que « Revolution 9 » ou « Helter Skelter », « Happiness Is A Warm Gun » dévoile le visage sombre, osé et parfois torturé de la fin des années Beatles — un visage que Lennon assumera et que le temps consacrera comme l’une des signatures les plus marquantes de sa plume.
