Sommaire
- Prologue : une atmosphère électrique dans l’univers Beatles
- Genèse de la chanson : une idée née en Inde
- Des sessions pénibles : « la pire que nous ayons jamais eue à enregistrer »
- Trois jours interminables pour Ringo, George et John
- Les raisons d’une telle obstination
- Un accueil critique en demi-teinte
- Contexte historique : l’album de la (dernière) discorde ?
- Un symbole d’un Paul (trop ?) perfectionniste
- Épilogue : la postérité de « Maxwell’s Silver Hammer »
Prologue : une atmosphère électrique dans l’univers Beatles
Lorsque l’on évoque Abbey Road, l’un des albums phares des Beatles sorti le 26 septembre 1969, la plupart des fans pensent immédiatement à la pochette mythique, où les Fab Four traversent le passage clouté le plus célèbre du monde. Pourtant, derrière l’iconographie se cachent des tensions profondes et des désaccords musicaux qui ont façonné le disque. Parmi les sujets de discorde figure la chanson “Maxwell’s Silver Hammer”, un titre dont l’histoire est étroitement liée à la fin des Beatles et qui demeure, des propres mots de Ringo Starr, « la pire que nous ayons jamais eue à enregistrer ».
Genèse de la chanson : une idée née en Inde
Selon Paul McCartney, l’idée de “Maxwell’s Silver Hammer” germe durant le séjour spirituel des Beatles en Inde, au début de l’année 1968. Ce voyage avait pour but de se ressourcer, d’échapper à la pression médiatique et d’explorer la méditation transcendantale. Dans cet environnement à la fois exotique et introspectif, Paul commence à composer ce morceau à l’humour macabre, narrant les méfaits d’un certain Maxwell Edison, étudiant en médecine qui assassine ceux qui se dressent sur sa route à coups de marteau.
« Je voulais quelque chose de symbolique […]. Je ne sais pas pourquoi le marteau était en argent, mais ça sonnait mieux que le marteau de Maxwell »
— Paul McCartney
D’abord pressentie pour figurer sur The White Album (1968), la chanson est finalement écartée, faute d’enthousiasme collectif. Il faudra attendre les sessions de l’album suivant pour que “Maxwell’s Silver Hammer” soit réellement abordée en studio.
Des sessions pénibles : « la pire que nous ayons jamais eue à enregistrer »
Si l’on connaît aujourd’hui Abbey Road pour son aspect abouti et ses harmonies raffinées, l’ambiance régnant en studio à l’époque est loin d’être idyllique. Les Beatles sortent tout juste de l’épisode Get Back (qui deviendra plus tard l’album Let It Be), durant lequel leurs divergences ont commencé à éclater au grand jour. L’équilibre est précaire, et chaque nouvelle chanson devient un point de friction.
Trois jours interminables pour Ringo, George et John
Lorsque Paul insiste pour perfectionner méticuleusement “Maxwell’s Silver Hammer”, la tension monte parmi les autres membres du groupe. Ringo Starr, interviewé par Rolling Stone en 2008, ne cache pas sa lassitude :
« La pire session a été “Maxwell’s Silver Hammer”. C’est le pire morceau que nous ayons jamais eu à enregistrer. Ça a duré ——- semaines. J’ai trouvé ça dingue. »
— Ringo Starr
John Lennon, quant à lui, se remet alors d’un accident de voiture et ne participe que très partiellement à l’enregistrement. Il approuve toutefois le constat désabusé de ses camarades :
« George et Ringo étaient épuisés de retravailler sans cesse ce même titre. »
— John Lennon
George Harrison, plus concis, se montre tout aussi agacé et reproche à Paul le temps excessif passé sur ce morceau, estimant que trois jours sur une seule chanson, « ce n’est qu’une chanson », relève de l’obsession.
Les raisons d’une telle obstination
Malgré l’épuisement manifeste de ses partenaires, Paul McCartney persévère. Il veut peaufiner chaque détail. Dans son esprit, “Maxwell’s Silver Hammer” doit bénéficier d’une production soignée, presque théâtrale, à l’image de ses expérimentations vaudevillesques. Cette démarche perfectionniste – qu’il avait déjà démontrée sur des titres comme “Ob-La-Di, Ob-La-Da” ou “When I’m Sixty-Four” – agace particulièrement John, amateur de spontanéité brute et d’arrangements plus dépouillés.
« Les seules disputes concernaient des choses comme le fait que j’aie passé trois jours sur “Maxwell’s Silver Hammer”. […] J’ai quelques idées sur celle-ci. »
— Paul McCartney
Pour compléter l’ambiance burlesque de la chanson, Paul insiste pour inclure diverses sonorités peu communes : la célèbre cloche reproduisant le bruit d’un marteau, des harmonies exagérées, et une mise en scène vocale rappelant les revues de music-hall britanniques. Si cette approche amuse Paul, elle exaspère au plus haut point le reste du groupe, qui voit là le symbole de divergences musicales grandissantes.
Un accueil critique en demi-teinte
À la sortie d’Abbey Road, “Maxwell’s Silver Hammer” est rapidement sujette à controverse. John Mendelsohn, de Rolling Stone, salue néanmoins l’aspect « coquin » et sarcastique du titre :
« Paul McCartney et Ray Davies sont les deux seuls auteurs de rock and roll qui auraient pu écrire “Maxwell’s Silver Hammer” […]. Paul le fait parfaitement passer avec l’innocence d’enfant de chœur la plus timide que l’on puisse imaginer. »
— John Mendelsohn, Rolling Stone
D’autres critiques se montrent beaucoup plus sévères. Le Sunday Times fustige des « blagues des années 1920 », tandis que le journaliste et musicien Ian MacDonald va jusqu’à affirmer qu’on tient là un indice révélateur de l’inéluctable séparation des Beatles :
« Si un seul enregistrement montre pourquoi les Beatles se sont séparés, c’est bien “Maxwell’s Silver Hammer”. »
— Ian MacDonald
Contexte historique : l’album de la (dernière) discorde ?
En dépit de ces querelles, Abbey Road devient un succès colossal dès sa sortie. Le contexte est pourtant déjà tendu depuis les sessions de The White Album (1968). Ringo, excédé par les divergences et le climat pesant, avait même quitté brièvement le groupe lors de l’enregistrement de “Back in the USSR”. Quant à John Lennon, il voit sa relation avec Paul McCartney se dégrader toujours davantage. Les Beatles se séparent officiellement en avril 1970, peu de temps après la sortie de Let It Be. Dans ce climat de rupture, “Maxwell’s Silver Hammer” cristallise les incompréhensions et les frustrations qui s’accumulent au sein du groupe.
Un symbole d’un Paul (trop ?) perfectionniste
Cette anecdote autour de “Maxwell’s Silver Hammer” illustre parfaitement le fossé qui s’était creusé entre Paul et le reste des Beatles : pendant que Paul poursuivait une vision artistique basée sur l’héritage de la comédie musicale britannique et de la pop légère, John, George et Ringo aspiraient à des sonorités plus directes et moins policées. La frustration de Ringo, obligé de multiplier les prises pour un titre qu’il jugeait « inécoutable », reflète ce ras-le-bol collectif.
Épilogue : la postérité de « Maxwell’s Silver Hammer »
Malgré l’agacement initial des Beatles et les critiques parfois acerbes, “Maxwell’s Silver Hammer” fait aujourd’hui partie intégrante de la mythologie du groupe. Son côté absurde et théâtral a séduit une frange de fans, et certains historiens de la pop y voient même le précurseur des délires glam-rock ou d’une certaine pop british loufoque. La chanson reste, quoi qu’il en soit, l’un des symboles majeurs de la période de tensions qui a précédé l’éclatement du plus grand groupe de rock de tous les temps.
« Je me rappelle toujours de l’avoir écoutée, et d’avoir pensé : Voilà Paul qui s’obstine une fois de plus, comme il l’avait déjà fait sur “Ob-La-Di, Ob-La-Da”. Mais au final, c’est peut-être aussi pour ça qu’on l’aime. »
— Un ami proche du groupe, cité dans la presse de l’époque
Finalement, si “Maxwell’s Silver Hammer” a clairement mis les nerfs des Beatles à rude épreuve, elle a aussi contribué à forger la légende. Aujourd’hui, rares sont les morceaux qui suscitent autant de discussions passionnées. Qu’on l’adore ou qu’on la déteste, la chanson de « l’homme au marteau d’argent » reste l’exemple vibrant des folies de la créativité beatlesienne… ainsi que de ses limites.
