La nouvelle a bouleversé le monde de la musique : John Kurlander, ingénieur du son de renom, nous a quittés. Son nom restera gravé dans l’histoire du rock et du cinéma, tant par son travail avec les Beatles que par son rôle fondamental dans la trilogie cinématographique du Seigneur des Anneaux. Retour sur le parcours d’un technicien d’exception, artisan discret de certaines des bandes-son les plus célèbres du siècle dernier.
Les débuts d’un prodige au sein d’Abbey Road
Né en 1951, John Kurlander intègre les studios EMI d’Abbey Road en 1967 à seulement 16 ans. Il y gravit les échelons rapidement, s’imposant par son talent et son dévouement. Si la règle voulait que les assistants passent une année à la bibliothèque des bandes avant d’approcher une console, lui s’en extrait avant Noël, accédant à l’antre sacré des studios.
C’est au sein de ce temple musical qu’il fait ses armes aux côtés des Beatles, à une époque où les tensions internes du groupe transforment parfois les sessions en champs de bataille. “Quand un seul Beatle était présent, tout se passait très bien. Avec deux, c’était acceptable. Mais à trois, l’ambiance devenait tendue, et quand les quatre étaient ensemble, cela pouvait devenir insupportable”, confiait-il.
Avec Abbey Road, Kurlander se retrouve en première ligne. Il assiste les ingénieurs Geoff Emerick et Phil McDonald, enregistrant les derniers instants de la magie collective des Fab Four. Ce fut notamment lui qui, par un heureux accident, permit à Her Majesty de devenir la première “piste cachée” d’un album rock. Paul McCartney, insatisfait de l’intégration du titre dans l’album, ordonne sa suppression. Kurlander coupe la bande, mais au lieu de la jeter, il la conserve après un silence de vingt secondes. Lors d’une écoute test, les Beatles décident d’en faire une surprise en fin d’album. Un moment d’innovation sonore né d’une simple précaution technique.
Une carrière au-delà des Beatles
Après la séparation des Beatles, Kurlander continue de collaborer avec eux en solo. Il travaille sur McCartney, et assiste George Harrison lors des sessions de All Things Must Pass. Il se souvient avec admiration de Phil Spector, dictant à la seconde près les effets à ajouter pour obtenir son célèbre “mur du son”. “Il faisait tout à l’oreille, en quelques minutes il transformait une prise brute en chef-d’œuvre”, se rappelait Kurlander.
S’il quitte Abbey Road après près de trente ans de service, il ne s’éloigne pas du monde du son. Il s’installe à Los Angeles en 1995, où il entame une carrière de superviseur de production audio pour le cinéma. C’est à ce titre qu’il rejoint l’équipe de Peter Jackson pour adapter à l’écran la saga Le Seigneur des Anneaux.
Le couronnement hollywoodien
Avec La Communauté de l’Anneau (2001), Les Deux Tours (2002) et Le Retour du Roi (2003), Kurlander atteint la reconnaissance ultime. Son travail d’ingénierie sonore sur la musique de Howard Shore lui vaut trois Grammy Awards consécutifs et autant de TEC Awards pour la meilleure production sonore de film.
Sa maîtrise du mixage et de l’assemblage orchestral contribue à l’impact émotionnel de la trilogie. Les chœurs grandioses, les envolées lyriques, le subtil équilibre entre dialogues et musique, tout porte sa patte experte. La bande-son de La Communauté de l’Anneau, par exemple, marie avec brio des instruments traditionnels celtico-nordiques à l’immensité d’un orchestre symphonique. Son savoir-faire, acquis dès Abbey Road, trouve ici son apogée.
Un technicien d’exception, un homme humble
Malgré ces succès retentissants, John Kurlander restait un homme discret. Il plaisantait souvent sur la récurrence de la phrase “Kurlander dit…” dans les interviews qu’il donnait, trouvant amusante cette formalité journalistique.
Son décès laisse un vide immense dans le monde du son, mais son héritage est éternel. De Abbey Road à La Comté, son art résonne encore dans les oreilles des mélomanes et cinéphiles. Son travail incarne cette alchimie rare entre technique et création, entre rigueur et inspiration.
Les bandes enregistrées sur lesquelles il a travaillé continueront de tourner encore et encore, faisant de John Kurlander une présence sonore immortelle.
