Lorsque « Hello, Goodbye » sort à la fin de novembre 1967, les Beatles viennent de perdre leur manager historique, Brian Epstein, décédé en août de la même année. L’ambiance au sein du groupe est ambivalente : d’un côté, un sentiment de dérive et de précarité se fait sentir après la disparition de l’homme qui a orchestré leur ascension ; de l’autre, les Fab Four restent dans une période incroyablement productive, en pleine effervescence après la sortie de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band et en plein tournage de Magical Mystery Tour.
Cette chanson est la première publication des Beatles après la mort d’Epstein. Elle incarne à la fois la volonté de continuer à avancer (comme Paul McCartney l’exprime souvent), et la nécessité de proposer un single accessible. Car, malgré la créativité débridée de « I Am The Walrus » (que Lennon aurait aimé voir sortir en face A), on choisit de mettre en avant « Hello, Goodbye », un morceau qu’on pressent plus « grand public ». Son succès phénoménal (elle atteindra le sommet des charts au Royaume-Uni et aux États-Unis) confirme que cette option commerciale était la plus sûre.
Sommaire
- Genèse : un jeu d’oppositions en guise d’inspiration
- En studio : la quête d’un single efficace
- Des critiques internes : Lennon mécontent
- La sortie et le triomphe au hit-parade
- Les films promotionnels : Paul en « réalisateur improvisé »
- Héritage : un contraste saisissant dans Magical Mystery Tour
- un optimisme léger pour un groupe en deuil
Genèse : un jeu d’oppositions en guise d’inspiration
Alistair Taylor, ancien assistant personnel de Brian Epstein et futur gérant d’Apple Corps, relate la genèse de « Hello, Goodbye » : McCartney lui aurait démontré sa méthode de création en posant des mots contraires sur un harmonium, tandis que Taylor devait répondre avec l’opposé (black/white, yes/no, hello/goodbye…). Il est probable que Paul avait déjà l’idée de cette chanson, mais la légende veut qu’il l’ait improvisée sous les yeux de Taylor pour lui montrer la facilité avec laquelle il pouvait engendrer une mélodie.
« Black, tu réponds White, je réponds Yes, tu répliques No… »
— Alistair Taylor, Yesterday
Loin de la complexité expérimentale d’« I Am The Walrus », « Hello, Goodbye » se distingue par une simplicité quasi enfantine dans le texte, rappelant « All You Need Is Love » : un minimalisme assumé pour toucher le plus grand nombre. McCartney, qui se décrit parfois comme Gémeaux (signe de la dualité), voit dans cette idée de dualités une source inépuisable d’inspiration :
« C’est un thème très profond dans l’univers : homme/femme, noir/blanc, haut/bas, etc. Avec “Hello, Goodbye”, je me situe résolument du côté positif : “tu dis stop, je dis go”. »
— Paul McCartney, Many Years From Now (Barry Miles)
En studio : la quête d’un single efficace
Les séances d’enregistrement débutent le 2 octobre 1967, dans un contexte où les Beatles travaillent encore sur le projet Magical Mystery Tour. Sous le titre provisoire « Hello Hello », ils enregistrent quatorze prises de la base rythmique (piano, orgue, batterie, percussions diverses). Les retouches et overdubs (voix, guitares, violas, basse…) s’échelonnent ensuite jusqu’au 2 novembre, date à laquelle Paul McCartney peaufine ses parties de basse.
- Paul McCartney est au chant principal, au piano, et s’essaie à divers instruments de percussion (bongos, congas).
- John Lennon fait les chœurs, manie l’orgue, et joue aussi la guitare lead sur certaines sections.
- George Harrison appuie les chœurs, assure une partie lead guitar, tandis que Ringo Starr tient la batterie et divers accessoires (tambourin, maracas).
- George Martin compose un arrangement de violas (jouées par Kenneth Essex et Leo Birnbaum) à partir des notes décrites par Paul.
L’un des détails notables est la fin du morceau, baptisée « Heba, heba hello », qui diffère un peu du reste. Paul se souvient d’avoir demandé à l’ingénieur du son Geoff Emerick de saturer l’écho sur les toms de Ringo, donnant cet effet enveloppant et festif qui rehausse la coda de la chanson.
Des critiques internes : Lennon mécontent
John Lennon n’hésite pas à exprimer son agacement quant à « Hello, Goodbye ». Pour lui, cette composition de Paul ne vaut pas « I Am The Walrus », qu’il jugeait plus audacieuse, plus subversive :
« Ce titre, c’est trois minutes de contradictions et de juxtaposition sans sens… On la sent à mille lieues l’envie de faire un tube. »
— John Lennon
Toujours en quête de reconnaissance pour sa veine plus expérimentale, Lennon aurait préféré mettre « I Am The Walrus » en avant. Mais c’est « Hello, Goodbye » qui atterrit en face A, confirmant la suprématie de McCartney quand il s’agit de dicter le positionnement commercial. Toutefois, la face B devient culte pour les fans, prouvant que les Beatles peuvent proposer deux facettes complémentaires : l’une pop et accrocheuse, l’autre ésotérique et surréaliste.
La sortie et le triomphe au hit-parade
« Hello, Goodbye » est publié au Royaume-Uni le 24 novembre 1967, et le 27 novembre aux États-Unis. Rapidement, la chanson grimpe dans les classements :
- Royaume-Uni : elle entre en 3e position, puis atteint la 1re place le 6 décembre, s’y maintenant sept semaines — un record de longévité inégalé depuis « She Loves You » (1963).
- États-Unis : elle décroche également la 1re place, où elle reste trois semaines, et loge dans le Top 40 pendant 10 semaines.
En parallèle, la version longue de Magical Mystery Tour (un LP pour les États-Unis, et un double EP au Royaume-Uni) voit le jour. « Hello, Goodbye » y figure sur la version américaine, consolidant la stratégie Mercury/Capitol qui mixe les titres « film » avec les singles sortis courant 1967.
Les films promotionnels : Paul en « réalisateur improvisé »
Le 10 novembre 1967, les Beatles investissent le Saville Theatre (Londres), propriété de Brian Epstein, pour tourner trois clips (ou films promo) illustrant « Hello, Goodbye ». Paul McCartney, désireux de réaliser lui-même, s’y essaie, faisant preuve d’une spontanéité déconcertante :
« Je me suis vite rendu compte que “réalisateur”, c’est un boulot complexe. On nous posait mille questions : “Pistolets dorés ou argentés ?” etc. Finalement, j’ai juste pris quelques caméras, des danseuses en jupes hawaïennes, nos costumes Sgt Pepper, et on a improvisé. »
— Paul McCartney, Anthology
- Premier film : Les Beatles portent leurs uniformes Sgt Pepper, entourés de danseuses en jupettes façon « Maori finale ». On y voit également des plans où ils réutilisent les costumes sans col de 1963, créant un contraste d’époque.
- Deuxième film : Les Beatles arborent des tenues plus « quotidiennes » (toujours élaborées, mais moins voyantes), et Ringo a cette fois le logo Beatles sur sa grosse caisse.
- Troisième film : Un montage d’outtakes et de plans alternatifs, avec des séquences de John faisant le Twist.
Le souci pour la BBC (et les télévisions britanniques) est la règle de la Musicians’ Union interdisant la diffusion d’un playback instrumental. Résultat : ces vidéos promo ne passent pas à l’antenne en Angleterre, alors qu’elles sont montrées aux États-Unis lors de The Ed Sullivan Show (26 novembre) et sur ABC’s The Hollywood Palace (27 novembre).
Héritage : un contraste saisissant dans Magical Mystery Tour
Le film télévisé Magical Mystery Tour (diffusé fin décembre 1967 sur BBC1 et BBC2) n’inclut pas « Hello, Goodbye » au cœur de la narration. Mais on retrouve la « Maori finale » pendant le générique de fin. Cette séquence conclut un projet audiovisuel parfois décrié, mais qui restera un jalon dans l’histoire pop de l’époque psychédélique.
Du point de vue musical, « Hello, Goodbye » confirme le rôle de McCartney en tant qu’artisan de refrains fédérateurs. Si certains jugent la chanson trop « formatée », elle s’avère redoutablement efficace : son refrain dynamique, son piano énergique, et la coda joyeuse en « aloha » marquent les esprits.
un optimisme léger pour un groupe en deuil
En définitive, « Hello, Goodbye » se présente comme un concentré du style McCartney : mélodie accrocheuse, paroles simples mais évocatrices, touche de candeur assumée. Elle ressort dans un climat chargé d’émotions, après la mort de Brian Epstein, et se confronte aux velléités expérimentales de John Lennon. Ce dernier, se sentant peut-être éclipsé, voit sa chanson « I Am The Walrus » reléguée en face B, symbole des divergences internes qui commencent à se faire plus nettes.
Pourtant, l’alchimie Beatlesienne opère : « Hello, Goodbye » parvient à séduire le grand public, trônant longtemps en tête des charts. Elle incarne cette période de 1967 où le groupe jongle entre son image psychédélique (Sgt Pepper) et un pop plus classique, accessible à tous. Les oppositions (hello/goodbye, oui/non, début/fin) se transforment en un hymne à la dualité, au carrefour du divertissement et de l’introspection. Un paradoxe idéal, à l’image de cette fin d’année 1967, où les Beatles réaffirment leur place de géants de la pop, tout en amorçant, sans le savoir, la traversée de turbulences majeures à venir.
