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[ZOOM SUR UNE CHANSON DES BEATLES] In My Life : la confession poétique de John Lennon au cœur de Rubber Soul

Publié le 16 février 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Sommaire

Un tournant créatif sur l’album Rubber Soul

Lors de la création de l’album Rubber Soul, paru en décembre 1965, les Beatles amorcent un tournant : leur pop sucrée laisse place à des textes plus personnels et à une exploration musicale plus subtile. « In My Life », placé sur la face A du disque, est emblématique de cette évolution. John Lennon, généralement reconnu pour son côté rock, y livre une chanson introspective, où il s’agit moins de divertir que de partager des souvenirs et des émotions profondes.

L’étincelle : le conseil d’un journaliste et l’inspiration de Liverpool

Dès 1964, le journaliste Kenneth Allsop suggère à Lennon d’aller puiser dans ses expériences personnelles pour nourrir ses chansons. L’idée germe et Lennon envisage d’écrire un texte nostalgique, évoquant des lieux marquants de sa jeunesse à Liverpool (Penny Lane, Strawberry Fields, l’Overhead Railway, etc.). D’abord, le résultat s’avère trop « descriptif » – comme un simple itinéraire en bus – et il abandonne cette approche. Finalement, il recentre la chanson sur les sentiments, transformant la liste de souvenirs en un hommage plus universel à ses amis et amours passées.

« ”In My Life” est en quelque sorte le premier vrai texte que j’aie écrit consciemment, en y mettant un aspect littéraire. Avant, j’avais l’impression que tout sortait à la va-vite. »
— John Lennon, All We Are Saying

La controverse autour de la contribution de McCartney

Si John Lennon explique avoir écrit l’intégralité des paroles et la structure générale de « In My Life », Paul McCartney affirme pour sa part avoir largement contribué à la mélodie. Pour Paul, John n’aurait que les couplets, et lui aurait composé la fameuse progression harmonique qui distingue le titre, après avoir brièvement travaillé seul sur un clavier (probablement un Mellotron) dans la maison de Lennon à Weybridge.

« Je pense que j’ai entièrement créé la mélodie. John avait déjà les paroles, mais pas vraiment de musique. Donc je suis descendu avec mes idées, j’ai joué quelque chose de “Smokey Robinson” dans l’esprit, et c’est ainsi qu’on a construit la chanson. »
— Paul McCartney, Many Years From Now

Quelle que soit la version exacte, il est clair que « In My Life » relève de leur collaboration habituelle : John amène la base lyrique, Paul affine la ligne mélodique et les harmonies.

L’importance des paroles : introspection et maturité

Contrairement aux chansons précédentes, souvent focalisées sur l’amour ou la danse, « In My Life » revêt un aspect plus profond. Lennon y évoque les gens et les lieux qui ont jalonné sa vie, avec un ton à la fois nostalgique et reconnaissant. Il y raconte comment ses sentiments évoluent, et comment l’amour actuel (pour Cynthia, ou pour tout autre figure aimée) surpasse les souvenirs passés. Ce parti pris introspectif annonce le style plus personnel qui dominera dans la suite de sa carrière, jusqu’à ses œuvres solo.

Cette démarche s’inscrit également dans l’élan créatif de Rubber Soul, où les Beatles expérimentent aussi bien sur les plans musical (emploi du sitar, par exemple, sur « Norwegian Wood ») que textuel (thèmes plus complexes ou mature).

L’enregistrement : deux sessions et un solo baroque

Le travail en studio commence le 18 octobre 1965 : les Beatles enregistrent la base rythmique en trois prises. Au départ, il manque le solo instrumental, car ils hésitent sur la forme à lui donner. C’est finalement lors de la seconde session, le 22 octobre, que George Martin propose une idée marquante :

  • Au lieu de jouer en direct un solo complexe, Martin enregistre une piste de piano à vitesse réduite (la moitié de la vitesse normale), un octave plus bas.
  • Quand on repasse la bande à la vitesse habituelle, le piano accéléré prend un timbre de clavecin, donnant un style baroque et rehaussant le côté élégant de la chanson.

« Je ne pouvais pas jouer ce passage rapidement, alors je l’ai fait en demi-vitesse et une octave en dessous. Ramené à la vitesse initiale, ça sonne brillant et délicat, comme un clavecin. »
— George Martin, Anthology

La place de « In My Life » : un sommet de Rubber Soul

« In My Life » devient un des titres phares de l’album Rubber Soul, apprécié pour son équilibre entre la mélancolie de la voix de John, la chaleur des harmonies de Paul et George, et ce solo de “clavecin” inattendu. La chanson incarne parfaitement le virage artistique du groupe en cette fin de 1965 : sortir de la seule figure du groupe pop pour adolescents et accéder à une écriture plus réflexive.

Lennon la considère plus tard comme l’une de ses meilleures compositions, aux côtés de « Strawberry Fields Forever », « I Am The Walrus », et « Help! ». Il y voit la première fois où il se permet d’allier le souci littéraire (inspiré par son expérience d’écrivain, In His Own Write, A Spaniard In The Works) et la structure d’une chanson pop.

Héritage et réinterprétations

Au fil des années, « In My Life » s’impose comme un standard. Nombreux sont les artistes à la reprendre (Johnny Cash, Ozzy Osbourne, Sean Connery en version parlée, etc.), soulignant son attrait universel et sa profondeur émotionnelle. Pour les amateurs des Beatles, ce morceau symbolise l’émergence de leur maturité, tant sur le plan musical que poétique.

Sa popularité ne faiblit pas, beaucoup la considérant comme une des plus belles déclarations personnelles de Lennon, plus sincère que les formules amoureuses convenues. Avec « In My Life », John affirme qu’il est capable de faire de la chanson un vecteur d’intimité et de souvenir, ouvrant la voie à la pop introspective que suivront bien d’autres artistes par la suite.

la naissance d’une écriture autobiographique

« In My Life » demeure, dans l’histoire des Beatles, un jalon décisif : la preuve que John Lennon, au sommet de son inspiration, pouvait signer un texte empreint de nostalgie et de profondeur, soutenu par une mélodie élaborée (avec l’aide de Paul McCartney). L’intervention malicieuse de George Martin au piano, devenue un solo “clavecin”, parachève le tableau, conférant à la chanson ce charme unique.
Ce titre augure les confessions plus explicitement personnelles que Lennon déploiera dans sa période solo. Pour les Beatles, c’est un moment d’équilibre parfait entre la spontanéité de la pop et l’ambition littéraire de la poésie, illustrant l’audace grandissante qui parcourt Rubber Soul.


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