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George Harrison et la ballade d’un fantôme bienveillant : The Ballad Of Sir Frankie Crisp (Let It Roll)

Publié le 26 février 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Lorsque George Harrison enregistre son premier album solo All Things Must Pass en 1970, il ne se contente pas de se libérer du carcan des Beatles, il façonne également un univers musical où spiritualité, introspection et inspirations personnelles se mêlent avec élégance. Parmi les trésors de cet album légendaire figure The Ballad Of Sir Frankie Crisp (Let It Roll), une ode envoûtante dédiée à l’illustre premier propriétaire de Friar Park, demeure gothique que Harrison venait d’acquérir. Ce titre, au-delà de sa beauté musicale, nous plonge dans l’univers fascinant d’un homme du XIXe siècle qui, sans le savoir, a inspiré l’un des plus grands auteurs-compositeurs du XXe siècle.

Sommaire

Une demeure hors du temps

Lorsque George Harrison découvre Friar Park en 1969, il tombe immédiatement sous le charme de cette propriété néo-gothique située à Henley-on-Thames, dans l’Oxfordshire. Érigée à la fin du XIXe siècle par Sir Frank Crisp, un avocat excentrique passionné de botanique et de fantaisie architecturale, la demeure s’étend sur plus de 62 acres et abrite des merveilles insoupçonnées : grottes, lac souterrain navigable, jardin médiéval et même une reproduction en pierre du célèbre mont Matterhorn.

Mais en 1970, lorsque Harrison rachète Friar Park pour la somme de 140 000 livres sterling, la propriété est en piteux état. Abandonnée depuis des décennies, elle est menacée de destruction. L’ancien Beatle s’investit alors corps et âme dans sa restauration, redonnant à ce lieu magique son éclat d’antan tout en s’imprégnant de son histoire. Peu à peu, il tisse un lien intime avec son ancien propriétaire, Sir Frank Crisp, dont l’esprit semble hanter les murs et les jardins. Fasciné par les maximes gravées sur les pierres du domaine, Harrison trouve dans ces inscriptions une source d’inspiration pour plusieurs de ses chansons, dont The Ballad Of Sir Frankie Crisp (Let It Roll).

Une ballade aux accents spectrales et oniriques

Enregistrée le 5 juin 1970 aux studios Abbey Road sous la houlette du légendaire Phil Spector, The Ballad Of Sir Frankie Crisp (Let It Roll) s’impose comme un moment de grâce dans l’immensité sonore d’All Things Must Pass. La chanson, portée par une production éthérée et un arrangement aérien, transporte l’auditeur à travers les couloirs de Friar Park comme dans une visite guidée menée par le fantôme bienveillant de Sir Frank lui-même.

L’instrumentation contribue grandement à cette atmosphère enchanteresse. La guitare slide de Harrison flotte sur les nappes d’orgue de Billy Preston, tandis que la pedal steel guitar de Pete Drake confère une dimension planante à l’ensemble. La batterie d’Alan White, subtile et feutrée, accompagne la mélodie avec une douceur presque vaporeuse. Les contributions de Bobby Whitlock au piano et de Klaus Voormann à la basse ancrent quant à elles le morceau dans une langueur élégiaque.

L’interprétation vocale de Harrison, douce et contemplative, ajoute une dimension mystique au morceau. Les paroles, énigmatiques et poétiques, semblent refléter les inscriptions laissées par Sir Frank Crisp dans sa demeure :

“Let it roll across the floor, Through the hall and out the door, To the fountain of perpetual mirth.”

Ces vers suggèrent une immersion progressive dans l’univers fantasmagorique de Friar Park, où l’on croise des personnages réels ou imaginaires tels que “Joan and Molly” qui “sweep the stairs”, vraisemblablement des domestiques ayant travaillé pour Sir Frank.

Un héritage qui perdure

L’influence de Sir Frank Crisp sur l’œuvre de George Harrison ne se limite pas à The Ballad Of Sir Frankie Crisp (Let It Roll). Deux autres chansons témoignent de cette connexion posthume : The Answer’s At The End, extraite de l’album Extra Texture (Read All About It) en 1975, et Ding Dong, Ding Dong, issue de Dark Horse en 1974. Ces morceaux intègrent des citations trouvées sur les murs de Friar Park, preuve que la demeure et son ancien propriétaire ont laissé une empreinte durable sur l’âme du musicien.

Au-delà de son rôle de simple demeure, Friar Park devient un véritable sanctuaire pour Harrison, un refuge où il peut cultiver son amour pour la nature et la méditation, loin de l’agitation du monde du spectacle. En 1972, il y installe même son propre studio d’enregistrement, FPSHOT (Friar Park Studio, Henley-on-Thames), où il réalisera plusieurs de ses albums solo.

Une chanson envoûtante, un hommage intemporel

The Ballad Of Sir Frankie Crisp (Let It Roll) est bien plus qu’un simple morceau de l’album All Things Must Pass. C’est un hommage sincère et émouvant à un homme dont l’imagination et l’esprit créatif ont traversé les âges pour trouver écho chez un musicien en quête de sens. Dans cette ballade en apesanteur, Harrison nous invite à une promenade à travers les couloirs du temps, entre réalité et rêverie, entre passé et présent.

Loin d’être un simple exercice de style ou une curiosité anecdotique, cette chanson symbolise parfaitement la quête spirituelle et artistique de George Harrison. Elle illustre son profond respect pour l’histoire, sa fascination pour les âmes errantes et sa capacité unique à transformer des fragments du passé en mélodies intemporelles. Aujourd’hui encore, en écoutant ce morceau, on ne peut s’empêcher d’imaginer Sir Frank Crisp errant paisiblement dans les jardins de Friar Park, un sourire amusé aux lèvres, accompagné par la musique du “Quiet Beatle” qui a su faire revivre son monde à travers une chanson inoubliable.


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