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[ZOOM SUR UNE CHANSON DES BEATLES] Helter Skelter : la tornade rock des Beatles qui déchaîna (malgré eux) la folie Manson

Publié le 01 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Sommaire

Le contexte : une revanche sonore de Paul McCartney

À l’été 1968, en plein enregistrement de ce qui deviendra le White Album, Paul McCartney tombe sur une interview de Pete Townshend (The Who) affirmant que son groupe vient de produire « le morceau de rock le plus fort, le plus sale et le plus dément jamais entendu ». McCartney, piqué au vif, y voit un défi : pourquoi ne pas composer, à son tour, un titre encore plus rugueux et tonitruant ? Ce désir d’« éclater les décibels » mène à la naissance de « Helter Skelter », pièce extrême et furieuse, dont le simple but est de prouver que les Beatles peuvent, eux aussi, jouer un rock diablement sauvage.

Sur le plan culturel, 1968 est une année de tensions internes pour les Beatles. Alors que les sessions du White Album s’éternisent et révèlent une fragmentation croissante du groupe, McCartney cherche à insuffler une énergie brute et collective, loin du raffinement psychédélique de Sgt. Pepper’s. Avec « Helter Skelter », il opère un retour aux fondamentaux rock, mêlant volume, saturation et attitude.

Un titre qui puise son nom dans les fêtes foraines anglaises

Dans le paysage anglais, un helter skelter désigne un toboggan en spirale édifié autour d’une tour, très populaire dans les foires britanniques. Les participants grimpent en haut de la structure avant de redescendre en glissant tout autour. McCartney reprend ce terme pour illustrer l’ascension puis la chute, ou selon ses mots, le parallèle avec « la montée et la descente de l’Empire romain ».

La chanson, ainsi, veut retranscrire une sensation de vitesse et de débordement, tant dans la musique que dans les paroles. Ironiquement, l’expression « helter skelter » restera mal comprise aux États-Unis, facilitant l’interprétation délirante qu’en fera Charles Manson.

Le chaos en studio : la quête d’un son « bruyant et sale »

Premiers essais interminables

Le 18 juillet 1968, les Beatles font une première tentative pour enregistrer « Helter Skelter ». Les prises sont longues et improvisées, certaines dépassent les dix minutes. L’une d’elles dure même 27 minutes et 11 secondes, établissant un record de durée pour un enregistrement studio du groupe. Ces premières versions, plus « jam » que véritables structures rock, se caractérisent par une atmosphère bluesy et lente, encore loin de l’énergie finale recherchée.

Au fil des répétitions, McCartney ne cesse d’exiger plus de saturation, plus de volume, pour que les guitares, la batterie et le chant atteignent un niveau inouï. En place d’ajouter l’écho au moment du mix, ils utilisent du tape echo en direct, ce qui complique la gestion de la bande : quand la pellicule se termine, l’écho disparaît soudain, obligeant à d’habiles bricolages.

La version aboutie : session du 9-10 septembre

Le déclic survient début septembre, lorsque le groupe se réattaque à la chanson avec un objectif clair : faire un titre court, nerveux, survolté. Les musiciens enregistrent 18 prises dans la nuit du 9 septembre (avec quelques overdubs le lendemain). Cette fois, la structure est plus compacte : guitares saturées, basse puissante, Ringo qui martèle frénétiquement la batterie, et la voix hurlée de McCartney.

Au cours de cette session, George Harrison s’amuse à singer le chanteur Arthur Brown en courant, un cendrier en feu au-dessus de la tête, tandis que Paul pousse les ingénieurs à saturer l’enregistrement. À la fin, Ringo, littéralement épuisé, crie la célèbre phrase « I’ve got blisters on my fingers! », conservée sur la version stéréo du White Album comme un symbole de l’effort dément fourni.

Une filiation avec le heavy metal et le punk

Les historiens de la musique aiment rappeler que « Helter Skelter » préfigure, à sa manière, la radicalité du hard rock et du heavy metal des années 1970. On retrouve en germe les guitares rugissantes, le rythme survolté et un chant à la limite de la saturation. Plusieurs groupes de punk ou de métal reprendront d’ailleurs cette chanson, séduits par son côté brut et explosif.

Cette piste prouve que les Beatles, souvent associés à une pop plus « douce », pouvaient rivaliser avec Led Zeppelin ou Black Sabbath, qui émergeront peu de temps après. Certes, « Helter Skelter » n’est pas la seule tentative « lourde » des Beatles (pensez à « Revolution », par exemple), mais elle se distingue par son approche délibérément brouillonne, répétitive et extrême.

Le fantôme de Manson : quand la folie s’empare du titre

En 1969, Charles Manson, criminel et chef de secte, embrasse une interprétation dérangée de la musique des Beatles, persuadé qu’elle recèle des messages cryptiques pour déclencher une guerre raciale. « Helter Skelter » devient pour lui la prophétie d’un cataclysme inévitable. À ses yeux, les Beatles sont les « quatre cavaliers de l’Apocalypse », et « Helter Skelter » ordonne le massacre de l’élite blanche.

Cette vision paranoïaque aboutit aux meurtres sanglants perpétrés par la « Famille Manson », en août 1969. Lors du procès, Manson déclare :

« “Helter Skelter” signifie la confusion. La confusion arrive vite. Je n’ai pas écrit cette musique, ce n’est pas mon complot. Je l’entends et elle dit : “Tuez!” Pourquoi m’accuser moi? »

Les Beatles, horrifiés, se désolidarisent totalement de ces interprétations barbares. John Lennon confiera qu’il ne comprend pas le rapport entre un titre rock et un crime :

« Comment “Helter Skelter” pourrait-il encourager quelqu’un à poignarder autrui ? On ne l’a jamais pris au sérieux, c’était juste un gros boucan. »
— John Lennon, Rolling Stone (1970)

Paul McCartney, de son côté, dénonce le détournement complet de son intention artistique, à savoir : faire un morceau bruyant et fun, sans aucune connotation violente.

Une allusion à Alice au pays des merveilles ?

Comme souvent chez Lennon et McCartney, on trouve dans les paroles de « Helter Skelter » des échos à Lewis Carroll, notamment via des tournures rappelant « Will you, won’t you join the dance? » du Mock Turtle’s Song. McCartney, fan avéré de Carroll, aime glisser ces clins d’œil littéraires dans ses textes, qui peuvent aussi suggérer des sous-entendus sexuels ou des allusions voilées à la drogue.

« Les couplets reprennent la formule “Will you, won’t you…”. John et moi adorions Lewis Carroll, on en citait souvent des extraits. “Helter Skelter” possède aussi un sous-texte sensuel, et peut-être un brin d’ombre autour de la chute. »
— Paul McCartney, The Lyrics: 1956 To The Present

Choix de mix et variations finales

Les mixages mono et stéréo de « Helter Skelter » diffèrent notablement. Le mix mono (17 septembre 1968) dure 3 minutes 36, tandis que le mix stéréo (12 octobre) s’étire jusqu’à 4 minutes 29, car il comporte un faux fade-out suivi d’un retour fracassant. Seule la version stéréo inclut le légendaire cri final de Ringo, « I’ve got blisters on my fingers! ».

L’enregistrement complet, capté dans la folie du studio, dépasse largement ce qui figure sur l’album. Des prises atteignant 12, 15 ou 27 minutes ont circulé, et certaines sont disponibles dans les coffrets anniversaire, témoignages d’une improvisation hors normes pour un groupe réputé pour sa concision pop.

un tourbillon rock à l’héritage ambigu

« Helter Skelter » est sans doute l’une des pistes les plus radicales de la discographie Beatles. Paul McCartney y concrétise son désir de rivaliser avec The Who, livrant un proto-hard rock où l’énergie et la saturation dominent. La dynamique de groupe, avec Ringo poussant ses limites physiques et George Harrison jouant les pyromanes anecdotiques, illustre l’esprit libertaire qui régnait (pour un temps encore) dans les studios d’EMI.

Pourtant, ce morceau a aussi subi l’ombre tragique de Charles Manson, et reste irrémédiablement lié à l’horreur des meurtres perpétrés par sa secte. McCartney ne peut qu’en déplorer la connotation malsaine, insistant sur le fait qu’il ne s’agissait que d’une métaphore festive et d’une volonté d’énergie brute. Ainsi, « Helter Skelter » se dresse à la fois comme un jalon crucial dans l’histoire du rock — préfigurant le metal et le punk — et comme un rappel glaçant de la manière dont certaines musiques, aussi innocentes à l’origine, peuvent être perverties par des esprits dérangés.


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