Parmi toutes les chansons duJohn Lennon/Plastic Ono Band,Godest sans doute la plus audacieuse, la plus radicale et la plus révélatrice dudésenchantement profondde Lennon à la sortie des Beatles.À travers une litanie iconoclaste et une confession poignante, il rejette les figures et croyances qui ont façonné son existence, pour se recentrer surune seule réalité : lui-même et Yoko Ono.
Sorti en1970,Godmarqueune rupture définitive avec le passé, mettant un terme au rêve des Beatles et à toute forme d’illusion. C’est un adieu amer à une époque,mais aussi une déclaration de renaissance.
Sommaire
- Le Contexte : La Thérapie Primal Scream et la Désillusion
- Démystification : “I don’t believe in…”
- L’Adieu : “The Dream is Over”
- Renaissance et Minimalisme Musical
- Un Impact Dévastateur
- L’Héritage deGod
Le Contexte : La Thérapie Primal Scream et la Désillusion
En1970, Lennon est en pleinethérapie primal screamsous la supervision du DrArthur Janov. Cette méthode consiste àrevivre ses traumatismes d’enfance pour mieux les surmonter. Confronté à ses souffrances les plus profondes – l’abandon de son père, la mort de sa mère, la pression du succès –, Lennon traverse une période deréflexion brutale et cathartique.
Le titreGods’inscrit dans cette logique de reconstruction. Il s’agit pour lui dese libérer des mythes et croyancesqui l’ont façonné, en commençant parles idoles, les figures tutélaires et, finalement, les Beatles eux-mêmes.
« God is a concept by which we measure our pain »
« Dieu est un concept avec lequel nous mesurons notre douleur »
Cette phrase, qui ouvre la chanson,condense en une ligne toute la pensée de Lennon à cette époque. Il perçoit la religion et les idéologies comme des constructions humainesdestinées à canaliser la souffrance, mais qui peuvent aussi devenirdes prisons mentales.
Le reste de la chansonse divise en trois parties distinctes, qui forment une montée en tension jusqu’au climax final.
Démystification : “I don’t believe in…”
Dans uncatalogue de rejets, Lennon déconstruittoutes les croyances et figures qui ont nourri sa vie:
« I don’t believe in magic »
« I don’t believe in I-Ching »
« I don’t believe in Bible »
« I don’t believe in Jesus »
« I don’t believe in Kennedy »
« I don’t believe in Buddha »
« I don’t believe in mantra »
« I don’t believe in Gita »
« I don’t believe in Elvis »
« I don’t believe in Zimmerman »
« I don’t believe in Beatles »
Ilbalaye d’un revers de mainaussi bien lesreligionsque les grandes figures politiques ou artistiques. L’absence de hiérarchie montre que pour lui,tous ces mythes ont le même poids dans l’imaginaire collectif.
L’évocation deDylan sous son vrai nom (Robert Zimmerman)est révélatrice : Lennon refuse l’aura messianique attribuée aux artistes.
Maisle coup de grâce arrive avec “I don’t believe in Beatles”. Il met fin àune illusion collective, celle dela Beatlemania, del’unité du groupe, dela musique comme révolution universelle.
L’Adieu : “The Dream is Over”
« I was the dreamweaver, but now I’m reborn »
« I was the walrus, but now I’m John »
Cette section estl’ultime rupture. Lennon reconnaît avoir étéun faiseur de rêves, celui qui, avec les Beatles, a porté une génération vers un idéal. Maisle rêve est terminé.
En citantI Am the Walrus(« I was the walrus »), ilse moque de l’image absurde que certains fans ont voulu lui collerà travers ses textes surréalistes.
Puis, avec une simplicité déchirante, ils’affirme enfin comme un individu libre de tout carcan:
« And so dear friends, you just have to carry on »
« The dream is over »
C’est un messagecruel, mais sincère :l’utopie des années 60 est morte, chacun doit avancer seul.
Renaissance et Minimalisme Musical
Contrairement aux arrangements spectaculaires dePhil Spectorqui dominent l’album,Godrepose surune instrumentation dépouillée.
- John Lennon: Voix et piano honky-tonk
- Billy Preston: Piano Steinway
- Klaus Voormann: Basse
- Ringo Starr: Batterie
Ce choixaccentue la tension dramatique: Lennonne cherche plus à impressionner. Ilparle à cœur ouvert, sans artifice.
Lejeu de batterie de Ringo, notamment pendant le passage« I don’t believe », estsublime. Il changeconstamment de fills, rendant chaque ligne plus intense. Son jeu instable reflètela tempête intérieurede Lennon.
Billy Preston, quant à lui,apporte une touche gospelau morceau, rendant encore plus ironiques les paroles qui rejettent la foi.
Un Impact Dévastateur
En1970, les Beatles viennent à peine de se séparer. Pour des millions de fans, Lennon est encore unhéros.Godest donc uncoup de massue.
Certains y voientun blasphème, d’autres unacte courageux. Lennon ne se contente pas d’annoncer la fin des Beatles, ilrenie l’idéal hippie, le pacifisme naïf, ettout ce qui a fait la culture des sixties.
L’onde de choc est immédiate :
- Certains fansrefusent d’y croire.
- D’autres leprennent comme une trahison.
- Certains y voientun message d’émancipation.
Mais Lennon, fidèle à lui-même, n’en arien à faire. Ilexige d’être vu comme un homme, et non comme une icône.
L’Héritage deGod
Plus de 50 ans après sa sortie,Godresteune des chansons les plus puissantes et radicales de Lennon.
- Elle est l’une des premières chansons àdéconstruire publiquement un mythe.
- Elle marquele début de la musique introspective moderne, influençant des artistes comme Bob Dylan (Tangled Up in Blue), Nirvana (Lithium) ou Radiohead (Karma Police).
- Elle reste uneleçon de courage artistique: peu de musiciens ont osérompre aussi brutalement avec leur passé.
SiImagineest lachanson de l’utopie,Godest celle del’amère réalité.
En quelques minutes, Lennonbrise le rêve des années 60et ouvre la voie aux années 70, une décennie plus cynique, plus désabusée.
“The dream is over.”
Mais le voyage continue…
