Sommaire
- Un single charnière avant l’ère Apple Records
- Une figure féminine multiple : entre Vierge Marie et mère ordinaire
- L’étincelle : la photo d’une mère en Asie du Sud-Est
- Retour au rock boogie-woogie : hommage à Fats Domino
- Enregistrement : deux sessions pour un titre nerveux
- Dernier single avant l’Inde (et le changement de label)
- Une postérité : Paul continue de la jouer en concert
- Tournage promo détourné : « Hey Bulldog » en bonus
- un retour rock’n’roll avant le grand saut spirituel
Un single charnière avant l’ère Apple Records
En mars 1968, les Beatles sortent « Lady Madonna », un single important à plus d’un titre. C’est leur dernier disque publié sur Parlophone/Capitol, avant que le groupe ne lance son propre label, Apple Records (à partir de « Hey Jude », plus tard en 1968). Écrite par Paul McCartney, la chanson se démarque par son style rock/boogie-woogie, renouant avec l’énergie des débuts du groupe, après une année 1967 marquée par l’explosion psychédélique de Sgt. Pepper’s.
Enregistrée quelques jours avant que les Beatles ne partent en Inde étudier la méditation transcendantale avec le Maharishi Mahesh Yogi, « Lady Madonna » va servir de pont entre l’effervescence lysergique de 1967 et la nouvelle dynamique – plus épurée – qui caractérisera certains morceaux de 1968.
Une figure féminine multiple : entre Vierge Marie et mère ordinaire
Dans les propos de Paul McCartney, « Lady Madonna » part d’une idée initiale : utiliser l’image de la Vierge Marie, puis la transposer à toutes les femmes du quotidien, ces mères courage qui « supportent bien des épreuves », assurant la cuisine, l’éducation des enfants, et de multiples tâches souvent peu valorisées. Il la voit donc comme un hymne à la féminité ordinaire :
« Le concept de la Madone se transformait en symbole d’une femme simple, une mère active. C’est en hommage à elles, car les femmes sont fortes. »
— Paul McCartney, Many Years From Now
Sur le plan des paroles, on y retrouve des références à chaque jour de la semaine, avec une petite omission du samedi que Paul remarque a posteriori. La formule « See how they run » rappelle l’écho de « I Am The Walrus », un clin d’œil possible au style d’écriture de Lennon.
L’étincelle : la photo d’une mère en Asie du Sud-Est
Des décennies plus tard, McCartney révélera une source d’inspiration plus concrète : en 1965, il tombe sur un exemplaire du National Geographic présentant une femme malayo-polynésienne, entourée de ses trois enfants, photographiée par Howard Sochurek. L’image dégage une fierté maternelle qui le touche, évoquant l’icône religieuse de la Madone. Cette découverte l’incite à composer « Lady Madonna », voyant en cette photo la métaphore même d’une mère courage à qui il veut rendre hommage.
Retour au rock boogie-woogie : hommage à Fats Domino
Musicalement, « Lady Madonna » marque une rupture avec les expérimentations psychédéliques de 1967. McCartney adopte un style piano blues/boogie-woogie, s’inspirant ouvertement du jeu de Fats Domino. L’intro peut faire penser à « Bad Penny Blues » (un titre de 1956 du jazzman Humphrey Lyttelton, produit sur Parlophone).
« J’ai cherché un côté boogie-woogie au piano, avec la main gauche montant en arpège et la main droite descendant, rappelant un peu Fats. Ça a placé ma voix dans un registre différent, plus “nasal” ou “jazzy”. »
— Paul McCartney, Many Years From Now
Les riffs de guitare sont relativement modestes (John et George se partagent deux guitares saturées), et la rythmique est largement portée par la batterie de Ringo, mais le tout se veut un retour à la simplicité rock.
Enregistrement : deux sessions pour un titre nerveux
Les 3 et 6 février 1968, les Beatles se retrouvent à Abbey Road. Lors de la première journée (3 février), ils gravent trois prises de la base rythmique : McCartney au piano (main gauche bougeant façon boogie), Ringo jouant aux balais, John et George ajoutant des guitares fuzz à travers le même ampli. Paul pose ensuite la basse, puis sa voix principale, que l’on doublera ultérieurement. John et George apportent également des chœurs.
Le 6 février, on ajoute des éléments supplémentaires :
- 2e piste de piano.
- Backings vocaux (John/George) avec la fameuse phrase « See how they run » et leurs imitations de cuivres, reliant l’esprit de la chanson à l’ambiance fanfare / brass band.
- Quatre saxophonistes (Ronnie Scott, Bill Povey, Harry Klein, Bill Jackman) sont contactés dans l’urgence et viennent improviser des lignes en studio, car aucune partition n’a été rédigée. Les solos et interventions sax sont largement spontanés. Paul oriente l’exécution, cherchant un son brut. Ronnie Scott enregistre une partie de solo, mais elle sera partiellement masquée dans le mix final, provoquant sa légère déception.
Dernier single avant l’Inde (et le changement de label)
Le groupe termine ce morceau juste avant de partir pour Rishikesh en Inde, où ils projettent de suivre un cours de méditation transcendantale prolongé. Le single sort au Royaume-Uni le 15 mars 1968 (bientôt suivi aux États-Unis le 18 mars), affichant en face B « The Inner Light » (première fois qu’une chanson de Harrison figure en face B).
« Lady Madonna » se hisse rapidement numéro 1 au Royaume-Uni, alors qu’aux États-Unis, elle n’atteint que la 4e place. Elle est, chronologiquement, le dernier single des Beatles à paraître sous Parlophone/Capitol. En effet, le prochain single, « Hey Jude », sera lancé par le nouveau label créé par le groupe : Apple Records.
Une postérité : Paul continue de la jouer en concert
Plus tard, dans sa carrière solo et avec Wings, McCartney reprend souvent « Lady Madonna » sur scène, la considérant comme un morceau énergique et communicatif. De nombreux albums live de Paul (tels que Wings Over America, Paul Is Live, Back In The U.S., Good Evening New York City, etc.) incluent cette chanson. Au fil des décennies, elle devient un incontournable des concerts, permettant au public de participer, notamment via les sections de chœurs et le riff de piano.
En 2006, l’album Love (réinvention du catalogue Beatles pour le spectacle du Cirque du Soleil) propose une version remixée : l’introduction est marquée par des percussions extraites de « Why Don’t We Do It In The Road », et le solo de sax de Ronnie Scott, auparavant enfoui, est plus mis en avant. On y trouve aussi des références à « Hey Bulldog » ou **« I Want You (She’s So Heavy) **, révélant la créativité des producteurs George et Giles Martin pour relier les chansons entre elles.
Tournage promo détourné : « Hey Bulldog » en bonus
Le 11 février 1968, les Beatles filment deux séquences promotionnelles destinées à promouvoir « Lady Madonna » pendant leur absence en Inde. Pour éviter les problèmes de mimique en play-back avec le Syndicat des Musiciens (souvenirs de « Hello, Goodbye » jamais diffusé par la BBC), ils n’interprètent pas la chanson en direct. Au lieu de ça, on les voit en studio en train de… enregistrer « Hey Bulldog » !
Cette séquence sera plus tard remontée par Apple, en 1999, pour devenir un clip officiel de « Hey Bulldog » (synchronisé à la chanson), montrant que ce filming prévu pour « Lady Madonna » a finalement servi une autre composition. Malgré tout, des extraits de ce tournage circuleront pour illustrer la promotion de « Lady Madonna », diffusés dans quelques émissions de télé aux Royaume-Uni et États-Unis.
un retour rock’n’roll avant le grand saut spirituel
« Lady Madonna » synthétise à la fois la volonté de Paul McCartney de retrouver un style direct, proche du boogie-woogie, et une réflexion sur la féminité universelle, mélangeant la figure sacrée de la Madone et la réalité des mères au quotidien. C’est un titre à l’énergie brute, loin des effets psychédéliques de 1967, qui préfigure la phase plus “back to basics” que le groupe explorera ultérieurement (notamment sur The White Album et Get Back).
Le morceau reste, dans l’imaginaire collectif, une célébration entraînante du rôle des femmes, aux accents rétro-rock, et confirme la capacité des Beatles à se réinventer même dans le cadre d’une production rapide (enregistrement bouclé en quelques jours). Tout cela alors qu’ils s’apprêtent à s’envoler vers l’Inde… Un contraste saisissant, qui fait de « Lady Madonna » la jonction idéale entre deux ères bien distinctes de leur parcours musical et spirituel.
