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Every Little Thing : Une perle méconnue de Beatles for Sale

Publié le 10 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Lorsque l’on évoque Beatles for Sale, le quatrième album des Fab Four sorti en décembre 1964, ce sont souvent des titres comme No Reply, I’m a Loser ou encore Eight Days a Week qui reviennent en mémoire. Pourtant, au cœur de cet opus marqué par la fatigue accumulée des tournées incessantes, se cache une chanson injustement sous-estimée : Every Little Thing. Composée principalement par Paul McCartney et interprétée en duo avec John Lennon, elle incarne à la fois la douceur mélodique et l’évolution sonore du groupe en pleine ascension.

Sommaire

Une composition née entre Londres et Atlantic City

Comme souvent chez les Beatles, l’histoire de la genèse de Every Little Thing oscille entre plusieurs versions. Selon Paul McCartney, il aurait esquissé la chanson dans la maison londonienne de Jane Asher, sa compagne de l’époque, dans une pièce où il composait régulièrement. Cependant, dans une interview accordée en 1964, il mentionne que le morceau aurait été finalisé lors d’une halte du groupe à Atlantic City durant leur tournée américaine de l’été. Cette double origine met en lumière le rythme effréné du groupe à cette période, partageant leur temps entre tournées et sessions d’enregistrement.

Si le morceau est officiellement crédité Lennon-McCartney, c’est bien McCartney qui en est le principal auteur. Cependant, comme souvent, Lennon a probablement contribué à certaines parties, ce qui renforce le caractère collaboratif de leur dynamique créative. Every Little Thing est d’ailleurs l’un des rares exemples où une chanson écrite par McCartney est principalement chantée par Lennon, une configuration peu courante qui visait à retrouver l’équilibre vocal de A Hard Day’s Night.

Une ballade amoureuse au ton mélancolique

Derrière son apparente simplicité, Every Little Thing est une chanson d’amour d’une grande sincérité. McCartney y célèbre une relation heureuse et harmonieuse, une rareté dans l’univers du groupe à cette époque où les compositions de Beatles for Sale étaient teintées d’un certain désenchantement. Si l’on en croit les circonstances de sa création, il est fort probable que cette déclaration amoureuse ait été inspirée par Jane Asher, figure centrale dans la vie sentimentale du bassiste au milieu des années 1960.

Musicalement, le morceau joue sur une dualité intéressante. D’un côté, les paroles respirent la joie et la gratitude : le narrateur célèbre chaque attention de sa bien-aimée. De l’autre, la mélodie et l’interprétation dégagent une mélancolie certaine, notamment grâce au jeu subtil des harmonies vocales entre Lennon et McCartney. Cette contradiction entre le fond et la forme confère à la chanson une profondeur émotionnelle qui dépasse la simple ballade amoureuse.

Une instrumentation innovante pour l’époque

L’un des éléments marquants de Every Little Thing réside dans son instrumentation. Si la structure du morceau reste classique, les Beatles y introduisent des éléments inhabituels qui enrichissent son atmosphère sonore. On y retrouve notamment des parties de piano discrètes jouées par McCartney, apportant un contrepoint mélodique intéressant aux guitares.

Mais l’ajout le plus surprenant demeure l’usage des timbales par Ringo Starr. Cet instrument orchestral, encore peu utilisé dans la musique pop de l’époque, ponctue les refrains d’une sonorité majestueuse, ajoutant un effet dramatique et solennel à l’ensemble. Ce choix audacieux préfigure l’expérimentation sonore qui caractérisera les albums suivants du groupe.

En studio, l’enregistrement du morceau fut marqué par une ambiance détendue, en témoigne le récit de Mark Lewisohn dans The Complete Beatles Recording Sessions. Lors de la deuxième journée de prises, McCartney ne put s’empêcher de lâcher un rot en pleine chanson, ce qui provoqua l’hilarité générale. Ce genre d’anecdote illustre parfaitement l’état d’esprit du groupe à cette époque : malgré la fatigue et la pression, les Beatles savaient toujours s’amuser en studio.

Une réception critique contrastée

Bien que McCartney ait initialement envisagé Every Little Thing comme un potentiel single, le morceau fut finalement relégué au rang de simple titre d’album. Aux États-Unis, il ne fut publié qu’en juin 1965 sur l’album Beatles VI, compilation destinée au marché américain.

Si la chanson ne fit pas grand bruit à sa sortie, elle a depuis été réévaluée par plusieurs critiques. Ian MacDonald la considère comme une preuve du talent de McCartney pour exprimer des émotions profondes avec simplicité. Richie Unterberger d’AllMusic souligne quant à lui la puissance de son refrain, tandis que Tom Ewing de Pitchfork y voit une subtile contradiction entre optimisme apparent et mélancolie sous-jacente. En 2010, Rolling Stone a même classé Every Little Thing à la 91e place de son classement des 100 plus grandes chansons des Beatles.

Un héritage discret mais présent

Bien que souvent éclipsée par d’autres compositions plus célèbres du répertoire des Beatles, Every Little Thing a su marquer certains artistes. Le groupe de rock progressif Yes en a notamment proposé une reprise audacieuse sur son premier album en 1969, transformant le morceau en une fresque musicale complexe, ponctuée de changements de tempo et d’un mur de son imposant. D’autres interprètes, comme Lou Ann Barton ou Barbara Dickson, ont également revisité la chanson au fil des décennies.

En interne, Every Little Thing a brièvement refait surface lors des sessions tumultueuses de Get Back en 1969. À cette occasion, George Harrison la qualifia de “bonne chanson” avant d’en jouer les premières notes, rapidement rejoint par McCartney au chant. Cette anecdote témoigne du fait que, malgré son statut de titre secondaire, la chanson avait laissé une empreinte durable dans l’esprit des Beatles eux-mêmes.

Une pépite à redécouvrir

Si Every Little Thing n’a jamais connu le succès des plus grands classiques des Beatles, elle demeure un témoignage fascinant du talent du groupe à marier simplicité et sophistication. Derrière son apparente modestie, elle révèle une profondeur insoupçonnée, tant sur le plan mélodique que lyrique.

Dans un album marqué par l’essoufflement et la nostalgie, elle fait figure d’exception en offrant une déclaration d’amour sincère, teintée d’une douce mélancolie. Plus qu’un simple “album filler”, comme le qualifiait McCartney lui-même, Every Little Thing est une petite merveille qui mérite d’être redécouverte et réévaluée à sa juste valeur.


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