Sommaire
- Une plongée dans la nostalgie music-hall
- Les origines : un clin d’œil assumé aux crooners
- Un premier brouillon à Esher… puis direction le studio
- Le jazz vintage à l’honneur : saxophones et clarinettes
- John Lennon en mode Django : un solo inattendu
- Parodie ou hommage ?
- Un écho à « Wild Honey Pie », mais sans rapport direct
- Héritage : la « piste rétro » qui divise
- le goût du vintage dans un album sans frontières
Une plongée dans la nostalgie music-hall
Au sein du foisonnant White Album (1968), « Honey Pie » se distingue par son ambiance délicieusement surannée. Là où d’autres chansons de ce double album explorent des sonorités rock rugueuses (« Helter Skelter »), des expérimentations d’avant-garde (« Revolution 9 ») ou de la folk épurée (« Blackbird »), Paul McCartney choisit ici de rendre hommage à l’esthétique du music-hall britannique, que les Américains appellent « vaudeville ». Comme souvent chez les Beatles, cette réminiscence du passé provient de l’amour que partageaient John Lennon et Paul pour les mélodies et la délicieuse légèreté des chansons de cabaret des années 1920-1930.
Les origines : un clin d’œil assumé aux crooners
Paul McCartney ne cache pas son affection pour les voix chaleureuses et le style un peu « fruity » des vieux chanteurs de music-hall. « Honey Pie » se présente donc comme un “fantasme” musical autour d’une star imaginaire du cinéma muet, une actrice chanteuse de l’âge d’or hollywoodien. Selon Paul, il s’agissait de composer une chanson dans l’esprit de Fred Astaire, Nat King Cole, ou Fats Waller — ces artistes capables de transmettre, en quelques notes, toute l’insouciance et l’élégance d’une époque révolue.
« Honey Pie est un retour en arrière, quelque part dans les années 1920 ou 1930, l’ère des flappers et de Hollywood. »
— Paul McCartney, The Lyrics: 1956 To The Present
Plus précisément, Paul cherche à évoquer la « silver screen » (grand écran) et l’image d’une jeune femme devenue vedette aux États-Unis après avoir commencé sa carrière en Angleterre. Un prétexte idéal pour moquer gentiment les clichés du star-système et pour explorer le côté « rétro » qu’il affectionne.
Un premier brouillon à Esher… puis direction le studio
Avant d’entamer les enregistrements du White Album, les Beatles enregistrent, chez George Harrison à Esher, des démo acoustiques de nombreuses chansons appelées à figurer dans l’album. Une version embryonnaire de « Honey Pie » est ainsi capturée (publiée sur Anthology 3 en 1996). Ce brouillon présente des paroles légèrement différentes et ne comporte pas l’introduction finale que l’on connaît.
Une fois les sessions du White Album lancées, « Honey Pie » se forge plus précisément dans les studios de Trident, à Londres, les 1er, 2 et 4 octobre 1968. Paul McCartney se met au piano, secondé par George Harrison à la basse, John Lennon à la guitare (rythmique puis solo) et Ringo Starr à la batterie. Comme souvent, Paul chante la voix principale tandis que John et George prêteront parfois des chœurs ou des interventions additionnelles.
Le jazz vintage à l’honneur : saxophones et clarinettes
Pour renforcer l’ambiance cabaret, McCartney sollicite George Martin afin de concocter une arrangement de bois et de saxophones. À partir d’un mix provisoire (réalisé à l’issue de la première session), George Martin prépare une partition dans un style jazz rétro, typique des années 20 :
- Cinq saxophones (Dennis Walton, Ronald Chamberlain, Jim Chester, Rex Morris, Harry Klein).
- Deux clarinettes (Raymond Newman, David Smith).
Le 4 octobre, ce petit ensemble enregistre sa partie, conférant à « Honey Pie » cette patine “music-hall” si caractéristique. Par ailleurs, Paul ajoute en fin de séance une courte phrase vocale : « Now she’s hit the big time », traitée via un compresseur afin de diminuer les graves et les aigus, simulant le grain d’un vieux phonographe.
John Lennon en mode Django : un solo inattendu
Bien que « Honey Pie » soit clairement un « morceau de Paul », John y brille de manière surprenante. Outre la guitare rythmique, il enregistre un solo que George Harrison qualifiera plus tard de « brillant, à la Django Reinhardt », preuve de la versatilité de John quand il s’agit d’explorer un style inhabituel.
« Il a sorti l’un de ces solos où l’on ferme les yeux et on tombe pile sur les bonnes notes, rappelant un peu Django Reinhardt ou autre. »
— George Harrison, Guitar Player, novembre 1987
Bien sûr, ce solo demeure bref et subtile, sans toutefois voler la vedette à la voix swing de Paul.
Parodie ou hommage ?
Comme souvent chez les Beatles, la frontière entre la parodie et l’hommage est fine. « Honey Pie » n’est pas une simple moquerie du style music-hall : Paul a grandi en écoutant des disques de vaudeville, sa famille affectionnait les vieux succès, et John partageait cette nostalgie. Il s’agit donc d’un « clin d’œil affectueux », sans ironie mordante.
Pour autant, le morceau s’inscrit dans la fantaisie du White Album, où chaque titre développe un univers différent : du rock furieux de « Helter Skelter » à la ballade acoustique de « Blackbird », en passant par le reggae étrange de « Ob-La-Di, Ob-La-Da ». « Honey Pie » occupe la case « exercice de style d’époque », agrémenté de sons de vinyle et d’une orchestration jazzy.
Un écho à « Wild Honey Pie », mais sans rapport direct
Le White Album comprend aussi un autre titre baptisé « Wild Honey Pie », également signé McCartney. La similitude de titres est trompeuse, car « Wild Honey Pie » est un bref interlude expérimental, enregistré en solo, sans lien thématique ni musical avec « Honey Pie ». Paul aimait simplement jouer avec ces allusions, et on peut y voir une boutade auto-référentielle : un honey pie doux et jazz d’un côté, un wild honey pie plus délirant de l’autre.
Héritage : la « piste rétro » qui divise
À la sortie du White Album, « Honey Pie » reçoit un accueil mitigé. Les fans hardcore du rock beatlesien peuvent la trouver trop kitsch, trop « pétillante » et éloignée de l’image d’un groupe moderne. D’autres, en revanche, saluent la versatilité du quatuor et la capacité de McCartney à pondre, en un rien de temps, un standard pastiche des années 20 qui tient la route.
Désormais, « Honey Pie » est célébrée comme l’une des multiples facettes du White Album, marquant l’éclectisme délirant de l’œuvre. Elle démontre également à quel point Paul aime jouer avec les codes d’autres époques, ce qui annonce ses futures explorations dans ses albums solo ou avec Wings, où il tentera parfois des ballades façon Broadway ou des morceaux encore plus imprégnés de ce goût pour l’ancien.
le goût du vintage dans un album sans frontières
En quelques accords pianistiques et un swing langoureux, « Honey Pie » nous transporte dans un bar enfumé d’une autre époque, où la starlette hollywoodienne se dévoile sur fond de jazz-band. Au milieu du White Album, cette chanson se démarque par sa démarche rétro, ses saxophones savoureux, son solo guitare inattendu de John, et l’amour sincère de Paul pour le style music-hall.
Si le morceau peut sembler décalé dans la discographie Beatles, il incarne parfaitement l’esprit chaméléon du groupe à cette époque : capable de passer d’un registre à l’autre en un clin d’œil, toujours avec talent et humour. « Honey Pie » n’est donc pas juste une blague de cabaret, mais un petit joyau de nostalgie, un hommage à la veine musicale dans laquelle McCartney puise ses racines et nourrit sa passion pour la pop sous toutes ses formes.
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