Lors de la parution de#9 Dreamà l’automne 1974, John Lennon n’est plus simplement l’ex-Beatle en quête d’une nouvelle identité musicale : il s’affirme comme un créateur singulier, libre de toute contrainte et fasciné par ses propres obsessions. Deuxième single extrait de l’albumWalls And Bridges, la chanson illustre un monde à la fois intime et universel, celui d’un Lennon qui se réfugie dans ses rêves pour mieux exorciser ses tourments. Retour sur une œuvre-clé, qui mêle production soignée, univers onirique et symbolique du chiffre neuf.
Sommaire
- Contexte : un “week-end perdu” entre Los Angeles et New York
- L’omniprésence du chiffre neuf
- De la démo “So Long” à la version finale
- Les prémices : “So Long” et l’inspiration du rêve
- La mutation en “Walls And Bridges” et autres variations
- Un travail d’orfèvre en studio
- Production et ingéniérie du son
- Les arrangements de cordes
- Les chœurs : “The 44th Street Fairies”
- L’énigmatique refrain “Ah! böwakawa poussé, poussé”
- Sortie et réception
- Une suite logique au succès de “Whatever Gets You Thru The Night”
- Un classement symbolique
- Héritage et postérité
- le rêve comme porte d’entrée vers l’univers Lennon
Contexte : un “week-end perdu” entre Los Angeles et New York
En 1974, John Lennon est en plein “Lost Weekend” (le “week-end perdu”), une parenthèse qui va durer près de dix-huit mois, loin de Yoko Ono, avec laquelle il connaît des tensions conjugales. Sur les conseils de Yoko elle-même, il entame cette période avec May Pang, son assistante personnelle, qui devient rapidement sa partenaire de vie et de création. Entre Los Angeles et New York, Lennon alterne soirées arrosées et sessions de studio où il collabore avec Harry Nilsson, Ringo Starr ou encore Elton John.
Dans ce tumulte, l’albumWalls And Bridgesse dessine peu à peu. C’est une période de création prolifique, mais aussi mouvementée. Pourtant, malgré la débâcle médiatique de ses frasques californiennes, Lennon s’applique à un véritable travail d’orfèvre en studio, retrouvant l’exigence qu’il avait eue avec les Beatles.
L’omniprésence du chiffre neuf
La fascination de Lennon pour le chiffre neuf remonte à son enfance et jalonne sa carrière. Né un 9 octobre (le même jour que son fils Sean, et Paul McCartney est né un 18 juin, soit deux fois 9), il grandit dans un Liverpool dont le code postal est L9. Dans son parcours musical, on retrouve des références explicites à ce nombre, comme la piste expérimentale “Revolution 9” sur leWhite Album(1968). Avec#9 Dream, Lennon prolonge cette obsession : titre, date de naissance, chiffre fétiche… jusqu’au classement du single qui atteindra la neuvième place au Billboard Hot 100, comme un clin d’œil ironique ou un signe du destin.
De la démo “So Long” à la version finale
Les prémices : “So Long” et l’inspiration du rêve
Au début de l’été 1974, Lennon enregistre chez lui des ébauches de chansons destinées àWalls And Bridges. L’une d’entre elles se nomme “So Long” et reste très inachevée. Il la décrit plus tard comme un simple fragment, mais dont la base mélodique lui plaît suffisamment pour l’approfondir en studio. À la même période, il produit l’albumPussy Catspour Harry Nilsson, et c’est en travaillant sur une reprise de “Many Rivers To Cross” de Jimmy Cliff qu’il peaufine son approche des arrangements de cordes, laquelle influence directement#9 Dream.
La mutation en “Walls And Bridges” et autres variations
Dans ses démos, Lennon joue sur des titres provisoires. Ainsi, “So Long” devient un temps “Walls And Bridges” (nom qui sera finalement attribué à l’album complet). Mais la chanson continue d’évoluer, nourrie par un rêve que Lennon fait et qu’il transcrit presque littéralement au réveil : la mélodie, l’ambiance, et surtout l’étrange refrain“Ah! böwakawa poussé, poussé”. Sans signification précise, ces quelques mots, soutenus par un jeu de cordes et de chœurs, instaurent une atmosphère irréelle et hypnotique.
Un travail d’orfèvre en studio
Production et ingéniérie du son
Alors qu’il est plutôt coutumier d’enregistrer vite et de passer rapidement à autre chose, Lennon prend cette fois le temps de peaufiner#9 Dream. Il produit lui-même l’albumWalls And Bridgeset s’entoure de musiciens de confiance : Klaus Voormann (bassiste et ami de longue date, connu depuis les jours de Hambourg avec les Beatles), Nicky Hopkins (pianiste surdoué ayant travaillé avec les Rolling Stones), ou encore l’excellent Jim Keltner à la batterie.
Jimmy Iovine, ingénieur du son de renom, participe à la mise en place d’effets vocaux qui donnent toute sa dimension onirique à la chanson : échos, doublement de la voix, délais (“tape delay”), tout concourt à créer un sentiment de flottement, comme si la voix de Lennon nous parvenait d’un autre monde.
Les arrangements de cordes
Ken Ascher se charge des arrangements de cordes et sublime l’ambiance rêveuse. Le résultat est un tapis musical feutré qui contraste avec le jeu de guitare et de clavier, tout en renforçant la qualité planante du titre. Le soin apporté au mixage, sous la supervision de Roy Cicala (autre collaborateur régulier de Lennon), achève de transformer la chanson en véritable bulle sonore, dans laquelle l’auditeur se trouve comme emporté.
Les chœurs : “The 44th Street Fairies”
Parmi les contributions remarquables, on retrouve les chœurs surnommés “The 44th Street Fairies” (Lennon, May Pang, Lori Burton et Joey Dambra). Ils ajoutent une touche aérienne supplémentaire, notamment lors du refrain. Petit clin d’œil en studio : pour renforcer le caractère énigmatique, on inverse un chuchotement de May Pang prononçant “John” et on l’intègre à la seconde moitié du morceau. Cette astuce, héritée des expérimentations des Beatles à l’époque deRevolveretSgt. Pepper, accentue la sensation de rêve et d’étrangeté.
L’énigmatique refrain “Ah! böwakawa poussé, poussé”
Véritable marqueur de la chanson, ce refrain est non seulement un gimmick mémorable, mais aussi un mystère. Lennon reconnaît qu’il ne signifie rien de particulier, qu’il vient tel quel de son songe. Pourtant, il épouse parfaitement la ligne mélodique et prolonge l’esprit d’un rêve éveillé. Hasard ou non, cette phrase compteneuf syllabes, un nouveau clin d’œil au chiffre fétiche.
Si d’autres artistes auraient pu chercher à rationaliser ou clarifier les paroles, Lennon revendique cette part de surréalisme. Le public, de son côté, l’adopte sans se poser davantage de questions : preuve qu’une chanson peut toucher l’imaginaire collectif même si son refrain est fondé sur des mots inventés.
Sortie et réception
Une suite logique au succès de “Whatever Gets You Thru The Night”
Le premier single extrait deWalls And Bridges, “Whatever Gets You Thru The Night”, s’était avéré un énorme succès, atteignant la première place duBillboard Hot 100(une performance remarquable pour Lennon en solo). Surfant sur cet engouement, la maison de disques publie “#9 Dream” en single le 16 décembre 1974 aux États-Unis (et le 31 janvier 1975 au Royaume-Uni). Dans un contexte où Lennon renoue avec le sommet des charts, beaucoup s’interrogent : cette nouvelle chanson, à la fois ésotérique et raffinée, pourra-t-elle séduire un public large ?
Un classement symbolique
La réponse ne se fait pas attendre : outre-Manche, le titre se classe modestement à la 23ᵉ position, mais il brille surtout aux États-Unis en atteignant la…neuvième placedu Billboard Hot 100. Un coup du sort qui vient conforter l’aura mystique du morceau et de son compositeur. Côté critiques, la chanson est saluée pour sa production aboutie et son univers enveloppant. Loin de l’agressivité rock ou des ballades ultra-sentimentales,#9 Dreams’impose comme une bulle de douceur pop sur les ondes.
Héritage et postérité
Malgré des périodes de creux et des retours successifs de Lennon sur le devant de la scène (notamment au moment de sa réconciliation avec Yoko Ono et la naissance de Sean),#9 Dreamdemeure l’une de ses pièces maîtresses des années 1970. Souvent rééditée sur des compilations majeures commePower To The People – The Hits, la chanson garde une aura intemporelle. Pour de nombreux fans et critiques, elle incarne l’essence même de la créativité lennonienne post-Beatles : la spontanéité, l’onirisme, la volonté d’explorer des contrées sonores inédites.
Par ailleurs, le morceau illustre la complicité artistique entre John Lennon et May Pang. Bien que ce chapitre de sa vie reste parfois controversé, le témoignage de May Pang révèle à quel point Lennon écoutait les propositions de chacun en studio, qu’il s’agisse d’un arrangement de cordes, d’une suggestion sur les paroles ou d’un simple bruitage inversé.#9 Dreamtémoigne ainsi de la liberté qu’il s’accorde alors, loin de la pression qui entourait les Beatles.
le rêve comme porte d’entrée vers l’univers Lennon
#9 Dreamapparaît aujourd’hui comme un monument discret mais essentiel de la discographie de John Lennon. Entre les références subtiles (ou assumées) au chiffre neuf, la production sophistiquée, l’imaginaire onirique et l’apport de collaborateurs talentueux, la chanson réunit tous les ingrédients qui font le charme du Lennon des années 1970.
Plus qu’un simple single à succès,#9 Dreamest aussi l’illustration de la manière dont une idée venue en rêve peut se transformer en création universelle. L’artiste y dévoile sa part la plus intime, tout en parvenant à toucher la sensibilité de millions d’auditeurs. Aujourd’hui encore, le morceau demeure un classique apprécié, porté par cette aura mystérieuse et éthérée qui définit si bien l’ultime partie de la carrière de John Lennon.
Et, comme un ultime clin d’œil, il rappelle aussi que dans la vie, et surtout dans la création, le hasard fait parfois bien les choses : quoi de plus marquant qu’un titre appelé#9 Dreamse hissant… à la 9ᵉ place des charts américains ? Une coïncidence ? Probablement. Mais pour Lennon, qui a toujours cru aux symboles et aux correspondances, ce n’était certainement pas anodin.
