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Power To The People : l’appel à la révolte pacifique de John Lennon

Publié le 20 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

En mars 1971, dans un Royaume-Uni encore secoué par les tensions sociales et l’après-Beatles,John Lennonpublie le single“Power To The People”, quatrième titre qu’il signe sous l’appellationJohn Lennon/Plastic Ono Band. À l’instar de “Give Peace A Chance” en 1969 ou encore d’“Imagine” la même année (1971), la chanson illustre la fibre contestataire de Lennon, désireux d’inviter la société à se mobiliser et à se réinventer. Mais derrière la clameur révolutionnaire se cachent aussi des doutes, des revirements personnels et une nouvelle phase de son militantisme.

Sommaire

  • Contexte : de la paix à la révolution
  • Écriture et signification : entre slogan et introspection
    • Un message volontairement large
    • Une brèche vers le féminisme
  • En studio : une session express au goût de protest-song
    • Enregistrement à Ascot et passage par Abbey Road
    • L’empreinte de Phil Spector
  • Sortie et réception : un succès mitigé, un message controversé
    • En tête des charts… à sa manière
    • Le scandale du b-side « Open Your Box »
  • Vers un militantisme plus incisif
    • De “Give Peace A Chance” à “Power To The People”
    • Une remise en question ultérieure
  • Héritage : un slogan musical toujours repris
    • Un morceau repris comme hymne de luttes diverses
    • Intégration à la culture pop
  • un appel à la mobilisation, entre sincérité et compromis

Contexte : de la paix à la révolution

Retour au Royaume-Uni : la fin d’une évasion avortée

En janvier 1971, John Lennon et Yoko Ono ambitionnent de s’éloigner de l’Angleterre. L’idée est de passer quelques semaines au Japon, autant pour “digérer” l’onde de choc provoquée par l’interview de Lennon dansRolling Stone(où il livre un témoignage cru sur son passé Beatles et sur ses ressentiments) que pour fuir l’agitation londonienne. Or, dès leur retour au Royaume-Uni le 21 janvier, ils apprennent qu’ils auraient pu régler à distance les questions légales liées à la dissolution des Beatles, entamée parPaul McCartneyvia la Haute Cour.

Confrontés à ce vide d’agenda, Lennon et Ono reçoiventTariq AlietRobin Blackburn, figures de la gauche radicale, journalistes pour le journalRed Mole. Leur entretien, publié dans le numéro daté du 8-22 mars 1971, va inspirer Lennon plus qu’il ne s’y attendait.

L’évolution idéologique de Lennon

D’abord adepte de la contestation non-violente – illustrée par sesbed-inset ses slogans (“War Is Over! If You Want It”) –, Lennon se montre, dans cet échange avec Ali et Blackburn, réceptif aux idées révolutionnaires plus directes. Son parcours n’est pas exempt de revirements : du Maharishi Mahesh Yogi à Dr Arthur Janov (thérapie du cri primal), il a souvent cherché des guides. Alors, pourquoi ne pas se laisser porter par les rhétoriques radicales de la Nouvelle Gauche anglaise ?

La session studio qui suit, menée le 22 janvier 1971, va cristalliser ce moment de bascule :“Power To The People”naît alors, témoin d’un Lennon en recherche de légitimité politique.

Écriture et signification : entre slogan et introspection

Un message volontairement large

Contrairement à des morceaux plus tardifs comme “Woman Is The N––––r Of The World” ou les pistes de l’albumSome Time In New York City(1972),“Power To The People”reste assez général dans ses paroles, se plaçant en hymne accessible à toute cause révolutionnaire. On y retrouve la formulation directe, chère à Lennon, qui frappe dès l’ouverture :

“Say we want a revolution / We’d better get it on right away…”

Dès les premiers mots, l’ancien Beatle scande qu’il ne s’agit plus d’un vague appel à la paix. Ici, l’heure est à l’action, quitte à user d’une rhétorique plus revendicative. La mention explicite d’une “révolution” tranche avec son approche antérieure, dominée par un certain pacifisme.

Une brèche vers le féminisme

Dans le dernier couplet, Lennon s’interroge :

“I got to ask you comrades and brothers / How do you treat your own woman back home?”

S’il n’approfondit pas encore le sujet, cette phrase amorce une réflexion qui trouvera un écho plus large dans “Woman Is The N––––r Of The World” (1972). Lennon questionne la cohérence de toute révolution si elle ne prend pas en compte la place des femmes. Bien qu’il ne développe pas franchement la thématique, l’idée est semée, et préfigure l’engagement féministe plus clair qu’il affichera l’année suivante.

En studio : une session express au goût de protest-song

Enregistrement à Ascot et passage par Abbey Road

Le 22 janvier 1971,John Lennonconvie ses musiciens auAscot Sound Studios, installé dans sa résidence de Tittenhurst Park. L’accompagnement réunit notamment :

  • Klaus Voormannà la basse, ami de longue date depuis Hambourg,
  • Jim Gordonà la batterie,
  • Bobby Keysau saxophone,
  • Billy Prestonau piano et clavier (connu pour sa participation avec les Beatles sur “Get Back”),
  • Plus tard, un chœur dirigé par Phil Spector lui-même.

En onze prises, la base instrumentale est bouclée. Les overdubs et les voix de chœurs sont ensuite finalisés àEMI Studios, Abbey Road, le soir même, avec un travail de réduction de pistes et la mise en avant des percussions et des voix collectives.

L’empreinte de Phil Spector

Déjà producteur du mythiqueLet It Bedes Beatles (dans ses versions finales) et deJohn Lennon/Plastic Ono Band,Phil Spectorinfuse son style sur “Power To The People” : écho, compression, volume sonore poussé et présence marquée du chœur. Il ajoute également un effet de “pas qui marchent” en intro, évoquant une manifestation de rue. L’objectif : immerger l’auditeur dans une ambiance de rassemblement populaire, comme si la chanson surgissait d’un cortège.

Sortie et réception : un succès mitigé, un message controversé

En tête des charts… à sa manière

Le single paraît le12 mars 1971au Royaume-Uni (Apple R 5892), et grimpe jusqu’à la7ᵉ placedu hit-parade. Aux États-Unis, il sort le22 marset se hisse à la11ᵉ placedu Billboard Hot 100. Bien qu’il ne soit pas numéro un, “Power To The People” reste dans les esprits comme un “rallying cry” (cri de ralliement) capable d’épauler diverses luttes sociales.

Le scandale du b-side « Open Your Box »

En Angleterre, la face B du 45 tours est “Open Your Box”, un morceau de Yoko Ono jugé “indécent” par EMI et Philip Brodie, le directeur de la maison de disques. Les paroles qu’il considère choquantes –“Open your box, open your legs…”– doivent être masquées par un remix où l’écho vient brouiller la compréhension des mots. Ono y voit une censure sexiste, tandis que Lennon renchérit, surpris que le terme “box” puisse être interprété aussi crûment aux États-Unis.

Côté américain, l’éditeur préfère placer en face B“Touch Me”(titre également de Yoko Ono), moins polémique. Cette décision reflète la difficulté permanente rencontrée par Ono pour faire accepter ses expérimentations et son discours libéré.

Vers un militantisme plus incisif

De “Give Peace A Chance” à “Power To The People”

En comparant “Power To The People” à son prédécesseur “Give Peace A Chance” (1969), on constate un durcissement de ton. Là où “Give Peace A Chance” se voulait une chanson-manifeste pour la non-violence, son successeur substitue l’idée de la révolution populaire directe. Lennon s’inscrit brièvement dans le sillage des mouvements gauchistes naissants, qu’il célèbre par ce refrain rassembleur.

Une remise en question ultérieure

Néanmoins, Lennon reconnaîtra plus tard l’aspect “réactionnel” de sa démarche. Dans ses propos de 1980, il admet :

« Je l’ai écrite pour plaire à Tariq Ali et aux gens de son acabit… Je ne la referais pas aujourd’hui. »

Il se dépeint alors comme un artiste en quête de reconnaissance politique, parfois enclin à céder à un certain opportunisme. Malgré tout, la chanson demeure un jalon important dans l’évolution de son discours, entre l’idéalisme hippie de la fin des années 1960 et les engagements plus frontalement politiques du début des années 1970.

Héritage : un slogan musical toujours repris

Un morceau repris comme hymne de luttes diverses

Comme “Give Peace A Chance” ou “Imagine”, “Power To The People” s’est mué en slogan facile à détourner ou à réutiliser. Que ce soit dans des marches pacifistes, des mouvements étudiants ou des rassemblements syndicaux, la formule “Power To The People!” reste forte. L’intensité du refrain choral fait de la chanson un outil mobilisateur dans les manifestations, même si, paradoxalement, la radicalité politique de Lennon fut de courte durée.

Intégration à la culture pop

On retrouve “Power To The People” sur de multiples compilations, notammentPower To The People – The Hits, qui reprend plusieurs classiques de Lennon. L’expression-même “Power to the people” est entrée dans le langage courant, cristallisant l’idée d’un peuple acteur de son destin. Lennon aura su, en quelques couplets, formuler un cri de guerre qui dépasse son contexte originel.

un appel à la mobilisation, entre sincérité et compromis

“Power To The People”incarne un moment précis dans la trajectoire de John Lennon : l’ex-Beatle, toujours en quête de causes à défendre, s’enthousiasme pour le marxisme et la révolution populaire, en écho à sa rencontre avec Tariq Ali et Robin Blackburn. En quelques heures, il transforme cette ferveur en un tube accrocheur, à l’image des slogans qui déferlaient dans les rues des années 1970.

Si Lennon nuancera par la suite la profondeur de son engagement, la chanson n’en demeure pas moins l’une des plus directes et percutantes de son répertoire solo. Elle annonce la tonalité plus engagée de ses projets ultérieurs, tout en restant suffisamment générique pour que chacun puisse s’y reconnaître.“Power To The People”est donc un paradoxe lennonien : simultanément un hymne de ralliement et un témoignage d’une adhésion idéologique fugace, mais de grande résonance.

Aujourd’hui, ce single résonne toujours : l’injonction “Pouvoir au peuple !” continue d’inspirer toute une palette de mouvements sociaux, rappelant la force de l’expression et la longévité du message. Lennon, lui, souhaitait simplement “faire bouger les gens” – quitte à changer lui-même d’avis au fil des ans, mais en laissant un titre inoubliable dans la bande-son des révoltes populaires.


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