En 1975, Paul McCartney signe avec Venus and Mars un album flamboyant et ambitieux avec Wings. Cinquante ans plus tard, une réédition somptueuse et deux vidéos live inédites ravivent l’éclat d’un moment crucial de sa carrière post-Beatles.
1975. Paul McCartney est libre. Libre de ses chaînes, libre des Beatles, libre d’expérimenter. C’est l’année de Venus and Mars, quatrième album de son groupe Wings, qui parachève un envol amorcé deux ans plus tôt avec Band on the Run. Cinquante ans plus tard, l’album revient dans une luxueuse réédition qui ravive l’énergie d’une époque incandescente. Deux vidéos live inédites, fraîchement remastérisées, viennent compléter ce voyage dans le temps : “Letting Go” et “Rock Show”, captées lors de la tournée mondiale de 1975. C’est une invitation à redécouvrir non seulement un disque, mais un moment suspendu de la carrière de McCartney, entre ambition, flamboyance et liberté artistique totale.
Sommaire
- Wings Over the World : la jeunesse d’un vétéran
- L’âge d’or du rock scénique
- Un album entre deux planètes
- Une réédition à la hauteur du mythe
- Le récit d’un exil volontaire
- Une mémoire rock toujours vivante
Wings Over the World : la jeunesse d’un vétéran
Lorsque Venus and Mars paraît en mai 1975, Paul McCartney a 33 ans. Il est un jeune vétéran, auréolé de la gloire passée des Beatles mais en quête de reconnaissance en solo. Depuis la dissolution du Fab Four en 1970, il cherche à tracer sa propre voie. Wings, son groupe formé avec son épouse Linda McCartney et le guitariste Denny Laine, est l’outil principal de cette quête. Après des débuts hésitants (Wild Life, Red Rose Speedway), le succès planétaire de Band on the Run en 1973 le propulse à nouveau sur le devant de la scène.
Avec Venus and Mars, McCartney entend capitaliser sur cet élan. Mais il ne se contente pas de répéter la formule. Il la repousse, il l’enrichit. L’album est conçu comme un ensemble cohérent, presque conceptuel, avec des transitions fluides entre les morceaux, une ambition narrative qui évoque par moments les structures progressives de l’époque. L’ouverture, avec le morceau titre “Venus and Mars”, enchaîné à “Rock Show”, donne le ton : nous voilà embarqués dans un voyage sonique, un opéra pop pour les années 70.
L’âge d’or du rock scénique
Les deux vidéos fraîchement dévoilées — “Letting Go” et “Venus and Mars / Rock Show” — illustrent brillamment l’ambition scénique de McCartney à cette époque. Captées lors de la monumentale tournée Wings Over The World en 1975, elles sont un témoignage rare de l’ampleur de ce projet. Ce n’est pas seulement un concert ; c’est une célébration du rock dans toute sa dimension spectaculaire.
Le groupe, composé de Paul et Linda McCartney, Denny Laine, Jimmy McCulloch et Joe English, affiche une alchimie certaine. Les versions live de “Letting Go” et “Rock Show” regorgent d’énergie brute, avec un groove moite sur le premier et une exubérance électrique sur le second. Loin des arrangements polis du studio, Wings se fait ici bête de scène. Le public est en transe, la caméra capte des instants volés dans les coulisses — Linda et Paul montant dans leur tour bus, sourires complices — autant de fragments qui racontent la légende d’un groupe souvent mésestimé dans l’ombre des Beatles.
Un album entre deux planètes
Venus and Mars n’a pas la même renommée que Band on the Run, et pourtant il en prolonge magnifiquement les élans. Dès sa sortie, il grimpe en tête des charts au Royaume-Uni comme aux États-Unis, porté par le single “Listen To What The Man Said”, qui deviendra un numéro 1 outre-Atlantique. Mais l’album ne se repose pas sur un seul tube. Il fourmille de trouvailles : la sensualité langoureuse de “Love in Song”, l’excentricité de “Magneto and Titanium Man”, la ballade mélancolique “Treat Her Gently – Lonely Old People”.
Le disque alterne avec finesse les ambiances, les styles et les tons. Il est pop, certes, mais teinté de rock, de jazz, de psychédélisme. McCartney y démontre une nouvelle fois sa capacité à tout faire, à jouer tous les rôles — compositeur, chanteur, arrangeur, producteur. Il est à la barre, mais laisse aussi respirer ses musiciens. Jimmy McCulloch, jeune guitariste talentueux, y brille notamment sur “Medicine Jar”, l’un des rares titres de Wings chantés par un autre que Paul.
Une réédition à la hauteur du mythe
Pour célébrer les 50 ans de l’album, une réédition somptueuse vient d’être mise en circulation. Il ne s’agit pas d’une simple ressortie. C’est une remastérisation en demi-vitesse (half-speed mastering) réalisée à partir des bandes originales de 1975 par l’ingénieur Miles Showell, éminence d’Abbey Road. Le résultat est d’une clarté stupéfiante, qui permet de redécouvrir des détails sonores jusqu’alors enfouis : un clavier discret, une ligne de basse subtile, une réverbération oubliée.
L’édition propose également un mix en Dolby ATMOS inédit, signé Giles Martin (fils du légendaire George Martin) et Steve Orchard. Cette spatialisation sonore, pensée pour les systèmes immersifs, donne une nouvelle dimension à l’album, le rendant plus vivant, plus enveloppant, plus cinématographique.
Ajoutez à cela deux posters signés Aubrey Powell et Sylvia de Swaan, ainsi que le retour de l’artwork original conçu par le studio Hipgnosis (à qui l’on doit aussi les visuels de Pink Floyd ou Led Zeppelin), et vous obtenez une édition qui transcende la simple nostalgie. Elle célèbre l’album pour ce qu’il est : une œuvre de pleine maturité, un sommet de la décennie McCartney post-Beatles.
Le récit d’un exil volontaire
Dans le prolongement de cette réédition, Paul McCartney publiera le 4 novembre prochain Wings: The Story of a Band on the Run, un livre autobiographique retraçant l’épopée du groupe. Rédigé en collaboration avec l’historien Ted Widmer, l’ouvrage se présente comme une histoire orale, nourrie de dizaines d’heures d’entretiens avec McCartney et ses proches collaborateurs.
Ce projet éditorial revêt une importance capitale. Longtemps perçue comme une parenthèse dans la carrière de McCartney, l’aventure Wings mérite une relecture. Ce fut au contraire une décennie de prises de risque, d’expérimentations, de reconquête artistique. Wings fut un laboratoire, un espace de liberté, parfois bancal mais profondément humain. C’est en tournant le dos à la perfection millimétrée des Beatles que McCartney a pu redevenir un musicien vivant, faillible, vibrant.
Une mémoire rock toujours vivante
Les vidéos récemment dévoilées sur YouTube sont bien plus que des curiosités d’archives. Elles incarnent la vitalité d’un groupe qui, en 1975, offrait une alternative crédible au rock monumental de l’époque. Elles rappellent que McCartney, loin de se reposer sur ses lauriers, a toujours cherché à aller de l’avant, à se réinventer.
Le charme rétro des images, les costumes, les lumières tamisées, les cris du public, tout cela pourrait sembler lointain. Et pourtant, quelque chose reste intact. Un feu sacré. Une envie de jouer. Un refus de la muséification.
Venus and Mars fut un disque de transition, entre la planète Beatles et l’odyssée solo. Cinquante ans plus tard, il reste une œuvre à part entière, riche, audacieuse, habitée. Sa résurgence actuelle est une invitation à ne pas oublier que la légende de McCartney ne se limite pas aux années 60. Elle s’écrit aussi dans ce rock flamboyant des années 70, où Wings traçait sa propre trajectoire, entre Vénus et Mars.
